Culture

Tout petit, la planète : l’artiste Karine Giboulo façonne des mondes

Une sculpteure montréalaise façonne des mondes

L’atelier 807-A est situé au cœur d’un complexe d’immeubles industriels du quartier Mile-End. Dans ce bric-à-brac que ne renierait pas un menuisier, Karine Giboulo s’active du matin au soir, créant ses « microcosmes de société », mondes ludiques composés de centaines de personnages. 

Miniatures, colorés, expressifs… l’artiste campe ses héros du quotidien dans un décor loin du nôtre, qu’il s’agisse d’ouvriers chinois d’une usine-dortoir de Shenzhen (All You Can Eat) ou du quotidien des habitants de Village Démocratie, bidonville de Port-au-Prince qui donne son nom à l’œuvre et à sa plus récente exposition, présentée dès novembre à la galerie Art Mûr, à Montréal.

De cet atelier où elle œuvre depuis six ans, Karine Giboulo façonne des mondes qui interpellent par leur réalisme. Immobiles, ils semblent parler, s’animer. Si ces installations paraissent naïves au premier abord, l’action de chaque personnage se vit comme dans un minidocumentaire en trois dimensions.

Ainsi, en s’approchant de ces personnages, nous franchissons une zone immatérielle entre leur apparence enfantine et l’individualité, l’émotion et l’histoire de chacun. Autant d’arrêts sur des images immobiles, peuplées de réflexions. Ludiques, ces « modules de vie » ne le sont pourtant qu’en surface.

Dès lors, le spectateur de ce théâtre miniature compose sa propre histoire, au passé, au présent, au futur. « Mes sculptures ont l’air amusantes à regarder, je sais que les gens se sentent attirés par elles. Puis, dans un deuxième temps, ils commencent à réfléchir. Oui, on peut y percevoir un message, un peu en réaction avec le monde dans lequel nous vivons. Mais ce que j’aime dans mon travail, c’est faire de l’art pour tout le monde, de l’art qui se découvre avec les yeux, sans exiger la lecture d’une longue démarche explicative. J’ai donc développé des stratégies pour attirer les spectateurs. » Des stratégies qui portent fruit.

DE LANAUDIÈRE À PÉKIN

Originaire du village de Sainte-Émélie-de-l’Énergie, (Lanaudière), Karine Giboulo est l’une des rares artistes de sa génération à déjà vivre de ses créations, soutenue par des bourses, des collectionneurs privés et des musées d’Amérique du Nord et d’Europe. Jusqu’à voir une de ses œuvres en page couverture d’un magazine d’art à Pékin !

Le Musée des beaux-arts de Montréal s’est porté acquéreur en 2009 d’une tranche de All You Can Eat, sculpture faite de bois, de pâte à modeler durcie à chaud, de peinture acrylique, de plexiglas, de verre, de tissu, d’ampoules électriques et de plusieurs autres matériaux. Stéphane Aquin, conservateur de l’Art contemporain du Musée, a découvert l’œuvre de Karine Giboulo chez l’homme d’affaires et passionné d’art Alexandre Taillefer, puis dans le hall de l’agence publicitaire Cossette et à la Galerie SAS. « La directrice du Musée, Nathalie Bondil, a un regard neuf sur l’art contemporain. Elle m’a fait réaliser la valeur plastique et la richesse symbolique du travail de Karine Giboulo. On y trouve beaucoup de singularité, d’authenticité et de sincérité, avec des thèmes touchants par rapport au monde et à la mondialisation. »

Le Musée a déjà présenté All You Can Eat jusqu’en septembre dernier, mais Stéphane Aquin souhaite lui refaire une place. « Oui, nous allons certainement réexposer cette œuvre un jour », promet-il, enthousiaste. Il faut dire que All You Can Eat a fait l’unanimité : « C’est l’œuvre chérie de tous, de 7 à 77 ans. Chaque fois que j’allais dans les salles, je voyais les gens agglutinés autour. Les visiteurs s’y projettent par rapport à leur propre expérience. Ces petites saynètes ont quelque chose de vrai, d’émouvant. ». À noter que l’autre volet du projet All You Can Eat, intitulé Village électronique, fait maintenant partie de la collection du 21C Museum à Louisville, au Kentucky.

NI TOUT À FAIT NOIR, NI TOUT À FAIT BLANC

En fonction de leur format, les pièces de l’artiste se détaillent de 3 000 à 45 000 dollars. « Je me trouve chanceuse, dit Karine

Giboulo. On voit rarement des jeunes dans la trentaine qui peuvent vivre de leur art. J’ai rencontré les bonnes personnes, au bon moment. » Il faut toutefois savoir qu’un module à 45 000 dollars peut exiger une année de travail et que l’artiste ne touche qu’environ 50 % de cette somme. Ne voit-elle pas une contradiction à vendre certaines de ses pièces à des collectionneurs susceptibles de pratiquer ce qu’elle dénonce ? « Oui, c’est contradictoire. Et ça me fait réfléchir, parce que je dois parfois faire affaire avec des gens dont je ne partage pas toujours les idées. On vit dans un monde complexe qui n’est jamais tout noir ou tout blanc. » En souriant, elle conclut : « Je connais un collectionneur qui aime se tirailler et provoquer ! » Fin du paragraphe finances, éthique et conscience : Karine Giboulo vit donc bien de son art, avec peu.

LA VIE EN TROIS DIMENSIONS

Karine Giboulo fait le bilan, au milieu d’un congé de maternité précédé d’années chargées de travail, de voyages et d’expositions. Nous sommes loin de l’image romantique de l’artiste torturée. Ici, rien de glamour non plus. « Je fréquente peu les vernissages. » L’artiste, qui parvient à se faire connaître d’abord en tissant des contacts professionnels, évoque souvent sa « grande chance » et l’aspect « travail de bureau » auquel elle a dû s’astreindre en début de carrière pour mieux faire connaître et reconnaître sa pratique.

Une artiste singulière doublée d’une artisane, créatrice de petits bijoux d’humanité. Ses personnages, elle s’y attache. « Je les connais tous ! » lance-t-elle, se remémorant cette fois où elle en avait égaré un dans sa voiture. Elle a ainsi donné vie à plus de mille sculptures qui ont exigé chacune entre sept et huit heures de travail. Ses premières créations, elle les a exposées dès l’enfance, encouragée par ses parents.

BRASSER DES AFFAIRES EN CHINE

Si Karine Giboulo est une femme timide et terre à terre, cela ne l’empêche pas de s’aventurer au cœur de ses projets.

En 2007, l’artiste visualise la création de All You Can Eat, inspirée de la vie d’ouvriers dans la ville chinoise de Shenzhen, ancien village de pêcheurs aujourd’hui hôte de millions de travailleurs déployés dans des usines-dortoirs. « Je me suis dit que je devais voir et ressentir la réalité, en vrai. Je suis partie en 2008 avec mon copain. Sachant que nous ne pourrions pas entrer dans une usine comme simples visiteurs, nous nous sommes fait passer pour des gens d’affaires, aidés d’un interprète de connivence avec nous. J’ai pu visiter les usines de l’intérieur, en commençant par une fabrique de téléphones cellulaires. J’avais déjà commencé à créer des personnages habillés en bleu et là, je me suis retrouvée dans une immense salle remplie de jeunes femmes toutes en bleu, à perte de vue. La réalité venait de me rattraper. »

VILLAGE DÉMOCRATIE

Toujours fascinée par la migration, notamment par ceux qui, comme elle, délaissent le monde rural au profit de la ville, Karine Giboulo se rend, à l’hiver 2009, dans l’un des plus grands bidonvilles d’Afrique, Kibera, au cœur de Nairobi (Kenya). Son conjoint, photographe pour un grand quotidien francophone d’Amérique, y couvrait l’élection d’Obama. « J’ai été touchée. J’ai rencontré une femme qui m’a fait entrer dans son petit shack. Elle y vivait seule, avec ses trois enfants. Son espace était minuscule, mais muni d’une télé qui prenait beaucoup de place. Quand je lui ai dit que c’était bien qu’elle ait l’électricité, elle m’a dit que non, que c’était simplement une décoration, comme l’ampoule électrique au plafond, avec le fil qui descendait. Elle se créait l’idée d’une maison. »

C’est ainsi que l’idée de sa plus récente exposition a germé. En juin 2009, elle se rend à Village Démocratie, bidonville de Port-au-Prince. « De plus en plus, les gens vivent dans les villes. Et une personne sur trois dans le monde vit dans un bidonville, ce n’est donc pas une réalité marginale. Je suis donc partie en Haïti spécifiquement pour voir cette réalité. Après le Kenya, je me suis dit que je devais voir d’autres bidonvilles pour compléter le projet. J’ai choisi le plus proche, Village Démocratie. J’y suis allée le jour, puis le soir, notamment pour y récupérer des matériaux, comme le font eux- même les habitants. C’était très difficile, plus qu’au Kenya. En même temps, les gens demeurent fiers. Les semaines suivant mon retour, moi qui ne suis pas de nature hyper ordonnée, j’avais développé une obsession de prendre soin de ma maison, de la ranger, de la nettoyer, me rappelant comment certains habitants prenaient soin de l’intérieur de leur petite cabane, où tout était bien rangé. »

Une boule, des bulles, des mondes. Selon Karine Giboulo.

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