Davos, 1er février 2010. Si un vent de panique soufflait sur Davos en 2009, la Réunion de 2010, après de multiples frissons, s’est conclue sur un soupir de soulagement. La crise financière s’estompait. La catastrophe avait été évitée. Tout allait rentrer dans l’ordre, du moins c’est ce que prétendaient et espéraient les forces du statu quo, stratégiquement représentées au forum.

Toutefois, l’on ressentit tout au long de ce remarquable forum une tension insaisissable mais palpable, pas tout à fait une angoisse…

De toute évidence, la crise financière d’origine micro-économique aurait pu mener à la catastrophe, n’eût été l’intervention massive des gouvernements. Or, cette intervention a semé les germes d’une possible crise, d’origine macro-économique, cette fois : un endettement public insoutenable, le risque d’une inflation déchaînée, la hantise de taux d’intérêt grimpants et la pression sur les monnaies, en particulier l’euro. Les premiers signes d’un tel scénario arrivèrent à Davos en même temps que le premier ministre de la Grèce.

Le frisson qu’avait fait courir une crise d’une telle ampleur fut peut-être le seul sentiment universellement partagé, le seul souffle commun d’une mondialisation ébranlée. En fait, l’ultime et grinçante ironie fut d’entendre les financiers faire la leçon aux gouvernements, les incitant à la prudence sur le plan fiscal et à une réduction urgente de leur dette publique !

Le frisson chinois

La Chine fut au centre des discussions à Davos. Fortement et stratégiquement représentée, la Chine se défendit, sans convaincre, d’entretenir des visées « impérialistes », feignant une modestie que démentait l’assurance, confinant à la morgue, de ses représentants.

L’on disséqua, soupesa et analysa les propos des délégués du gouvernement chinois afin d’en saisir toutes les nuances et tous les sous-entendus. Davos 2010 mit en lumière un Japon diminué, une Europe incertaine, une Amérique ébranlée, ainsi que l’ascension de l’Inde et de la Chine.

Davos 2010 marqua en fait l’entrée en force de la Chine dans l’univers de la finance et de l’économie. Au modèle dominant depuis 1989 – le modèle anglo-saxon reposant sur des marchés libres, une finance déréglementée et une démocratie omniprésente –, la Chine oppose un modèle fondé sur un gouvernement autoritaire, un capitalisme de sociétés d’État et des marchés progressivement libéralisés.

Forte d’une croissance économique qui ne connaît pas la récession, la Chine affirma subtilement la supériorité de son modèle sur celui qui avait failli faire basculer les économies occidentales. Or, la perspective que le succès du modèle chinois perdure et suscite l’émulation des pays émergents fait frissonner.

Autre frisson chinois : et si l’économie de la Chine n’était en fait qu’une autre bulle, si sa croissance n’était pas durable sans les avantages d’une monnaie faible ? Si l’empire du Milieu trébuchait, le monde se casserait-il la figure ?

Le frisson réglementaire

Les hommes et les femmes politiques tinrent à Davos des propos inquiétants pour les milieux financiers. Le président Sarkozy prononça un discours enflammé et pugnace dans lequel il promettait qu’un « capitalisme moral » remplacerait le capitalisme financier des dernières années : « La crise que nous traversons n’est pas une crise du capitalisme. C’est une crise de la dénaturation du capitalisme. C’est une crise liée à la perte des valeurs et des repères qui ont toujours fondé le capitalisme. Le capitalisme a toujours été inséparable d’un système de valeurs, d’un projet de civilisation, d’une idée de l’Homme... Le capitalisme purement financier est une dérive dont on a vu les risques qu’elle faisait courir à l’économie mondiale. Mais l’anticapitalisme est une impasse pire encore. »

Larry Summers, au nom du président Barack Obama, tint également de graves propos sur la nécessité de réformer le système financier américain. Même le premier ministre Stephen Harper, ayant souligné, avec la modestie qui sied à un Canadien, la solidité de notre système bancaire, servit des mises en garde et des invitations à la vigilance.

Si le propos de la gent politique fut vigoureux, parfois virulent, avait-il pour seul objet de tirer un capital politique de la fureur populaire à l’égard des « banquiers » ? L’on en jugera aux résultats… mais les « banquiers » ont entrepris, dès  Davos, une opération de relations publiques bien orchestrée. Le propos est sobre, raisonnable et modéré. On reconnaît les erreurs, ainsi que la nécessité d’une certaine réglementation. On rappelle que les causes de la crise furent multiples et complexes, et qu’il serait injuste et malsain de faire des banquiers les boucs émissaires de cette crise. Bien sûr, disent-ils, il faut réglementer, mais avec modération, afin de ne pas étouffer l’innovation ni étrangler le dynamisme des marchés financiers, si essentiels au développement économique !

Quid des rémunérations plantureuses du milieu financier ? Motus et bouche cousue. On répond à l’indéfendable par un silence embarrassé, un haussement d’épaules entendu. Mais la question soulevée demeure sans réponse, comme si un gros mot avait été lâché. Le frisson avant-coureur de l’octroi d’une prime grassouillette ?

Le frisson protectionniste

Sans que cela eût été intentionnel, la Réunion annuelle de Davos était devenue par le passé la tribune favorite de tous les chantres de la mondialisation et de ses bienfaits. Cette année, lesdits chantres avaient la voix enrouée : une reprise économique anémique, incapable de comprimer le chômage dans les économies dites développées, fit souffler sur Davos le vent froid du protectionnisme.

Le représentant de Barack Obama, Larry Summers, réaffirma du bout des lèvres l’engagement des États-Unis à l’égard du libre-échange. « Toutefois, il faut comprendre, dit-il, qu’aux États-Unis, un homme de 25 à 54 ans sur cinq est présentement au chômage. Si la reprise se confirme, cela pourrait passer à un sur sept. Or, avant la crise, 95 % de cette population avait un emploi. Cela aura des répercussions importantes sur notre politique. »

Par ailleurs, de lourdes allusions visèrent la Chine, qui ne saurait, affirma-t-on maintes fois, bénéficier des politiques de libre-échange des autres pays tout en pratiquant une politique mercantiliste à son propre avantage.

« On ne peut pas d’un côté prôner le libre-échange, et de l’autre, tolérer le dumping monétaire », dit le président Nicolas Sarkozy dans une allusion transparente à ce pays.

Le frisson éthique

Les organisateurs du Forum 2010 souhaitaient de toute évidence un débat de fond sur les titres et sur leur défaillance, précurseur de la crise financière, ainsi que sur les moyens d’en affirmer le rôle à l’avenir.

Les opérateurs financiers comprirent rapidement qu’un tel angle les servirait mal. Les appels à la modération, à la solidarité, à l’engagement social et au partage n’eurent que de faibles échos. L’éthique, c’est la résistance des valeurs sous pression. Or, le système d’incitatifs a créé une pression telle que les valeurs ont cédé. Il était entendu qu’une transformation de ce système était préalable à l’émergence et à l’épanouissement des valeurs sociales, perspective qui donne le frisson à ceux qui ont profité du système en place et comptent bien en profiter encore. Le courant éthique ne passa que faiblement à Davos 2010…

Conclusion

Davos 2010 fut un moment et un lieu d’affrontements feutrés. Les forces de la réforme et celles de la résistance ont pu se jauger, se mesurer. Le Forum économique mondial (l’organisme qui tient la réunion annuelle de Davos) mit sur pied  nombre de groupes de travail (ou « councils ») regroupant des personnes aux opinions variées et aux intérêts divergents autour d’un thème à débattre et de recommandations à formuler.

« Il faut repenser, refaçonner, rebâtir ce monde, un monde où les multiples parties prenantes auraient leur place et seraient entendues, un monde de justice et d’équité, de créativité et de solidarité », dit le professeur Schwab, fondateur du Forum économique de Davos. Noble cause, redoutable défi, frisson d’espoir !

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