Culture

À table avec : Claude Chamberlan

Partager un repas avec Claude Chamberlan, l’âme du Festival du nouveau cinéma (FNC), événement qui fait courir les cinéphiles québécois depuis 40 ans, constitue un plaisir et une détente.

Suivre ce personnage dans ses propos émaillés de réminiscences cinématogra-phiques, d’anecdotes sur des vedettes ou des bras-de-fer avec les autorités est aussi difficile que s’orienter dans un labyrinthe ou résoudre un sudoku diabolique.

Partager un repas avec Claude Chamberlan, l’âme du Festival du nouveau cinéma (FNC), événement qui fait courir les cinéphiles québécois depuis 40 ans, constitue un plaisir et une détente.

Suivre ce personnage dans ses propos émaillés de réminiscences cinématogra-phiques, d’anecdotes sur des vedettes ou des bras-de-fer avec les autorités est aussi difficile que s’orienter dans un labyrinthe ou résoudre un sudoku diabolique.

Claude, un habitué d’Outremont et du Mile-End, a une affection particulière pour la Main. C’est donc au restaurant portugais Portus Calle, boulevard Saint-Laurent, que nous avons rendez-vous. Même à l’heure du midi, ce resto revêt ses plus beaux atours : menus graphiquement impeccables, nappes et serviettes immaculées, verres, assiettes et couverts de belle tenue. En attendant mon invité, je fouine au comptoir des arrivages du jour. La bonne mine qu’y affichent poissons et légumes met en appétit.

Le voici enfin. Il tient un fourre-tout dont il extrait tout de suite Les nouveaux cinémas, livre-souvenir publié en 2001, qui déborde d’excellentes photos noir et blanc de Jacques Dufresne. S’y trouve aussi une « déclaration d’amour » du cinéaste allemand Wim Wenders à Claude Chamberlan et Dimitri Eipides (cofondateur du FNC, aujourd’hui directeur du Festival de Thessalonique en Grèce). Le bouquin raconte en images le chapitre le plus important de la vie de Claude, celui d’un « fou de cinéma ». L’introduction est signée Daniel Langlois, mécène qui naguère sauva le Festival d’une mort certaine, mais avec qui Chamberlan a depuis eu maille à partir.

« C’est un malentendu, c’est oublié, je ne lui en veux pas du tout », dit-il, tout en expliquant au garçon de table, par gestes plutôt qu’en paroles, qu’il mangera la même chose que moi, soit du tartare de thon en entrée et de la morue à la Portus comme plat principal. Je commande un verre de blanc maison, portugais comme il se doit ; Claude fait de même. Il en profite ensuite pour confier qu’il n’a aucune amertume envers quiconque, pas même Serge Losique, le président du Festival des films du monde, qui a déjà tenté d’avaler son festival. Même pas envers moi, qui m'étais objecté, alors que j’étais président de l’Institut québécois du cinéma, à une subvention de 10 000 dollars pour son festival, qui venait d’atteindre l’âge de raison. Mais il y a une limite à cette indulgence : Claude n’a pas encore passé l’éponge sur la malheureuse tentative d’Alain Simard et des autorités politiques de l’époque de remplacer le Festival des films du monde, et jusqu’à un certain point le sien, par un festival unique, comparable au Festival de jazz. « Un coup de poker qui a coûté très cher à l’État et qui nous a fait passer pour des insignifiants dans tous les milieux du cinéma. »

Malgré cet échec, François Macerola, président de la SODEC, annonçait en septembre sa volonté de regrouper le Festival Fantasia, le Festival des films du monde et le Festival du nouveau cinéma en un seul événement. Là-dessus, Chamberlan n’y va pas par quatre chemins : « C’est irréaliste et c’est une autre manœuvre pour tuer la diversité. Trente jours de cinéma en octobre, c’est suicidaire et personne n’en veut, surtout pas les salles de cinéma ! »

La discussion se poursuit, le tartare de thon arrive. Heureusement, car nous étions incapables de cesser de tremper notre pain dans l’huile qui accompagnait une assiette de goûteuses petites olives. Flanqué d’une salade, ce tartare se déguste avec bonheur.

L’ENTÊTÉ

Les deux grands festivals montréalais de cinéma doivent leur vie, ou, devrais-je écrire, leur survie à l’entêtement hors du commun de leurs créateurs. Nul ne pourrait dire, de Losique ou de Chamberlan, lequel a la tête la plus dure. Chamberlan, par contre, m’assure que son festival n’est pas un one man show. Il cultive la relève et ne demande pas mieux que de lui transmettre son savoir et de lui faire bénéficier des nombreuses relations qu’il entretient dans le monde du cinéma. J’ai d’ailleurs eu tout le mal du monde à le saisir au vol pour ce lunch, car il arrivait des Percéides, festival international de cinéma et d’art de Percé, après avoir assisté au premier festival du film des Cantons-de-l’Est, à Lac-Brome. Puis, Chamberlan courra au Festival du cinéma international d’Abitibi-Témiscamingue, qui fête ses 30 ans à la fin du mois, tout de suite après la 40e édition du FNC. Telle l’abeille industrieuse, Claude pollinise tous les autres festivals à partir du sien.

Le FNC a très souvent failli rendre l’âme, mais l’acharnement thérapeutique qu’y a mis Claude a toujours réussi à lui redonner un nouveau souffle. Pour l’instant, grâce à Quebecor, son grand partenaire, ce bateau instable vogue sur des eaux plus calmes. Mais jusqu’à quand ? Son capitaine est un homme si débonnaire, qui a fait sienne toute sa vie cette phrase je-m’en-foutiste d’une comtesse roumaine (était-ce Elvire Popesco ?) : « Nous nous sommes littéralement ruinés, mais les enfants se sont follement amusés ! » Son amour de la fête, son goût du risque, son penchant pour les débordements de toute nature, son franc-parler sans sourdine ni retenue ne font pas de Claude un partenaire reposant.

Malgré tout, que ce soit au Cinéma Parallèle, au Centre du film underground ou à la Coopérative des cinéastes indépendants, on a toujours célébré son dynamisme et son amour inconditionnel du cinéma et de la vidéo. Alors qu’on boudait encore la vidéo dans certains milieux du cinéma, Chamberlan l’a intégrée à son festival dès les années 1980, puis a ouvert grand les portes aux nouveaux médias moins d’une décennie plus tard.

Chamberlan est aussi insatiable et curieux qu’il l’était à 13 ans, lorsqu’il claque la porte de la maison paternelle pour entreprendre une vie de bohème éclatée. Il voyage, chante dans des groupes rock et joue même les choristes pour John Lennon et Yoko Ono lorsqu’ils enregistrent Give Peace a Chance pendant leur bed-in à l’hôtel Reine Elizabeth. De plus, en dépit d’une bohème qui fait pâlir les plus excentriques, il trouve le moyen de multiplier les aventures amoureuses, de voler de Los Angeles à Rotterdam en passant par Berlin, New York ou Venise, toujours à la recherche de films-chocs et de cinéastes et vidéastes visionnaires. Devenu père d’une fille, Swan, aujourd’hui dans la trentaine, il s’extasie devant les talents du monde entier et ceux d’ici : Jean-Claude Lauzon, Robert Lepage, Léa Pool, André Forcier, Atom Egoyan et bien d’autres.

Chamberlan est si volubile que je dois lui enjoindre de manger la morue apportée il y a un petit moment et dont il ne reste déjà rien dans mon assiette. Bien dessalée (presque trop), la morue effilochée est assaisonnée à point d’huile et d’ail, accompagnée d’une petite salade de légumes mi-cuits. Un délice pour qui aime ce poisson que les Portugais savent apprêter de 365 façons différentes. C’est du moins ce qu’ils prétendent. Claude savoure sa morue, mais à petites bouchées, car il a trop à raconter. Les mots se bousculent, les idées aussi. Si bien que ce que d’autres mettraient une heure à dire, Claude le fait en moins de 15 minutes. Il faut donc lui porter une attention sans faille pour ne rien manquer. Même si souvent on saisit plutôt le sens que les mots eux-mêmes. On a un peu l’impression de regarder un film, projeté en accéléré…

À la table d’à côté, des Montréalais d’origine portugaise accueillent des compatriotes venus d’Europe. Quand ils demandent au restaurateur de prendre une photo-souvenir, Claude se lève d’un bond et, grand sourire aux lèvres, s’installe entre deux jeunes filles pour faire partie de la photo. Il m’invite même à l’accompagner. Quelques photos et plusieurs éclats de rire plus tard,  Claude réclame l’appareil photo pour immortaliser le groupe. Après pareille scène, on ne s’étonne plus que Chamberlan ait réussi à séduire tout le gratin du cinéma, devant et derrière l’écran. On pourrait même croire que les innombrables stars qui défilent au FNC viennent davantage par amitié ou par curiosité pour Chamberlan que pour le Festival lui-même.

Trop pressé pour accepter le dessert du jour, une tranche de cake aux bleuets garnie d'une glace, je me contenterai d’un expresso serré. J’abandonne Claude au dessert, mais son verbe intarissable me suivra longtemps après cette rencontre, haute en couleur !

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