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Guerre ou paix : le prix du sang - rencontre avec Shaukat Aziz

Shaukat Aziz est ancien premier ministre du Pakistan

Plus de deux ans après l’assassinat de l’ancienne première ministre Bénazir Bhutto en décembre 2007, le Pakistan – pays doté d’armes nucléaires et qualifié d’État le plus dangereux du monde par le magazine Newsweek – est toujours secoué par la violence. Partageant une longue frontière avec l’Afghanistan, le Pakistan subit de plein fouet la guerre qui y fait rage depuis 2001 et qui touche maintenant plusieurs de ses provinces. Chaque jour apporte son lot d’attentats sanglants, de meurtres, de rébellions, de bombardements, de tensions avec ses voisins afghan et indien. Cependant, en même temps, l’économie du pays connaît une embellie, sa littérature s’exporte, et sa classe moyenne impose lentement ses valeurs démocratiques.

Pour certains, le Pakistan est un État en déroute, sinon voyou, au bord de l’implosion. Pour d’autres, c’est une mosaïque ethnique de 170 millions d’habitants qui tient la route depuis 60 ans et s’apprête à rejoindre le club des puissances émergentes. Quoi qu’il en soit, le Pakistan inquiète et fascine. FORCES a voulu en savoir plus et donne la parole à l’ancien premier ministre Shaukat Aziz, banquier et financier. Ce dernier a été victime d’une tentative d’assassinat lors de laquelle son chauffeur et huit autres personnes ont été tués. Il vit aujourd’hui à Londres. Jocelyn Coulon l’a joint au téléphone.

Le Pakistan semble toujours au bord du gouffre. Deux ans après l’assassinat de votre collègue Benazir Bhutto, comment votre pays se porte-t-il ? Le Pakistan traverse des temps difficiles. Nous avons accompli plusieurs choses au cours des dernières années, mais beaucoup reste à faire. Sur le plan politique, nous avons tenu des élections, et un gouvernement démocratiquement élu est en place.

Sur le plan économique, notre croissance figure parmi les plus importantes des pays asiatiques. Le revenu par habitant a doublé en dix ans, et les indicateurs économiques se sont améliorés. Notre pays recèle un fort potentiel grâce aux immenses ressources, au capital humain (100 millions de jeunes) et aux talents dont il dispose. Sur le plan de la sécurité, l’armée et le gouvernement effectuent du bon travail dans une situation indéniablement difficile. L’on prend des mesures énergiques afin de faire face au terrorisme intérieur et de lutter contre les éléments qui tentent de déstabiliser le pays et la région.

La lutte contre le terrorisme ainsi que la guerre en Afghanistan sont coûteuses. Êtes-vous certain que le pays peut tenir, d’une part, et que son gouvernement fait tout pour rétablir la paix, d’autre part ? Le Pakistan paie le prix fort. On l’oublie sans doute en Occident, mais les forces de sécurité pakistanaises ont subi des pertes plus nombreuses que celles des forces étrangères et locales en Afghanistan combinées. Les Pakistanais ont versé beaucoup de leur propre sang pour assurer la paix dans la région. Nous luttons de notre côté de la frontière avec l’Afghanistan afin d’éliminer tout appui au terrorisme et aux talibans. Mais, dans ce combat, nous avons besoin d’un partenaire.

Vous avez l’impression de ne pas l’avoir en Afghanistan ? À mon avis, en Afghanistan, la coalition internationale doit se concentrer sur quatre objectifs pour atteindre la paix. Premièrement, il faut un plan pour améliorer l’économie du pays. Toute cette aide atteint-elle vraiment les Afghans, et ceux-ci vivent-ils mieux aujourd’hui qu’hier ? Deuxièmement, il doit y avoir une stratégie claire de sortie de crise, car le peuple afghan n’apprécie pas l’occupation étrangère. Troisièmement, la coalition doit aussi s’attaquer aux trafiquants de drogue, dont les revenus alimentent le terrorisme international. Enfin, un effort concerté doit être entrepris pour stopper la circulation des armes.

Sinon, que pourrait-il se passer ? Si la situation ne change pas, les extrémistes vont continuer à recruter. D’ailleurs, ils recrutent déjà et jouissent d’appuis locaux importants. Et lorsque les troupes étrangères vont se retirer, que se passera-t-il sur le terrain ? Va-t-on revenir en arrière ? Selon moi, il est essentiel de fournir aux forces de sécurité afghanes la formation et les équipements nécessaires pour assumer la responsabilité de la sécurité. Je sais bien que la coalition entraîne depuis sept ans les forces afghanes, mais il faudra un jour que les Afghans soient eux-mêmes responsables de leur sécurité. Sinon, l’impression que le pays subit une occupation indéfinie, déjà présente, ne fera que se confirmer.

Le moment de vérité approcherait-il en Afghanistan ? Après huit ans sur le terrain, on est en droit de s’attendre à des résultats. La coalition doit clarifier sa stratégie de sortie de crise. En fait, dans un conflit de ce genre, une telle stratégie est centrale pour justifier une présence étrangère. Les peuples de la région – et cela est vrai pour le Pakistan – veulent savoir au juste de quoi sera fait l’avenir.

Les relations entre le Pakistan et l’Afghanistan n’ont pas toujours été bonnes. S’améliorent-elles actuellement ? En général, les relations sont bonnes, mais elles pourraient être meilleures. L’avenir de l’Afghanistan et celui du Pakistan sont intimement liés à cause de la géographie, de l’histoire et de la réalité politique. De plus, la frontière entre nos deux pays est très poreuse, et les insurgés des deux côtés en profitent. Nos peuples chevauchent cette frontière et les contacts entre eux sont quotidiens. Si la situation s’améliore en Afghanistan, cela aura un effet direct sur le Pakistan.

Les Américains font aussi ce calcul. Le président Barack Obama a nommé Richard Holbrooke envoyé spécial pour l’Afghanistan et le Pakistan. Cependant, le mandat de M. Holbrooke ne comprend pas l’Inde (pays contre lequel le Pakistan a mené trois guerres). Les Américains font-ils une bonne lecture de la situation régionale ? Les Américains défendent leurs intérêts nationaux. La diplomatie porte ses fruits lorsque les intérêts des deux parties concordent. L’initiative américaine est positive ; toutefois, Richard Holbrooke ne relève que du Département d’État, tandis que la relation entre le Pakistan et les États-Unis, complexe et multiforme, comporte aussi, outre les aspects diplomatiques, des dimensions économique et militaire, ainsi que celle du renseignement. M. Holbrooke fait office de coordonnateur. Il peut donc apporter une certaine perspective à cette relation, mais une telle tâche ne devrait pas être confiée à une seule personne. En ce qui concerne la place de l’Inde, les États-Unis organisent leur diplomatie comme ils l’entendent.

Justement, l’Inde semble très inquiète de ce qui se passe chez vous. Qu’en est-il de vos relations depuis l’attentat de Mumbai, en novembre 2008 ? La confiance ne règne pas entre les deux pays, c’est indéniable. Mais tous voisins doivent apprendre à vivre côte à côte et à se traiter avec respect. Or, aucune force extérieure ne peut instaurer cette confiance. Nous nous retrouvons donc seuls l’un en face de l’autre pour construire une meilleure relation. Il ne suffit pas de s’inquiéter et de faire savoir son inquiétude ; ce n’est pas ainsi que nous parviendrons à résoudre la situation. Certes, l’attentat terroriste de Mumbai était un incident regrettable, et les deux pays doivent discuter de ce qui est survenu exactement. Ils doivent aussi dialoguer à propos du Cachemire, question clé qui mine les relations de confiance entre les deux pays.

Le terrorisme qui sévit chez vous inquiète la communauté internationale. Quant à l’Inde, aux États-Unis et à l’Afghanistan, cette menace est au cœur de leur politique étrangère. Le terrorisme est un sujet complexe où que l’on soit sur la planète. Il dérive d’un sentiment de dépossession qui résulte d’un horizon bouché, d’une incapacité à régler certains problèmes, de l’absence de respect des droits de la personne, de la pauvreté, de l’injustice ou tout simplement de l’impossibilité de faire entendre sa voix. Il y a d’autres facteurs, aussi, comme l’extrémisme religieux. Tout cela conduit à des comportements extrêmes. C’est donc un problème universel auquel il faut trouver des solutions planétaires.

Une dernière question. L’arsenal nucléaire pakistanais est-il en sûreté ? Il a toujours été en sûreté, et il l’est actuellement. Le Pakistan est un pays responsable. Il possède un système de commandement et de contrôle adéquat et nous savons comment protéger nos armes. Et nous croyons que ces armes sont une garantie pour la paix en Asie du Sud.

L’auteur est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, affilié au CERIUM de l’Université de Montréal.

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