Québec

L’aluminium au Québec - ne rien tenir pour acquis

Maintenant que la crise économique semble se résorber, l’industrie de l’aluminium voit poindre un avenir plein de promesses. Elle dit craindre toutefois de ne plus être autant la bienvenue au Québec qu’auparavant, et laisse entendre qu’elle pourrait décider d’aller planter sa tente ailleurs.

Même si l’auditoire était composé de plusieurs centaines de gens d’affaires, le message principal ne leur était pas directement destiné. « Peu d’entreprises ou d’industries peuvent, comme nous, s’installer à peu près n’importe où dans la province et dynamiser le développement des régions pour plusieurs décennies, pourvu qu’il y ait un gros câble électrique et un cours d’eau ou une voie ferrée à proximité, a déclaré au début de l’année à la Chambre de commerce du Montréal métropolitain la chef de la direction de Rio Tinto Alcan, Jacynthe Côté. Aussi faut-il souhaiter que le gouvernement du Québec, malgré ses impératifs financiers, comprenne combien il est essentiel de maintenir pour l’industrie des tarifs d’électricité qui incitent au développement. »

Ce ne sont pas les ententes de financement et d’approvisionnement en électricité déjà conclues qui préoccupent la patronne du géant de l’aluminium, devait préciser celle-ci en entrevue par la suite. « Je n’ai pas le moindre doute que le gouvernement honorera toutes les ententes conclues dans le passé. C’est à propos de nos capacités de développement futur que je m’interroge, devant toutes ces déclarations favorables à l’augmentation des prix de l’électricité et à son exportation vers les États-Unis qu’on entend ces temps-ci. »

Une crise éprouvante

L’industrie de l’aluminium se remet lentement de l’une des crises économiques les plus éprouvantes de son histoire. Portée jusque-là par une explosion de la demande mondiale principalement attribuable à la croissance des pays émergents, cette industrie a vu, avec la récession, les cours de l’aluminium plonger brutalement de 62 %. Il y a un an, les trois quarts des usines de la planète ne faisaient pas leur frais. Plusieurs d’entre elles ont dû fermer, souvent définitivement, tandis que d’autres ont continué de produire au ralenti des lingots qu’on empilait dans des entrepôts.

Le Québec n’a pas été épargné : il a connu son lot de ralentissements de production et de projets de développement repoussés. S’il s’en est relativement bien tiré dans les circonstances, l’usine de Rio Tinto Alcan à Beauharnois, en Montérégie, a tout de même fermé. Quant à leurs confrères des vieilles usines de Shawinigan et d’Arvida, au Saguenay, ils ont craint le pire.

Il faut se rappeler que l’industrie de l’aluminium occupe une place importante au Québec, et le Québec, une place importante dans l’ensemble de l’industrie. Rio Tinto Alcan, Alcoa et le consortium international Alouette comptent au Québec six alumineries qui emploient un total de 10 500 travailleurs. Il faut ajouter à ce nombre les 20 000 employés de leurs quelque 4 200 fournisseurs et sous-traitants qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ne se trouvent pas principalement au Saguenay ou sur la Côte-Nord, mais dans la grande région de Montréal, où ils fabriquent des équipements de production, fournissent des services d’ingénierie ou transforment l’aluminium.

Au Canada, le Québec représente 92 % de la production d’aluminium de première fusion : il existe une seule autre aluminerie, qui se trouve à Kitimak, dans le Nord de la Colombie-Britannique. À lui seul, le Québec se classait en 2008 au troisième rang mondial avec 7,1 % des 40 millions de tonnes produites cette année-là, loin derrière la Chine (33 %) et la Russie (11 %), et tout juste devant les États-Unis (6,6 %) et l’Australie (4,9 %)2. Les quatre cinquièmes de la production québécoise sont destinés au vaste marché américain.

Planter sa tente ailleurs

Si l’Europe, et même les États-Unis, semblent vouloir se désintéresser de ce secteur trop énergivore à leur goût, il n’en est pas de même de plusieurs pays du Moyen-Orient, d’Amérique latine et même d’Afrique, qui y voient, à juste titre, une excellente façon d’apporter une valeur ajoutée au pétrole et au gaz naturel de leurs bassins captifs de production, et de diversifier leur économie. Ils font le constat que le Québec a fait il y a trente ans : la meilleure façon d’exporter l’énergie est de la transformer en aluminium. 

Les alumineries les plus importantes et les plus modernes du monde se trouvent désormais à Abou Dhabi, Dubaï, en Argentine et au Paraguay, ou y ouvriront bientôt leurs portes. Elles contribueront à répondre à une demande mondiale qui, selon les prévisions de l’industrie, devrait doubler d’ici les 20 prochaines années. Cette augmentation devrait être principalement le fait des économies émergentes, car la consommation moyenne d’un kilo d’aluminium par habitant en Inde, de cinq kilos au Brésil et en Indonésie, ou même de 10 kilos en Chine se situe encore bien en dessous de la moyenne de 20 kilos par habitant des pays industrialisés, qui utilisent ce métal notamment pour les équipements de transport, la construction d’immeubles et l’emballage des aliments. On parie également sur le fait qu’un matériau aussi léger et recyclable à l’infini ne pourra connaître qu’un succès grandissant, à une époque où la réduction des coûts de transport et la protection de l’environnement sont des priorités. Le Québec ne doit pas, dans ce contexte, tenir l’industrie de l’aluminium pour acquise, prévient Jean Simard, président de l’Association de l’aluminium du Canada. Si elle a été moins touchée que d’autres par la crise, ces derniers mois, c’est parce qu’au Québec, cette industrie avait beaucoup investi dans la modernisation de ses équipements de production et que ses usines y étaient mieux armées pour faire face à la tempête. Mais il ne faudrait surtout pas sous-estimer l’effet que pourraient avoir dans ce secteur des hausses intempestives des coûts de l’électricité, quand on sait que celle-ci compte pour au moins le quart, sinon le tiers des coûts de production. « Contrairement à la croyance populaire, il n’est pas vrai que le Québec ait les tarifs d’électricité les moins chers, dit-il à propos du coût moyen de cette ressource pour les alumineries. Il se trouve, au mieux, au milieu du peloton des pays producteurs d’aluminium, et recule chaque année à mesure que l’on ferme des usines en Europe et aux États-Unis et que l’on en ouvre dans les pays du Golfe persique, en Russie ou ailleurs, où l’énergie est vendue beaucoup moins cher. »

Le Québec devrait reculer encore un peu plus dans ce classement en 2017, lorsqu’arriveront à terme les derniers contrats de partage de risque, conclus à une époque où le gouvernement était prêt à offrir à l’industrie des réductions de prix en échange de projets d’investissement. Les alumineries ne pourront alors plus compter que sur l’électricité qu’elles produisent avec leurs propres barrages en échange de redevances, ainsi que sur celle que vend Hydro-Québec à toute l’industrie lourde (le « tarif L »). « On entend dire aujourd’hui qu’il faudrait aussi augmenter le tarif L, même si cela décourage l’industrie d’investir ici, parce que cela ne fera qu’augmenter le volume d’électricité à exporter aux États-Unis », déplore Jean Simard. Or, si l’on fait le total au Québec des biens et services acquis par les alumineries, des salaires qu’elles versent et de l’électricité qu’elles achètent, et que l’on divise ce montant (4,1 milliards de dollars) par l’électricité consommée, on arrive, selon lui, à des retombées économiques moyennes de 10 cents du kilowattheure. « Je vous mets au défi de trouver un acheteur américain qui serait prêt à signer un contrat d’approvisionnement sur 20 ans à ce prix là ! Au mieux, vous obtiendrez 6 cents, et encore. »

Plus pour les régions

Marc-Urbain Proulx convient que peu d’industries ont potentiellement autant de retombées que celle de l’aluminium sur le développement économique du Québec, particulièrement en régions. Ce professeur d’économie régionale à l’Université du Québec à Chicoutimi ne croit pas, cependant, qu’entre le gouvernement et l’industrie, la position de force revienne à celui que l’on pense. « Il est vrai que le coût de l’énergie est un facteur important dans l’équation et que de nombreux pays se disent prêts aujourd’hui à offrir des tarifs plus bas que ceux du Québec. Mais quand on investit des milliards de dollars dans la construction d’une usine, on recherche aussi la proximité des grands marchés, ainsi que la stabilité. Quand on a le choix de s’installer en Arabie Saoudite, dans le Venezuela d’Hugo Chavez, au Congo, qui en est à je ne sais plus combien de coups d’État et de guerres civiles… ou au Québec, région paisible située juste à côté du marché américain, on risque d’y penser à deux fois avant de tourner le dos au Québec simplement parce que ses tarifs seraient un peu trop élevés. »

L’économiste y voit même une occasion en or pour le gouvernement de se montrer plus exigeant, à l’avenir, en matière de deuxième et de troisième transformation de l’aluminium dans les régions productrices. Il ne faudrait pas omettre d’inviter les concurrents chinois à présenter des soumissions, afin de faire monter un peu les enchères. « Une fois construites, les alumineries sont de grosses usines qui fonctionnent de façon quasi autonome. Il faut à tout prix obliger les compagnies à déployer plus d’efforts pour que les régions ne soient pas confinées à l’exportation de lingots d’aluminium. »

« On a déjà essayé, mais cela n’a pas fonctionné. Nos usines sont trop éloignées des marchés », répond Jacynthe Côté, citant l’exemple d’une fabrique de pare-chocs en aluminium à Saguenay que son entreprise a mise sur pied et portée à bout de bras quelques années, avant de mettre la clé sous la porte en 2007. Rien, dit-elle, n’empêche de petites entreprises de se trouver un créneau à très grande valeur ajoutée, comme Devinci, le fabricant de vélos en aluminium de Chicoutimi, avec son fameux BIXI dont le succès montréalais a commencé à s’étendre à d’autres métropoles. Mais pour le reste, elle dit fonder plus d’espoirs sur les entreprises d’ici qui fournissent des équipements et des services aux alumineries québécoises et qui exportent de plus en plus leur savoir-faire à l’étranger.

Le directeur général et commissaire industriel de Développement Sept-Îles, Denis Clements, s’estime déjà chanceux de pouvoir compter dans la région sur la présence de l’aluminerie Alouette, qui emploie 1 000 travailleurs. Né d’une initiative locale, ce consortium international regroupant cinq partenaires, dont Rio Tinto Alcan et la Société générale de financement du Québec (SGF), s’était engagé les dernières années à créer au moins 160 nouveaux emplois directs dans la région.

« Nous devrions savoir bientôt s’ils ont atteint leurs objectifs, explique Denis Clements. Ce n’est vraiment pas facile, mais je dirais qu’au moins une dizaine de petites entreprises sont venues s’installer ces dernières années. Dans une petite ville comme la nôtre  (26 000 habitants), la création de cinq ou dix emplois, c’est déjà important. » On espère maintenant que le projet d’une troisième phase d’expansion se concrétisera bientôt, dit-il. Au-delà des retombées économiques, l’aluminerie est aussi appréciée pour l’aide qu’elle a apportée à la corporation de développement agricole, au centre de ski, à des artistes locaux et aux organismes communautaires. « Ces actions ne se mesurent pas en termes d’emplois directs ou indirects, mais apportent tout de même une contribution importante au développement, avec un grand D, de notre région. »

Le virage aluminium

Le gouvernement du Québec n’est pas qu’un sujet de soucis pour l’industrie de l’aluminium par les temps qui courent. C’est aussi l’un de ses principaux alliés face à Ottawa et à sa politique environnementale qui ne semble pas vouloir tenir compte, dans ses futurs objectifs de réduction des gaz à effet de serre, des progrès réalisés ces dernières années dans ce domaine par les alumineries. « Nous avons fait nos devoirs, rappelle Jean Simard. Au Canada, aucune autre industrie n’a autant réduit ses émissions de CO2. En 2007, la réduction atteignait 11 % par rapport au niveau de 1990, alors que la cible de Kyoto était de 6 %. On aurait maintenant du mal à faire mieux. »

Longtemps l’un des secteurs les plus pollueurs au Québec, l’industrie de l’aluminium québécoise voit maintenant dans la lutte contre les changements climatiques l’un des principaux arguments qui plaident en sa faveur. Comment ne pas être séduit par un matériau qui allège les véhicules de transport et réduit leur consommation de carburant, qui ne requiert qu’une fraction (5 %) de l’énergie nécessaire à sa première fusion pour être recyclé à 100 %, et qui, de plus, est produit avec de l’hydroélectricité propre alors que pour les autres, il faut brûler du charbon ou du mazout ?

D’une image plutôt sombre de l’avenir de son industrie au Québec, le président de l’Association de l’aluminium du Canada passe d’un coup à une vision presque idyllique de la tournure que pourraient prendre les choses. « Le monde est en train de changer, et il faudrait que le Québec en profite pour bien se positionner », affirme Jean Simard.

« Les équipementiers et les firmes d’ingénierie du Québec disposent déjà d’une grande expertise dans la construction et le fonctionnement des alumineries, dit-il. Il faudrait maintenant profiter du remplacement des rames du métro de Montréal, du projet de train rapide entre Québec et Windsor, du renouvellement du parc d’autobus de plusieurs grandes villes québécoises ou encore du nouvel intérêt des Américains pour les transports en commun pour faire de Bombardier, de Novabus et d’autres entreprises québécoises des experts mondiaux de l’utilisation de l’aluminium dans le transport. »

Jean Simard ne s’arrête pas en si bon chemin. « Et  pourquoi ne pas faire la même chose dans la construction, et prévoir un contenu en aluminium dans les appels d’offres pour nos super hôpitaux, nos centres sportifs, nos bâtiments institutionnels ? Quand on peut promouvoir un produit du terroir, il faut le faire. Prenons le virage aluminium. Des marchés d’une ampleur sans précédent s’ouvrent pour des années et des années. »

Lire davantage sur ces sujets

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.