Québec

Les hormones : nouvel élixir de jeunesse ?

Considéré par certains comme la médecine de l’avenir, le recours aux hormones pour contrer les effets du vieillissement divise la communauté scientifique. Imaginez, à l’âge de la retraite, retrouver l’énergie, les muscles et la libido de vos 40 ans… Trop beau pour être vrai ? Beaucoup le pensent.

Avec leurs photos de type « avant / après », les publicités de l’institut médical Cenegenics, aux États-Unis, semblent relever de la science-fiction. Sur la photo de l’« avant », un certain Jeff Life dissimule, l’air gêné, la bedaine à laquelle on s’attend chez un homme âgé. À côté, la photo de l’« après » : on dirait qu’on a collé sa tête sur la photo d’un Chippendale. « Comment ce médecin de 70 ans a-t-il pu retrouver le corps d’un trentenaire ? lance la voix racoleuse de l’annonceur. La réponse s’appelle Cenegenics ». Cette mégaclinique privée situé à Las Vegas est la plus importante de ce type aux États-Unis. Et, à l’heure où les baby-boomers apprivoisent l’âge de la retraite, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle suscite beaucoup d’intérêt. On ne compte d’ailleurs plus les forums Internet où tous et chacun débattent de ses vertus, et surtout des injections d’hormones, composante essentielle de la potion magique.

Moyennant plusieurs milliers de dollars, les patients – des hommes pour la plupart – subissent d’abord toute une batterie de tests. Puis, ils se font recommander un plan de mise en forme et un régime sur mesure avec, dans certains cas, des injections de HCG, une hormone sexuelle qui stimule la production de testostérone par les testicules. Figure également au menu l’hormone de croissance (HGH), dont l’utilisation est encore plus controversée.

On prête aux hormones différentes vertus chez les adultes vieillissants. La testostérone pourrait notamment prévenir la perte de masse musculaire et la baisse d’énergie, et même limiter la baisse de la libido. Au Canada, on la prescrit également à des hommes pour contrer l’ostéoporose.

Quant à l’hormone de croissance, qui assure notamment le développement des os chez les jeunes, on lui prête des effets potentiels sur la qualité du sommeil, le maintien de la masse musculaire, la santé du cœur… Les avis sont toutefois partagés en ce qui concerne la lutte contre le vieillissement. Au Québec, l’hormone de croissance n’est prescrite que pour certaines maladies rares – retard de la croissance staturale et insuffisance rénale chronique chez l’enfant, ainsi que syndrome de Turner, notamment. Toutefois, ce sont plutôt des hormones sexuelles que reçoivent les patients traités pour la ménopause ou l’andropause. Le Québec est notamment un chef de file dans le traitement de cette dernière « maladie » dont l’existence n’est pas reconnue universellement.

La peur de vieillir

Dans un article de fond paru en janvier dans le New York Times, le journaliste Tom Dunkel raconte l’histoire de John Bellizi, 51 ans, cadre de Thomson Reuters, pour qui la méthode ne semble avoir eu que du bon. Le journaliste concluait toutefois son enquête avec autant de questions que de réponses. « Il peut être tentant de réduire Bellizi à un fanatique du soccer qui a peur de vieillir.[…] Faut-il parler de formidables avancées avant-gardistes ou d’une pression sans scrupules sur les limites du corps ? Quelle est la démarcation entre un caprice narcissique et une véritable amélioration de la qualité de vie ? Imaginez la découverte d’un médicament miracle qui garantirait de la vigueur longtemps après l’âge de la retraite tout en réduisant votre espérance de vie, disons, de quatre ans. Cela en vaudrait-il la peine ? »

Cette tendance médicale à la popularité grandissante est souvent désignée sour le vocable d’« age management ». Une approche que l’urgentologue montréalais Luc Bessette a trouvé suffisamment prometteuse pour la tester lui-même. « Il y a quelques années, je souffrais d’un problème d’intolérance au glucose, d’un début de diabète et d’un excès de poids. J’ai vu une publicité de Cenegenics et ça m’a intrigué », raconte ce médecin dans la cinquantaine qui dirige une clinique privée à Mont-Royal. « Je me suis rendu sur place pour me soumettre à une évaluation médicale. J’ai passé une journée complète à subir toutes sortes de tests. J’ai suivi leurs recommandations, je me suis musclé et j’ai perdu entre 10 et 15 Kilos en trois mois. Mais je vous assure que je ne ressemble quand même pas au monsieur sur la publicité », lance-t-il en boutade.

Effets temporaires

Ce type de clinique, explique Pierrette Gaudreau, la nouvelle directrice du Réseau québécois de recherche sur le vieillissement, « offre des bilans de santé très poussés avec une panoplie de marqueurs biologiques. Par exemple, on mesure votre degré de stress oxydatif et, le cas échéant, on vous recommande un régime riche en antioxydants. On va aussi mesurer votre taux d’hormone de croissance, et s’il est jugé bas, vous offrir des injections pendant une certaine période. » Le hic, poursuit-elle, c’est que « lorsqu’on cesse le traitement, l’effet cesse aussi ».

De telles réserves n’empêchent pas la peur du vieillissement physique de se répandre comme une maladie contagieuse au sein de la population. À défaut d’un consensus médical sur ces questions ou faute des moyens financiers pour se payer le nec plus ultra de la médecine privée, trop de patients se débrouillent avec les moyens du bord, déplore le docteur Jean Mailhot, un endocrinologue spécialisé dans le traitement de l’andropause. « Dans certains cas, les gens prennent des doses cinq, dix, voire cent fois plus fortes que ce qu’on donne pour traiter l’andropause. Des body-builders venaient me voir pour se sevrer. Il faudrait une pleine page pour faire la liste de tout ce qu’ils prenaient. »

« Il y a sur le Web toutes sortes de charlatans qui profitent de la situation, ajoute Pierrette Gaudreau. Ils offrent aux baby-boomers toutes sortes de produits non contrôlés. » Selon cette chercheure, l’hormonothérapie n’est toujours pas sûre. « On n’a pas encore la preuve que ça fonctionne. Il faudrait mener plusieurs études longitudinales sur le sujet, et cela coûte très cher », plaide-t-elle, tout en soulignant que le milieu de la recherche crie déjà famine. Plutôt que d’aider des hommes de cinquante ans à retrouver les pectoraux de leur prime jeunesse, elle axe ses recherches sur la qualité de vie des personnes âgées. « Ce que nous cherchons à faire, c’est augmenter l’espérance de vie en bonne santé et préserver l’autonomie des personnes âgées pour qu’elles soient capables de préparer leurs repas seules, de se laver, de sortir faire les courses, d’aller voir leur médecin, de prendre des décisions… »

L’hormonothérapie n’est pas une panacée

Endocrinologue affilié à l’Université de Montréal, le docteur Omar Serri partage ces réserves, surtout en ce qui a trait à l’hormone de croissance. « Il y a clairement un effet de mode autour de ces traitements, affirme-t-il, alors qu’aucun panel d’experts dans le monde ne les a autorisés pour un traitement de routine. » Et c’est sans compter le risque d’effets secondaires, ajoute-t-il, tels le diabète, l’intolérance au glucose, la rétention d’eau, les problèmes de tunnel carpien, ou encore l’insuffisance cardiaque. Plusieurs chercheurs ont également fait valoir que des doses trop importantes pouvaient augmenter les incidences de certaines formes de cancers – du pancréas, du sein, de la prostate et du colon, notamment.

« Même chez Cenegenics, on ne prescrit des hormones de croissance qu’à une minorité », souligne le Docteur Bessette, qui ajoute que l’hormonothérapie n’est pas une panacée, mais un complément au conditionnement physique et à une bonne alimentation. « Au lieu de voir des effets au bout de six mois à un an, on les ressent après deux ou trois mois. C’est un phénomène qui interpelle la médecine traditionnelle, argue le Docteur Bessette. Ça concerne une zone qui ne relève ni de la santé, ni de la maladie. Il ne s’agit pas ici de guérir, mais d’optimiser les processus biologiques. »

Le docteur Jean Mailhot est formel : « Le vieillissement n’est pas une maladie ». Toutefois, dit-il, les hormones peuvent nous faciliter la vie, pour peu qu’on s’en serve à bon escient. « Toutes les hormones, qu’il s’agisse de la testostérone ou de l’hormone de croissance, sont des hormones anabolisantes, c’est-à-dire qu’elles stimulent le métabolisme. C’est sûr que les gens qui en prennent vont se sentir bien. En doublant la dose, ils vont se sentir encore mieux ; plus ils en prendront, mieux ils se sentiront ! Sauf qu’à un moment donné, on dépasse les concentrations normales et on soumet le corps à un stress énorme. Vient un moment où on frappe un mur. Ensuite, il faudra des mois avant de recharger les batteries. »

Devrions-nous considérer le vieillissement comme une maladie ? À partir de quel stade ses effets deviennent-ils sujets à traitement ? Où faut-il poser les limites ? Le débat ne fait probablement que commencer.

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