Culture

Sur la route des économusées

L’image est de plus en plus familière sur les routes du Québec : en fin de semaine ou en vacances, on s’arrête chez l’artisan pour voir, humer, tâter et admirer les produits locaux. On jase, on goûte un cidre de glace ou une liqueur d’érable, on essaie des bijoux, pendant que l’artisan communique son amour du métier. Puis on reprend la route, heureux, souvent avec des paquets sous le bras.

Économie et patrimoine. Entrepreneuriat et culture. Tradition et modernité. Des antonymes ? Pas pour Cyril Simard, président du réseau Économusée, là où les artisans sont aussi commerçants et entrepreneurs. Une façon de vivre de sa passion.

La mission d’un économusée se déploie en trois volets : conserver le meilleur de la tradition, développer l’esprit d’entrepreneuriat et promouvoir un tourisme durable. Une façon small is beautiful, mais efficace de mettre à l’honneur les métiers d’art et les produits locaux d’agriculture.

Cyril Simard est la tête pensante de ce réseau auquel se sont ajoutés, depuis 1992, une cinquantaine d’établissements au Québec, dans les provinces de l’Atlantique et en Ontario. La Saskatchewan sera bientôt du lot, et la Norvège est depuis juillet le premier pays européen à avoir adopté le concept. « Nos économusées sont des courroies de transmission vers le public, explique Cyril Simard. Ce qui menace le plus le patrimoine, c’est la perte de nos passions collectives, car un métier qui n’est plus considéré comme utile disparaît. Nous avons fait le pari de rendre ces métiers ancestraux accessibles, de les intégrer à la modernité tout en faisant les choses simplement. »

D’hier à demain

Le volet « musée », dans « économusée », c’est l’artisan qui ouvre son atelier aux visiteurs et prend le temps de lui montrer comment les choses se faisaient, se font et se feront. Selon  Cyril Simard, « nous sommes à la croisée du patrimoine matériel, en construisant des objets pour demain, et du patrimoine immatériel, en transmettant le geste et la parole. Avec les économusées, nous visons l’excellence à l’échelle mondiale en matière de passation des métiers et des objets traditionnels ».

Quant au volet « écono » d’« économusée », c’est la boutique qui permet de gagner sa vie, souvent grâce à une rencontre directe avec un visiteur-client qui appréciera pleinement la valeur concrète d’un produit. Le réseau est évidemment lié au tourisme. Avec 750 000 visiteurs l’an dernier pour l’ensemble des établissements, le support logistique du circuit touristique est primordial. « Plus on amène de gens directement chez le producteur, plus ce dernier vend et plus il pourra travailler dans son atelier », explique Cyril Simard.

Pensée locale, vision globale

Avec l’importance accordée au développement durable et à la traçabilité – « le mot n’existait pas encore, mais c’est ce que nous faisions », dit ce visionnaire –, les économusées s’inscrivent dans l’air du temps. « Tandis que la globalisation tend à tout uniformiser, nous valorisons l’identité locale, la fierté et l’appartenance à la collectivité, petite ou grande. »

L’idée de ces musées « créneaux » fait des petits. En Norvège, la Aurland Shoe Factory est devenue l’été dernier le premier économusée européen. Cet atelier de chaussures de cuir – les traditionnels loafers – est le premier de 18 économusées qui verront le jour d’ici 2011 en Islande, au Groenland, en Irlande et dans les îles Féroé. « Ce sont eux qui nous ont sollicités. Nous n’étions pas prêts à aller à l’international, admet Cyril Simard. Mais ils ont des produits magnifiques, et ils se sont intéressés à notre système, à notre réseau et à notre expertise. »

Bâtisseur de patrimoine

Architecte, Cyril Simard s’est très tôt intéressé au patrimoine. Déjà, pour sa thèse, au milieu des années 1960, il conçoit un Centre d’art imaginaire, écrin pour les œuvres et les textiles du peintre Clarence Gagnon. Vient ensuite Expo 67. « J’ai eu le privilège de contribuer au village canadien de Terre des Hommes. En me promenant dans ce décor, j’ai constaté que l’artisanat d’ailleurs, notamment de Norvège et des pays nordiques, était très évolué. Il incorporait le design et produisait des objets à la fois utiles et beaux. Je me suis alors dit qu’il y avait déjà suffisamment d’architectes pour s’occuper de construction, et je me suis orienté vers le patrimoine. » Au fil des ans, il signera une multitude d’ouvrages et de recherches sur le sujet, dont les trois tomes d’Artisanat Québécois, qui font office de bible, publiés aux Éditions de l’Homme.

L’idée des économusées a germé dans Charlevoix, à la papeterie Saint-Gilles. Félix-Antoine Savard, prêtre, poète et auteur du classique Menaud, maître-draveur, confectionne à Saint-Joseph-de-la-Rive un beau, très beau papier, « pour honorer le Verbe et la parole de Dieu », se rappelle Cyril Simard, dévoilant ainsi son âge de joyeux septuagénaire. Mgr Savard est à l’époque son confesseur. « Pendant mes études, quand je retournais à Baie-Saint-Paul pour le Carême, j’allais me confesser auprès de Monseigneur. Il me disait : “Agenouille-toi et tu seras pardonné.” Je n’avais pas besoin de raconter mes péchés, ni de faire pénitence. Disons que le catholicisme de ma jeunesse n’était pas trop contraignant ! »

À la mort de Mgr Savard, en 1982, Cyril Simard reprend la papeterie. « J’ai développé la fonction d’accueil, car pour moi, il était important d’ouvrir l’atelier au public. La papeterie de 1988 a été le laboratoire des économusées, qui m’a fait définir le concept : montrer d’où ça vient, à quoi ça sert, avec quel matériau c’est fabriqué, puis exposer la dimension culturelle de l’entreprise. » Une orientation que Félix-Antoine Savard n’aurait pas reniée. « C’était un homme qui partageait son savoir. Il aimait imaginer un musée d’art et de civilisation dont il aurait dépoussiéré les collections pour en faire un foyer d’éducation. » Ainsi, la papeterie Saint-Gilles, premier économusée, reste aujourd’hui parmi ceux qui reçoivent le plus de visiteurs. « On se dit que c’est parce que notre papier est béni ! »

Un réseau des gens

Découvrons ici le parcours de création de trois économusées, trois adresses pour mieux découvrir, comprendre, admirer et savourer les plaisirs de la tradition.

Forgeron d’or et d’art

Depuis 20 ans, Richard Grenier confectionne au Forgeron d’Or des bijoux précieux et des microsculptures en or, en fragments de météorite ou en diamant. Son atelier de Sainte-Marie-de-Beauce s’est mué en économusée en 2004. Un choix qui a fait augmenter son chiffre d’affaires de 10 % : « Lorsque je me présentais à l’Office du Tourisme avec ma brochure, ils ne la mettaient pas en évidence, parce que j’étais un commerçant avant tout, explique-t-il. Maintenant, comme économusée, je suis intégré au réseau touristique. »

Et pour le volet public ? « J’aime montrer aux gens comment on fait les choses. Et ça me fait réfléchir sur le métier. » S’il existe aujourd’hui des machines où « tu pèses sur un piton et le bijou ressort tout propre », Richard Grenier envisage de conserver les techniques artisanales, même si la fabrication prend un peu plus de temps, parce que la production est plus spectaculaire pour le visiteur.

Mais attention, ne devient pas propriétaire d’économusée qui veut. La sélection est rigoureuse, et la philosophie ne convient pas à tous les artisans. Au cours du processus d’adhésion, les pièces de Richard Grenier ont été évaluées par des pairs. « Un économusée, cela procure une renommée et une image de marque. Il y a des coûts élevés au départ. Il faut investir, faire des améliorations locatives. Ce n’est pas un désavantage, mais c’est de l’ouvrage ! Ils m’ont envoyé un comptable, une architecte et une historienne. J’étais bouche bée. On m’a remis 100 pages sur l’histoire de la bijouterie au Québec, et moi qui me considérais comme un as dans mon métier, j’ai découvert que je ne connaissais rien du relève-jupe, de la châtelaine ou de la fibule, qui sont les premiers bijoux, ni de l’aventure des bijoutiers débarqués en Nouvelle-France. » En plus d’histoires à raconter à ses visiteurs, Richard Grenier a trouvé un soutien professionnel et humain. Cyril Simard a certes influencé la vision de l’artisan : « Je l’appelle Grand-Papa ! » confie-t-il en riant.

Le Forgeron d’Or
387, avenue Marguerite-Bourgeoys, Sainte-Marie
418 387-4445
www.forgerondor.com

Le goût de l’île

Chez Cassis Monna, on a la piqûre du fruit de père en filles. Quand Bernard Monna arrive de France, il devient un des premiers au Québec à planter des cassissiers. Les petites Monna, Anne et Catherine, « grandissent dans le cassis et la confiture. » Les deux filles font maintenant de la liqueur de cassis à l’île d’Orléans avec leur père. Elles sont la cinquième génération de liquoristes de la famille.

Économusée depuis trois ans, Cassis Monna accueille notamment des étudiants en agriculture de l’Université Laval. « C’est une façon d’asseoir notre spécialité, mais aussi de reconnaître le rôle de pionnier de notre père dans cette culture », explique Catherine. Si l’investissement initial pour obtenir ce statut était de taille (Catherine Monna l’évalue, avec l’adhésion et le coût des améliorations, à 75 000 à 100 000 $), le soutien en vaut largement la peine.

La cotisation annuelle est évaluée au prorata du chiffre d’affaires. Et le réseau Économusée réinvestit deux fois et demie la valeur des cotisations en promotion. Les Monna apprécient ce coup de pouce, car il n’est pas aisé de produire des alcools dans une province où l’État chapeaute et gère l’ensemble du domaine. « La SAQ n’a pas avantage à promouvoir des produits locaux plutôt que ceux importés à moindres coûts. Il nous faut rencontrer les représentants dans chaque succursale pour les convaincre d’offrir nos liqueurs. Notre produit demeure marginal ; ainsi, nous apprécions beaucoup notre association avec les économusées, qui veulent apporter une différence et encourager les petits producteurs qui font de la recherche. »

Cassis Monna & filles
721, Chemin Royal, île d’Orléans
418 828-2525
www.cassismonna.com

Qui mari prend…   

En vacances au Québec en 1995, la Belge Nathalie Decaigny, cliché oblige, visite une érablière. Ses amis l’amènent chez Vallier Robert, un alchimiste qui change l’eau d’érable en alcools fins. « Je ne me souviens pas du tout du goût du sirop : on est tout de suite passés aux alcools, c’était beaucoup plus amusant ! » confie l’acéricultrice d’adoption en se remémorant cette journée qui a changé sa vie. « J’ai tout épousé, dit-elle en riant : le pays, l’homme et la forêt. »

Quatre enfants plus tard, les époux, à la tête du Domaine Acer, convertissent l’eau d’érable en produits fins, entre autres de fameux alcools tels le Val Ambré et le Charles-Aimé Robert, le blanc sec Prémices d’Avril et le mousseux Mousse des Bois. Depuis 2001, le domaine, situé à Auclair, au Témiscouata, est devenu l’économusée de l’acériculture. « Nous avons bénéficié de l’expertise d’un botaniste et d’une ethnologue, qui nous ont poussés plus loin tout en respectant notre personnalité d’artisan. Dès que nous avons des projets d’entreprise, ils sont là pour nous écouter. Cyril Simard a une vision très large et beaucoup de cordes à son arc, il nous aide à réfléchir différemment. »

Domaine Acer
145, route du Vieux Moulin, Auclair
418 899-2825
www.domaineacer.com

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