Énergie

Où va le nucléaire au Québec ?

L’accident nucléaire de Fukushima a éclipsé la marée noire dans le golfe du Mexique, comme celle-ci avait fait oublier le décès de 25 mineurs dans une mine de charbon de Virginie occidentale. Ces trois catastrophes, survenues en l’espace de moins d’un an, mettent en évidence les risques liés à l’exploitation des trois principales sources mondiales d’énergie : le pétrole, le charbon et le nucléaire.

Au lendemain du tsunami qui a dévasté les côtes du Japon le 11 mars 2011 et privé d’alimentation électrique les systèmes de refroidissement des réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima, les pressions populaires ont contraint plusieurs autorités nationales à repenser le rôle du nucléaire dans leur stratégie énergétique.

En Allemagne, une manifestation réunissant 60 000 opposants au nucléaire a entraîné une remise en question de la prolongation de la durée de vie de 17 centrales nucléaires. En Suisse, les licences d’exploitation en vigueur ont été suspendues jusqu’à l’obtention des résultats d’une vérification en profondeur des centrales. Au cours d’une réunion extraordinaire des ministres de l’énergie des États membres de l’Union européenne tenue à Bruxelles le 21 mars, une forte majorité s’est prononcée en faveur de l’instauration de normes communes de sécurité nucléaire. La France, tout en annonçant une vérification de l’ensemble de son parc nucléaire, s’est portée à la défense de cette filière énergétique qui assure 80 % de sa production d’électricité.

Aux États-Unis, principal producteur mondial d’électricité d’origine nucléaire, le président Barack Obama a également soutenu la poursuite du développement de cette filière énergétique. Enfin, au Canada, la Commission canadienne de sûreté nucléaire a demandé une inspection de toutes les centrales nucléaires, et, au Québec, le gouvernement entend réexaminer en détail le projet de réfection de la centrale Gentilly-2. Une fois la tempête médiatique passée, de quoi sera fait l’avenir de l’énergie nucléaire ?

UNE ÉNERGIE QUI FAIT PEUR

À l’échelle du globe, l’énergie nucléaire est la troisième source d’énergie en importance. Selon les données de l’Agence internationale de l’énergie, en 2009, le nucléaire comptait pour 11,3 % du bilan énergétique mondial, comparativement à 61,4 % pour le pétrole et le gaz et à 19,7 % pour le charbon. Sur l’ensemble de la planète, près de 450 réacteurs nucléaires sont actuellement utilisés pour produire de l’électricité, dont plus d’une centaine aux États-Unis seulement.

L’énergie nucléaire se distingue toutefois très nettement des autres formes d’énergie par les inquiétudes persistantes et les craintes profondes qu’elle suscite dans la population. Ces craintes s’expliquent en partie par le caractère mystérieux de la fission de l’atome et par son utilisation à des fins militaires –- secteur dont la culture du secret, renforcée par  le peu de transparence des contrôles de sécurité, a teinté l’industrie nucléaire civile.

Ce manque de transparence est encore accentué par une méconnaissance générale des effets des radiations nucléaires sur la santé humaine. Or, comme ceux des rayons du soleil, ces effets dépendent à la fois de la dose et de la durée de l’irradiation.

Si de fortes de doses peuvent entraîner à coup sûr des décès, il demeure très difficile d’établir un lien probant entre de faibles doses de radiations et l’incidence de cancers. À titre d’exemple, les conséquences sanitaires de l’accident de Tchernobyl font encore aujourd’hui l’objet de désaccords chez les scientifiques. Différentes études épidémiologiques estiment le nombre de décès causés par les radiations à 4 000, 10 000, voire 50 000 et jusqu’à plusieurs centaines de milliers. Faute d’apporter des réponses claires, communiquées avec transparence par l’industrie, les débats d’experts sur les effets réels de l’exposition aux radiations ne font qu’alimenter les inquiétudes en matière de santé humaine.

De plus, contrairement aux accidents qui surviennent durant des activités d’extraction du pétrole, du gaz ou du charbon mettant essentiellement en danger les travailleurs de ces industries, les ac-cidents nucléaires menacent les populations locales et donnent souvent lieu à des ordres d’évacuation.

RISQUES ET DOMMAGES

Toutes les sources d’énergie présentent des risques et peuvent causer des dommages importants. Il importe cependant de faire la distinction entre le niveau de risque et les dommages réels.

Au cours des 50 dernières années, l’industrie nucléaire civile a déploré quatre accidents entraînant des risques à l’extérieur du site des installations : l’accident de Three Mile Island, aux États-Unis (1979), celui de Tchernobyl, en URSS (1986), celui de Goiânia, au Brésil (1987) et celui de Fukushima, au Japon (2011). Si l’on exclut les conséquences de la catastrophe de Fukushima, encore non mesu-rables à ce jour, les trois autres accidents nucléaires auraient causé un peu plus de 50 000 morts, si l’on retient les estimations parmi les plus pessimistes des retombées de Tchernobyl. On pourrait donc imputer à l’industrie nucléaire une moyenne de 1 000 morts par an. Malgré la gravité des conséquences d’un accident nucléaire, le degré de risque est ainsi largement atténué par la faible fréquence de tels accidents.

En comparaison, dans l’industrie pétrolière et gazière, la fréquence des accidents est beaucoup plus élevée, et leurs consé-quences peuvent être tout aussi catastrophiques. Au cours des 50 dernières années, une centaine d’accidents pétroliers ont rejeté dans l’environnement plus de huit millions de tonnes de pétrole, provoquant, entre autres dégâts, la destruction de l’habitat de nombreuses espèces marines. Par ailleurs, l’extraction pétrolière entraîne chaque année la mort de quelque 400 travailleurs.

L’industrie du charbon est encore plus meurtrière. Uniquement aux États-Unis, plus de 100 000 mineurs ont perdu la vie au cours du dernier siècle. Si la sécurité des travailleurs s’est améliorée dans ce pays, elle demeure très précaire dans d’autres régions du monde. En Chine, où le charbon représente 65 % du bilan énergétique, plus de 6 000 mineurs décèdent chaque année des suites d’accidents du travail, selon les données officielles. Les mineurs sont en outre exposés à des maladies pulmonaires chroniques ; on dénombre d’ailleurs chaque année 4 000 nouveaux cas de pneumoconiose aux États-Unis, et 10 000 en Chine.

Au-delà des risques d’accidents et de maladies professionnelles, il faut aussi tenir compte des réels dommages environnementaux causés par l’exploitation et la consommation des différentes sources d’énergie. À ce chapitre, l’énergie nucléaire est largement avantagée. Après l’hydroélectricité, le nucléaire est la source d’énergie qui contribue le moins aux émissions de gaz à effet de serre (GES), responsables des changements climatiques. Sur la durée de son cycle de vie, l’énergie nucléaire émet deux fois moins de GES que l’énergie éolienne, douze fois moins que l’énergie solaire et 30 fois moins que le charbon. À elles seules, les énergies fossiles (pétrole, gaz et charbon) sont responsables de 60 % des émissions mondiales de GES.

UN DÉVELOPPEMENT NUCLÉAIRE À DEUX VITESSES

Du point de vue économique, il est prévisible que l’accident de Fukushima entraîne un resserrement des normes de sécurité de l’industrie nucléaire civile, qui se traduira par une hausse des coûts d’investissement. Cette augmentation des coûts, combinée aux préoccupations accrues de la population, sonnera-t-elle le glas du nucléaire ? Il est permis d’en douter.…

Actuellement, 20 % de la population mondiale consomme 80 % de l’énergie disponible, tandis que près de deux milliards d’êtres humains vivent sans électricité. Pour rétablir l’équilibre et assurer un développement équitable à l’ensemble de l’humanité, l’équation est simple : si les pays émergents adoptent le modèle de consommation des pays riches, il faudra quadrupler la production mondiale d’énergie ; à l’inverse, si la production d’énergie est maintenue au même niveau, il faudra diviser par quatre la consommation d’énergie des pays riches. La réalité future se situera entre ces deux extrêmes ; quoi qu’il en soit, le Conseil mondial de l’énergie prévoit que la consommation mondiale d’énergie doublera d’ici 45 ans.

Dans les pays les plus riches et les plus démocratiques, il est pro-bable que les pressions de la population obligeront les gou-vernements à mettre en veilleuse leurs programmes nucléaires ou à mettre un frein au développement de cette filière. Dans ce contexte,la situation de la France est fort problématique : sa très lourde dépendance au nucléaire empêche pratiquement toute forme de virage prononcé. Les décideurs opteront donc fort probablement pour un renforcement des critères de sécurité.

Dans les pays émergents, où les besoins énergétiques sont considérables et où les populations ont une influence politique moindre, la situation est tout autre. Le recours à l’énergie nucléaire y paraît incontournable, car d’ici 2030, ces pays, selon les projections actuelles, auront besoin de 32 000 milliards de kilowattheures supplémentaires. Cela représente 160 fois la capacité de production d’Hydro-Québec !

Or, les sources d’énergie permettant de produire ces kilowatt-heures sont limitées et coûteuses. À des degrés divers, elles présententtoutes des risques et entraînent toutes des dommages environnementaux. L’énergie nucléaire occupera très certainement une place importante dans ce nouveau parc de production mondial.

Au 1er janvier 2010, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) rapportait que 55 réacteurs nucléaires étaient en construction dans 14 pays, dont 20 uniquement en Chine. Plus de soixante pays, surtout des pays émergents, ont informé l’AIEA de leur intention de se doter d’un programme nucléaire à des fins civiles. Certains sont fortement exposés aux séismes ou aux inondations, comme le Chili et le Bangladesh. Selon les données publiées par l’Agence, le nombre de réacteurs nucléaires en exploitation pourrait presque doubler au cours des 20 prochaines années.

La seule source d’énergie susceptible de supplanter le nucléaire est... le nucléaire. En effet, la fusion nucléaire, qui fait l’objet de recherches depuis les années 1950, pourrait devenir une source d’énergie sûre et pratiquement inépuisable.

GENTILLY-2, C’EST...
Puissance installée : 675 mégawattheures
Production d’énergie annuelle : 5 térawattheures (3 % de la consommation du Québec)
Année de mise en service : 1983
Durée de vie théorique : 25 à 30 ans
Prix de revient de l’électricité : 6 ¢/kWh
Retombées régionales de l’exploitation : 100 M $/an
Coût estimé de la réfection : 2 G $

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