Économie

Aubert Brillant : mécène et visionnaire

Il a participé au premier repêchage de l’épave du Empress of Ireland dans les années 1960, détenu un record mondial de vitesse en hydroglisseur, présidé aux destinées de Québecair et de Corpex, ouvert un théâtre Place Ville-Marie et dirigé la Galerie du Siècle, tremplin d’une cohorte de peintres aujourd’hui célèbres…

Le parcours d’Aubert Brillant se lit comme un récit d’aventures qui se termine par une réussite dans les sports équestres, loin des projecteurs.

Aubert Brillant, 84 ans, se déplace à l’aide d’une canne et porte des verres fumés, conséquence d’une dégénérescence maculaire. « J’ai la chance de pouvoir encore distinguer les ombres », confie-t-il, attablé dans le solarium ensoleillé d’une résidence de Westmount, chez sa sœur Suzanne. « C’était un excentrique », lance-t-elle, souriant avec tendresse.

Aubert Brillant ? Un article de six pages, « Le financier fantaisiste », publié en 1967 dans Macleans’, donne la mesure de l’envergure du Rimouskois qui, à 41 ans, est alors à la tête d’un holding qui redresse des entreprises québécoises en difficulté.

Son père, Jules-André Brillant, magnat du Bas-Saint-Laurent, possédait notamment des réseaux de téléphonie, d’électricité, de trains, de transports et de médias. « Mon père recevait de 15 à 20 personnes par jour pour régler des problèmes, écrivait des lettres à Ottawa pour les aider. Il était extrêmement bien informé. En période d’élections, des hommes comme C.D. Howe ou « Chubby » Powers (NDLR : deux ministres influents du cabinet fédéral libéral) lui demandaient qui allait gagner. Mon père ne se trompait jamais. » En 1950, à la suite d’un redressement fiscal, Jules-André Brillant vend tous les actifs de la Central Public Service Corporation à Sogebry, à l’exception de Chemin de fer Canada et Golfe.

RIMOUSKI-MONTRÉAL

De l’ambition plein la tête et de l’argent plein les poches, Aubert Brillant, ancien étudiant du collège Jean-de-Brébeuf, s’installe définitivement à Montréal en 1962. Il a 36 ans et l’avenir devant lui. Dès 1964, il prend la tête de la Corporation d’Expansion Financière (Corpex, alors détenteur d’actions majoritaires dans des compagnies qui totaliseront près de 100 millions de dollars d’actif). En 1966, sur la couverture du Canadian Business où on le voit dominer la ville, Aubert Brillant évoque la possibilité d’une expansion au Canada.

Parallèlement à Corpex, il prend aussi le contrôle de Québecair, alors troisième société d’aviation du Canada. « C’était une compagnie importante. Le gouvernement l’a achetée, puis l’a fermée avec les autres compagnies d’aviation que j’avais regroupées. » L’ère post-Expo 67 et pré-Jeux Olympiques de 1976 semble à la mesure d’un homme de sa trempe. Mais ce n’est pas assez. Il s’intéresse aussi aux arts, aux bateaux, aux chevaux…

LA GALERIE DU SIÈCLE

En 1963, au 1494 rue Sherbrooke Ouest, il ouvre la Galerie du Siècle, vouée à la peinture géométrique abstraite grand format, aux œuvres néo-plasticiennes et post-automatistes, et qui représente alors en exclusivité des artistes de renom : Guido Molinari, Claude Tousignant, Marcel Barbeau, Jacques Hurtubise, Françoise Sullivan, Lise Gervais. « J’ai toujours collectionné, dès la vingtaine », se souvient-il.

Il affiche alors son penchant pour l’art contemporain jusque dans ses bureaux. Ici un Molinari, là un Tousignant. « Ce n’était pas du tout accepté, à l’époque. Les gens croyaient que j’étais malade ». La Révolution tranquille n’a pas encore franchi les remparts de la finance montréalaise…

Aubert Brillant confie les opérations de la Galerie du Siècle à Denyse Delrue, galeriste renommée et expérimentée. « En difficulté avec sa propre galerie, Denyse m’avait sollicité. C’est elle qui m’a formé », relate Aubert Brillant. Ici aussi, celui que l’on surnomme le « Conseil des arts » mettra en place un modèle unique. Au-delà d’un espace de diffusion et de vente, la Galerie du Siècle sera pour plusieurs artistes un véritable tremplin, car Aubert Brillant achète leurs œuvres, devenant sans doute l’un des plus grands collectionneurs d’art d’avant-garde au Canada.
Aubert Brillant évoque avec une affection particulière Molinari, Tousignant et Barbeau. « Ils travaillaient fort, ils y croyaient vraiment. Je prêchais que les peintres ne devaient pas aller à Paris, où il y avait beaucoup trop de distractions, mais plutôt dans les universités américaines. À New York, nous sommes allés partout. »

Joint au téléphone, Marcel Barbeau a répondu aux questions de FORCES après une minute d’incrédulité : « Vous êtes certain d’avoir parlé au bon Aubert Brillant ? [...] Il a donné des contrats à des dizaines de peintres et nous a permis de vivre durant quelques années. C’était peut-être la seule galerie du Canada qui achetait les œuvres à l’avance. Si les autres galeries agissaient ainsi, on pourrait mieux vivre aujourd’hui. »

Claude Tousignant va sensiblement dans le même sens. « Aubert Brillant était un homme très gentil et son système était peut-être le plus généreux. La galerie n’était pas très grande, mais suffisamment pour accueillir une bonne expo. Évoquant des vernissages bien arrosés, Claude Tousignant ajoutera : « Je sais qu’il avait les mains dans beaucoup de choses à travers le Canada, peut-être un peu trop ». Quant à Aubert Brillant, il conclut ainsi ce chapitre de sa vie : « Pour savoir si j’avais pris la bonne direction avec ces artistes, regardez où ils sont aujourd’hui ».

UN MÉCÈNE DU THÉÂTRE

Tout comme il a soutenu Denyse Delrue, Aubert Brillant aide en 1963 le dramaturge Jacques Duchesne à créer un théâtre petit format dont la mission est de promouvoir des pièces originales d’auteurs canadiens. « J’ai accepté d’appuyer leur projet de théâtre, à condition que ce soit à la Place Ville-Marie ». Rien de moins !

Le Théâtre de la Place est ainsi fondé dans ce gratte-ciel de 42 étages inauguré l’année précédente. L’aventure durera trois années. À titre d’administrateur de l’École nationale de théâtre, le mécène convainc par ailleurs le premier ministre du Québec, Daniel Johnson, d’avaliser la vente, pour un dollar symbolique, de l’édifice abritant la Cour juvénile, au profit de l’École nationale de théâtre, installée depuis 1970 dans cet immeuble de la rue Saint-Denis.

MER ET TERRE

L’été 1964, Aubert Brillant profite de la vie à Rimouski, à bord de son yacht, La Canadienne. Au quai, il rencontre une équipe de plongeurs à la recherche de l’Empress of Ireland, paquebot du Canadien Pacifique coulé en 1914 à la suite d’une collision au large de Sainte-Luce-sur-Mer. Bilan : 1 000 morts. Le 17 juillet 1964, cinquante ans après la tragédie, les plongeurs ramènent à bord de La Canadienne une poulie, premier objet d’une longue série. Notre homme est partout, toujours, aux premières loges, au fond des eaux comme sur les eaux : il possède Canadiana, une petite écurie d’hydroglisseurs qui fracassent des records du monde de vitesse à San Diego en 1963 grâce au pilote Arthur Asbury. Aubert Brillant lui-même s’adonne au sport, mais calmera ses ardeurs après avoir frôlé la mort.

LE TABLEAU S’ASSOMBRIT

Rue Sherbrooke, deux ans après la fondation de la Galerie du Siècle, des mésententes artistiques provoquent le renvoi de Raymond Poulin, le mari de Denyse Delrue, qui démissionne peu après. Le critique d’art du Devoir Yves Lasnier prend la relève, puis, brièvement, Francyne Simard, jusqu’à la fermeture de la galerie en juillet 1968.

Aubert Brillant roulait à fond la caisse… arrive la chute, à la mesure de l’ascension : l’impôt sur le revenu. Les banques lui tournent le dos, ses amitiés changent de trottoir. Le fédéral lui réclame six millions de dollars, le provincial, sept. Cette « plus importante cotisation d’impôt de l’histoire du pays », selon lui, le mène à la faillite. « Personne n’aurait pu passer à travers cette épreuve comme Aubert. » Son épouse, la photographe Debra Jamroz, visiblement plus jeune que son mari, est aujourd’hui ses yeux, peut-être une partie de sa mémoire, toujours présente à ses côtés. « Je n’ai jamais vraiment su ce qui était arrivé », raconte Aubert Brillant. Le plus dur, c’était d’être amené au poste de police. Jacques Melançon (NDLR : son bras droit dans Corpex) était avec moi, ils ont pris nos empreintes... »

Le conquérant redevient simple mortel. Dérangeait-il ? « Je dé-rangeais, mais moi, ça ne me dérangeait pas ! » Il affirme avoir pardonné, mais le coup des impôts, parti d’on ne sait où, a fait très mal. Il se défend, et dix ans plus tard, un jugement annule la cotisation. « Le syndic n’a jamais voulu admettre qu’il s’était trompé. J’aurais pu aller en cour pour tenter de récupérer mon argent. » Mais Aubert Brillant a tourné la page et se consacre aux chevaux. « Un homme d’affaires qui se retrouve dans des écuries à pelleter du fumier », sourit-il, ajoutant : « C’est beaucoup plus reposant. »

RENDRE L’ÉQUITATION ACCESSIBLE À TOUS

Inspiré par l’École française d’équitation de Saumur, Aubert Brillant fonde l’École nationale d’équitation en 1966. Il embauche des instructeurs de qualité, fait importer des chevaux et met à la disposition de quatre étudiants trois chevaux et dix mois de cours intensifs, toutes dépenses payées.

Sa prochaine mission est d’ouvrir des écoles d’équitation accessibles au plus grand nombre. Il tente à nouveau de convaincre le premier ministre Johnson de l’appuyer. « Il était intéressé, mais il est malheureusement décédé peu de temps après. » En 1968, l’entrepreneur fonde l’École populaire d’équitation, à l’Île des Sœurs, lieu stratégique qui permet à des centaines de jeunes issus de toutes les classes sociales de venir en transport en commun. « Nous avons donné plus de 600 cours par semaine. » Les élèves formés à l’École nationale pourraient agir à titre d’instructeurs dans les écoles populaires. Seule celle de l’Île des Sœurs aura vu le jour, poursuivant ses activités jusqu’à son expropriation, au milieu des années 1970.

Cette passion pour les chevaux accompagnera Aubert Brillant durant 40 ans. Il a participé à la création de la charte démocratique et des règlements généraux de la Fédération équestre du Québec (FEQ), organisme qui compte aujourd’hui 10 000 membres.

Lui et son épouse, surnommée Debby, ont fondé en 1979 un studio spécialisé en photographie équestre. La médaille Aubert Brillant, décernée depuis 2008 par la FEQ, récompense le gagnant d’une épreuve annuelle dont la finale se déroule dans le cadre du Concours hippique de Lévis. Aubert Brillant a d’ailleurs longtemps joué un rôle discret mais important dans le développement de la FEQ. Plusieurs générations de cavaliers lui sont encore aujourd’hui redevables.

Il n’aura peut-être pas conquis Montréal, mais, comme son père, il aura beaucoup apporté à la collectivité. « Mon père m’a donné envie d’aider les autres », confie-t-il. Malgré la part d’ombre qu’il porte, Aubert Brillant s’est montré ouvert sur son parcours digne d’un roman.

Remerciements à Laurier Lacroix, Geneviève Lafleur, Lise Lamarche, Ninon Gauthier, Wanda Palma, au personnel de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Lire davantage sur ces sujets

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.