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Le PNB : Un chiffre trop brut

Cet indicateur économique, qui fait état de la production totale d’un espace économique, est porteur de beaucoup d’illusions de plus en plus connues et dénoncées. Certains pays fiers de leur PNB baisseraient la tête si ces données étaient raffinées, alors que d’autres pourraient la relever.

L’un des plus grands économistes contemporains, Joseph Stiglitz, prix Nobel, scrute depuis déjà longtemps la valeur véritable de ces chiffres agglomérés trop grossièrement. Le président français Nicolas Sarkozy lui a donné une occasion majeure d’approfondir ses intuitions en lui demandant de présider une commission sur « la mesure des performances économiques et du progrès social ». Le nom même de cette commission laissait déjà prévoir des recherches et des résultats qui ne seraient pas que matériels. Sarkozy n’a-t-il pas dit, de concert avec Obama et Lula, que « le temps [était] venu de réformer le capitalisme » ? Ils ont eu la sagesse de ne pas préconiser son abolition, comme certains qui feraient bien d’aller consulter les Chinois et les Russes quant à l’absurdité de cette proposition rétrograde.

Stiglitz n’est pas un ennemi de l’économie de marché. Il a simplement compris, comme bien d’autres, que le matérialisme débridé ne pouvait être l’idéal du genre humain et que ses dérapages causaient de terribles dommages. Son propre pays, les États-Unis, en fournit un exemple convaincant par sa dérive des trente dernières années. Selon lui, les leçons à tirer de la présente crise devraient nous mener vers une gestion économique plus sûre et plus juste.

Outre le fait que Stiglitz fait un tour d’horizon complet du problème, les conclusions qu’il en tire sont véritablement porteuses. Il parle d’abord de durabilité, rejoignant par là le rapport Brundtland et tous ceux qui soutiennent que le développement durable est la seule voie d’avenir. En effet, comment se réjouir de chiffres de croissance phénoménaux s’ils mènent nos enfants et nos petits-enfants à la catastrophe ?

Le rapport dit ensuite que nos chiffres doivent « mettre davantage l’accent sur la mesure du bien-être de la population que sur la production économique ». En effet, un pays peut sembler riche alors que l’ensemble de sa population vit dans des conditions médiocres. Il ne faut donc pas tenir compte de la seule production, mais aussi de la possibilité pour le plus grand nombre d’en profiter équitablement. Il faut mettre l’accent sur les hommes, les femmes et les enfants dont le destin est lié à leur capacité de subvenir à leurs besoins de base. Car on voit des pays dont le PNB augmente puissamment alors que les revenus réels des ménages sont stables ou décroissants, comme aux États-Unis, où l’endettement des ménages s’est substitué à la répartition des richesses pour soutenir la croissance.

Suivant la sagesse séculaire, Stiglitz préconise aussi de ne pas négliger le patrimoine et les bilans. Tourner le dos à l’épargne et voir son passif augmenter est le contraire de la recherche de la sécurité et du bonheur. Or, on sait que bon nombre d’Occidentaux en sont là, sur notre continent en particulier, des individus jusqu’à l’État. La répartition de la richesse est donc au cœur de la  réflexion stiglitzienne.

En ce domaine, comme nous le verrons plus loin, le Québec a de quoi relever la tête : c’est chez nous que l’écart entre riches et pauvres est le plus serré en Amérique du Nord. Or, cette donnée est directement liée à la qualité de la vie, à la non-violence et au degré de bonheur des individus. À l’instar de Stiglitz, Pierre Fortin est un grand économiste – l’un de nos meilleurs. Et ses magistrales recherches comparatives sur le Québec par rapport à nos grands voisins américains sont à l’honneur des Québécois. La première constatation de Fortin est un véritable coup de tonnerre dans un ciel bleu : à l’égard du niveau de vie, 99 % des Québécois s’en tirent mieux que 99 % des Américains ! Comment cela se peut-il, alors que depuis des années, nous nous faisons seriner que « les Américains ont un niveau de vie d’au moins 21 % plus élevé que le nôtre » ? 

Globalement, le chiffre est exact : en effet, les 1 % d’Américains les mieux nantis accaparent à eux seuls 24 % de la prodigieuse création de richesse étasunienne. À l’appui : il y a trente ans, le rapport entre le salarié moyen et le dirigeant d’une entreprise américaine était de un à trente, ce qui était déjà considérable. Aujourd’hui, il est de un à trois cent. Comment un honnête ingénieur qui gagne 80 000 dollars par an pourra-t-il tolérer indéfiniment que son patron en gagne 24 millions ? Ce dernier a beau être génial et travailler fort, il y a des limites ! De plus, pour compliquer la vie des salariés moyens, notre grand voisin, contrairement à toutes les démocraties avancées, n’a pas de système universel de santé publique et peine à s’en donner un. Entre-temps, le salarié paie cher et son assurance et ses patrons. Ces derniers, avec un tel niveau de revenu, s’en fichent complètement et continuent à traiter Barack Obama de communiste ! C’est le pays du meilleur et du pire…

Il faut donc être prudent avec les chiffres non nuancés. Cela vaut aussi pour les comparaisons entre le Québec et l’Ontario. Avant la crise, quand un Québécois gagnait 90 dollars, un Ontarien en gagnait 100. Aujourd’hui, le revenu de ce dernier a baissé ; quoi qu’il en soit, même avant l’effondrement ontarien, nos avantages sociaux donnaient aux Québécois un niveau de vie supérieur – sans compter la solidarité et la justice sociales. C’est pourquoi tant de jeunes familles déménagent de l’ouest à l’est  de la rivière des Outaouais !

Tout cela illustre que les temps présents font cheminer de plus en plus Adam Smith vers Karl Marx et vice versa. Stiglitz et Fortin soulignent que les indicateurs de richesse ne doivent pas reposer uniquement sur des chiffres bruts. Car créer de la richesse peut être un but noble, mais ne pas la répartir équitablement est ignoble.

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