Économie

50 ans de diplomatie franco québécoise

Il y a 50 ans cette année s’ouvraient les portes de la Délégation générale du Québec à Paris et commençaient d’improbables, mais fructueuses relations d’égal à égal entre une puissance mondiale et un État fédéré.

« Si toutes les représentations du Québec à l’étranger ont leur importance, celle-ci est vraiment notre vaisseau amiral », déclare le nouveau chef de la Délégation générale du Québec à Paris, Michel Robitaille.

« Paris reste la seule capitale dans le monde où le Québec ait cet accès direct de gouvernement à gouvernement. Et l’on dira ce que l’on voudra sur le soi-disant déclin de la France, elle reste un pays qui compte sur la scène internationale », observe l’une de ses prédécesseures à ce poste, Louise Beaudoin. « Ce qu’il y a de remarquable, c’est que durant toutes ces années, de nouveaux domaines d’échanges et de coopération entre nos deux sociétés n’ont pas cessé d’émerger », ajoute un autre ancien délégué général du Québec à Paris, Jean-Louis Roy.

LE GÉNÉRAL ET LE FANTÔME D’HECTOR

L’inauguration de ce qu’on a appelé à l’époque la Maison du Québec à Paris, le 5 octobre 1961, met fin à un long hiver dans les relations politiques entre le Québec et la France, rappelle l’historien Frédéric Bastien, auteur de deux ouvrages sur la question1. « On n’avait pratiquement eu aucun contact politique officiel depuis 200 ans, sinon très peu. »

Le gouvernement du Québec avait bien eu, à partir de 1881, un bureau à Paris, dans le but d’y vendre ses obligations. Il allait toutefois le fermer en 1910, à la mort de son premier et unique représentant, l’écrivain et sénateur libéral Hector Fabre.

« La création de la Délégation générale à Paris est le fruit d’un accident de l’histoire, raconte Stéphane Paquin, professeur et spécialiste en politique étrangère du Québec à l’École d’administration publique du Québec (ENAP). Durant les élections québécoises de 1960, tous les partis avaient promis d’ouvrir de nouvelles délégations à l’étranger pour attirer les investissements et favoriser le commerce, mais personne n’avait parlé de relancer les relations France-Québec. »

L’idée naîtra, dit-il, lors d’une visite du nouveau procureur du Québec, Georges-Émile Lapalme, venu s’inspirer de la France en vue de créer un ministère de la Culture. Les Français sont si enthousiastes à l’idée de resserrer les liens entre la France et le Québec que le gouvernement Lesage n’a d’autre choix que de suivre le mouvement. « Sans cet accueil plus que chaleureux des Français, cela aurait été très difficile », souligne Stéphane Paquin.

Il ne faut cependant pas sous-estimer la soif d’ouverture sur le monde des Québécois à l’époque, précise Jean-Louis Roy, délégué général du Québec à Paris de 1986 à 1990 avant d’être nommé secrétaire général de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), qui allait devenir l’Organisation internationale de la Francophonie. « Les groupes de la société civile québécoise, comme le Mouvement Desjardins, le Conseil du patronat, les syndicats ou les universités essayaient depuis des années d’établir des liens avec le monde, mais l’État québécois était fermé sur lui-même. La relation avec la France, consacrée par la création de cette délégation à Paris, a constitué un désenclavement exceptionnel pour le Québec. »

Les relations Québec-France gagneront d’ailleurs rapidement de l’ampleur. Dès 1964, la France accordera à la représentation québécoise à Paris un statut diplomatique semblable à celui d’une ambassade. L’année d’après, le ministre de l’Éducation du Québec, Paul Gérin-Lajoie, énonce l’intention « de prolonger à l’externe ses compétences internes ». La défaite électorale des libéraux en 1966 ne change rien à l’affaire : Daniel Johnson se rendra à Paris et, en 1967, recevra le général de Gaulle au Québec, où il lancera son fameux « Vive le Québec libre ! » On créera aussi de nombreux organismes d’échange et de coopération, tel l’Office franco-québécois pour la jeunesse (OFQJ). La France obtiendra, malgré le désaccord du gouvernement fédéral canadien, qu’on accorde au Québec une place au sein de l’ACCT à titre de gouvernement participant.

Ces grandes retrouvailles franco-québécoises n’auraient pas eu la même envergure si le général de Gaule n’y avait pas accordé une telle importance, note Frédéric Bastien. « Il se faisait une certaine idée de la mission de la France dans le monde… et son geste historique visait aussi à panser la plaie de l’abandon des Francophones d’Amérique après la Conquête. » Ce flambeau sera repris.

UNE RELATION QUI PORTE SES FRUITS

Le Québec a souvent droit, de la part de la France, à des égards diplomatiques qui n’auraient pas été accordés au chef d’État de grande nation. Par exemple, en 1974, le premier ministre québécois, Robert Bourassa, est invité à participer à la réunion du Conseil des ministres. En 1977, pour la visite de son successeur, René Lévesque, on fait rouvrir un escalier de l’Assemblée nationale française qui n’avait pas été utilisé depuis Napoléon.

Louise Beaudoin, qui accompagnait le chef péquiste à cette occasion, souligne que c’est lors de cette visite qu’on convient de tenir régulièrement des rencontres au sommet, et que le gouvernement français parle pour la première fois de non-ingérence et de non-indifférence à l’égard du destin politique du Québec. « Au départ, René Lévesque préférait se concentrer sur nos relations avec les Américains. Il a vite déchanté, et pris conscience que ceux qui pouvaient le mieux nous comprendre et promettre aux Québécois de les accompagner quelque soit leur choix politique et constitutionnel, c’étaient les Français. »

Les relations franco-québécoises connaîtront cependant des passages à vide. Le président français François Mitterand, à un moment donné, a cru que son pays avait plus à gagner économiquement en se distançant du Québec pour mieux se rapprocher du reste du Canada. « Il a été déçu et s’est rendu compte qu’en réalité, ce sont les relations avec le Québec qui portaient des fruits », dit Frédéric Bastien.

Par la suite, le Québec et la France se retrouveront souvent côte à côte à l’avant-scène, notamment lors de la construction des institutions de la Francophonie et de l’élaboration de la convention de l’UNESCO sur la protection de la diversité culturelle. On les verra aussi mener au Mexique une mission économique conjointe dirigée par les premiers ministres québécois et français, Jean Charest et Jean-Pierre Raffarin.

« Au cours des dernières années, les relations franco-québécoises se sont de moins en moins limitées aux enjeux culturels ou politiques, elles se sont ouvertes à l’économie et se sont globalisées », observe Stéphane Paquin.

VERS DES ÉCHANGES PLUS GLOBALISÉS

La Délégation générale du Québec à Paris compte aujourd’hui 95 employés permanents, dont le quart s’occupe uniquement des demandes d’immigration provenant de Français, d’Européens, et même d’Africains, et les autres de relations diplomatiques, de coopération universitaire et culturelle, de développement économique, ou d’affaires publiques. « Les relations entre la France et le Québec se portent bien, affirme le délégué général, Michel Robitaille, qui a pris ses fonctions en octobre dernier. Elles gagnent sans cesse en maturité. Notre souci est qu’elles restent bien ancrées dans la réalité. »

Les questions de culture et d’éducation continuent bien sûr d’occuper une place centrale. La popularité des artistes québécois semble faiblir en France ? Aussitôt, il en arrive de nouveaux, comme Cœur de pirate, Xavier Dolan et Wajdi Mouawad, qui font craquer les Français, observe le diplomate de carrière, auparavant en poste à New York, à Bruxelles et ailleurs dans le monde. Le 50e anniversaire des relations France-Québec sera d’ailleurs souligné à Paris par un grand spectacle à la Bastille, une pièce de théâtre mise en scène par le québécois Denis Marleau à la Comédie française, et l’installation d’une œuvre permanente de Geneviève Cadieux dans la station de métro Saint-Lazare, entre autres événements.

D’autres enjeux font toutefois l’objet d’une attention croissante. L’un d’eux est l’augmentation de la mobilité de la main-d’œuvre, qui a récemment mené à la signature par la France et le Québec d’une entente innovante de reconnaissance des compétences professionnelles. Autre exemple, ce projet de traité de libre-échange « nouvelle génération » entre le Canada et l’Union européenne, lequel, on l’espère, aboutira à une entente avant la fin de l’année. L’idée, qui émanait du premier ministre Jean Charest, a été ensuite moussée par la France auprès de ses partenaires européens alors qu’elle assumait la présidence de l’Union européenne.

Les modes d’action ont également évolué, note Michel Robitaille. Il en veut pour exemple ce nouveau fonds conjoint d’environ 1,2 million de dollars mis sur pied pour encourager une coopération décentralisée entre régions françaises et québécoises, entre les pôles de compétitivité français et les créneaux d’excellence québécois. Des ententes entre des entreprises et des centres de recherches des deux côtés de l’Atlantique ont déjà été signées dans des domaines comme l’aéronautique, les biotechnologies et les textiles techniques.

Une deuxième mission conjointe Québec-France dans un pays tiers est aussi prévue. Elle mettra cette fois en vedette les ministres de la Santé, qui se rendront en Haïti pour aider à la reconstruction d’un réseau de soin de santé.

MÉNAGE À TROIS

Un bémol : en 2008, le président français, Nicolas Sarkozy, a jeté un pavé dans la mare en déclarant que la France préférait un Canada uni et que si elle tenait à sa relation privilégiée avec le Québec, elle entendait aussi se rapprocher du reste du pays. Ce geste de rupture avec l’attitude prépondérante depuis le général de Gaulle a été, entre autres, attribué au désir de la France de resserrer ses liens économiques avec le Canada.

« Le parallèle avec le virage qu’avait tenté d’amorcer François Mitterand, au début des années 1980, avant de changer d’avis est frappant, fait observer Frédéric Bastien. Ce que je constate toutefois, c’est que depuis, la coopération France-Québec n’a pas diminué, mais augmenté, et que messieurs Sarkozy et Harper semblent avoir bien peu de choses à se dire lorsqu’ils se rencontrent. »

Les politiciens ont droit à leurs opinions, mais il y a une limite à l’influence qu’ils peuvent exercer sur une relation aussi forte que celle qu’entretiennent les Français et les Québécois, estime Jean-Louis Roy. Les chiffres sont éloquents : quatre ou cinq vols quotidiens entre Montréal et Paris, 4 000 Français qui immigrent chaque année au Québec, près de 10 000 qui viennent y étudier, 7 000 qui débarquent avec des permis de travail temporaire, sans compter les milliers de touristes… « J’ai l’impression que le gouvernement français paierait un prix politique s’il négligeait vraiment cette relation, dit l’ancien délégué du Québec. Et puis, quand on regarde les faits, je ne crois pas qu’on ait déjà vu un autre président de la République ouvrir autant sa porte au premier ministre du Québec que ne l’a fait Nicolas Sarkozy pour Jean Charest, et qu’il continuerait probablement de le faire si c’était Pauline Marois, chef de l’opposition officielle, qui occupait ce poste. »

Personne ne croit, par ailleurs, que les relations France-Québec puissent cesser bientôt d’être le théâtre d’une lutte d’influence entre Ottawa et Québec. À certaines époques, dont celle des années Trudeau et Chrétien, cette lutte s’est avérée particulièrement acrimonieuse, alors qu’à d’autres périodes, comme le règne de Brian Mulroney, elle s’est faite plus douce.

Quatre mois et demi après son entrée en poste à Paris, Michel Robitaille qualifiait toujours les relations entre la délégation québécoise et l’ambassade canadienne de « civilisées et cordiales ». « Mon approche personnelle de cette question a toujours été la même. Il s’agit de bien prendre sa place, de s’affirmer, sans animosité. C’est par l’affirmation et la qualité de nos interventions que le Québec aura du succès, à Paris comme dans les région. Nous avons tellement d’atouts à vendre ! »

PROJETS GRANDIOSES

La France a déjà exprimé son intérêt pour un autre projet québécois : le Plan Nord du gouvernement Charest. On a déjà convenu d’une visite sur place du premier ministre français, François Fillon, au mois de juin. « Le Nord recèle des ressources naturelles, énergétiques et minérales très importantes, a déclaré, l’automne dernier, le président Sarkozy. C’est un projet grandiose, à l’échelle mondiale. »

On pense aussi que le Québec et la France pourraient collaborer de façon appréciable en matière de développement durable. Toutefois, Frédéric Bastien croit qu’il y a une limite à ce que l’on peut espérer du virage économique que semblent prendre les relations France-Québec. « Ce qui fait la particularité et l’importance de ces relations, ce sont la culture, notre histoire commune, nos alliances politiques. Des relations économiques, le Québec en a avec une foule d’autres pays, à commencer par les États-Unis, pays qui pèse autrement plus lourd dans notre économie en absorbant les trois quarts de notre commerce. »

La défense et la promotion de la langue française devraient continuer de figurer au sommet de la liste des priorités des relations France-Québec, estime l’ancienne ministre des Relations internationales et actuelle porte-parole de l’Opposition officielle à l’Assemblée nationale en cette matière, Louise Beaudoin. « Cela n’a pas le même sens pour les Québécois de continuer de se battre pour le français s’il n’est plus l’une des langues internationales. »

Jean-Louis Roy partage tout à fait cette opinion. Aujourd’hui président du conseil du Centre de la francophonie des Amériques et directeur de l’Observatoire mondial des droits de l’homme à l’Université de Montréal, il voudrait notamment que le Québec et la France convainquent les autres pays francophones d’imiter d’autres grandes puissances mondiales en organisant des semaines du français dans de grands pays comme la Chine, l’Inde ou le Brésil.

Il voudrait aussi et surtout que l’on aide tous les enfants africains à avoir enfin accès aux écoles auxquelles ils ont droit. « L’avenir de la langue française est en Afrique, nulle par ailleurs. Nous serons 600 millions de locuteurs français en 2050 si l’Afrique ne nous lâche pas. Mais pour que les Africains parlent français, ils doivent aller à l’école; et encore trop d’enfants n’y vont pas même une seule journée de leur vie. »

UNE RELATION RARE

Dans les relations qu’entretient le Québec avec la France depuis 50 ans, comme en toute relation, rien n’est jamais acquis. « Il faut continuer d’entretenir la flamme, d’exercer et de défendre les privilèges qui nous ont été consentis au fil des années, et de maintenir l’intérêt des Français pour cette relation, dit Stéphane Paquin. D’un autre côté, l’intérêt de la France demeure très fort. Le Québec est une société moderne, dynamique et prospère. » Le professeur cite l’exemple de solutions que le président Sarkozy a manifestement empruntées aux Québécois pour atténuer son problème de finances publiques.

Selon l’historien Frédéric Bastien, ce qui a fait la force et la durabilité des relations France-Québec, c’est qu’elles n’en sont pas restées aux palabres, mais ont amené des avancées bien réelles et concrètes. « Tant que nous continuerons à réaliser autant de choses ensemble, nos relations auront un bel avenir devant elles. »

Louise Beaudoin a travaillé toute sa vie à développer et à entretenir cette relation franco-québécoise. « Très franchement, je pense que c’est une relation rare. Il s’en trouve peu dans le monde qui présentent de façon continue autant de facettes et une telle profondeur. »

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