International
Économie

Sauvetage de l’euro: le prix à payer

50, 20 et 10 euros

Des « États-Unis d’Europe », rien de moins. C’est ce que proposait Winston Churchill dans son fameux discours de Zurich, en 1946. Il en excluait évidemment la Grande-Bretagne, nation la plus nationaliste du monde, juste derrière la Chine.

Des « États-Unis d’Europe », rien de moins. C’est ce que proposait Winston Churchill dans son fameux discours de Zurich, en 1946. Il en excluait évidemment la Grande-Bretagne, nation la plus nationaliste du monde, juste derrière la Chine.

Le général de Gaulle, quant à lui, n’abondait pas dans le sens de son difficile allié de 1939-1945, disant plutôt : « Nous ferons l’Europe des nations ». Il était profondément convaincu que l’idée de nation était pérenne et indissociable d’une destinée maîtrisée pour l’humanité. La suite des choses lui a donné raison, et pour le monde comme pour l’Europe. Ainsi, l’Union européenne n’est ni une fédération ni une confédération. Les Nations unies regroupent quatre fois plus de membres aujourd’hui qu’en 1950. Cent cinquante nations ont acquis leur indépendance depuis, et aucune n’y a renoncé. Si De Gaulle avait encore été de ce monde, il aurait sans doute affiché un sourire narquois quand, en 1973, le Royaume-Uni a rejoint l’Union européenne… avec 16 ans de retard. Personne ne s’étonne que ce pays ait refusé de rejoindre la zone euro jusqu’à ce jour !

De Gaulle avait également dit : « Nous ferons l’Europe de l’Atlantique à l’Oural ». À l’époque, l’Union européenne comptait six membres. Aujourd’hui, rendue à 27, elle s’est rapprochée spectaculairement de l’Oural, sans toutefois y être encore.

Le défi européen, depuis les débuts, a été de concilier avec les indépendances nationales l’étroite coopération prônée dans le traité de Rome. Plusieurs organismes internationaux ont d’ailleurs, à des degrés moindres, le même paradoxe à résoudre. Comment gérer les indépendances dans l’interdépendance ? Une mondialisation réglementée et efficace reposera sur le mode de règlement de ce problème, qui déterminera également le sort de l’euro.

Quant à l’Europe d’avant l’euro, elle a su résoudre cette question cruciale habilement et avec succès : tous les membres de l’Union européenne siègent aux Nations unies, disposent de leur propre diplomatie et contrôlent leur budget. La France ne s’est pas jointe à l’invasion de l’Irak en dépit du fait que l’Angleterre se soit laissé emporter par l’arnaque Blair-Bush des armes de destruction massive.

On peut donc dire qu’avant les turbulences que traverse actuellement sa monnaie commune, l’Europe a rempli sa mission d’une façon exemplaire, unique dans l’histoire. Elle a réussi à établir à l’intérieur de ses frontières un système presque parfait de libre circulation des biens, des services, des capitaux et même des personnes.

Après avoir aussi brillamment surmonté tous les types de barrières, les Européens ont eu l’audace de s’attaquer à la dernière, la plus subtile et la plus hypocrite : le maniement des monnaies à des fin protectionnistes, que d’aucuns appellent, sous sa forme extrême, « la guerre des monnaies ». En Europe, le mot « guerre », même limité à la question monétaire, ravive, de façon fort compréhensible, des souvenirs douloureux. Durant les dix premières années de sa brève existence, l’euro a répondu aux espoirs de paix monétaire, et il continuera de le faire lorsque sa survie sera assurée.

Le problème de gestion de l’euro et les turbulences que subit cette monnaie avaient été prévus par plusieurs économistes éclairés, qui ne croyaient pas possible de gérer une monnaie unique sans l’amorce d’une autorité supranationale en matière de discipline budgétaire. Plusieurs de ces sceptiques exprimaient ce point de vue pour des motifs honnêtes ; cependant, d’autres, notamment en Angleterre et aux États-Unis, étaient mus davantage par leur crainte de voir l’euro détrôner un jour le dollar que par une analyse rigoureuse. L’attitude de ces derniers a d’ailleurs entravé le travail de ces économistes lucides qui auraient pu, tout en étant partisans de la monnaie unique, concevoir pour elle un cadre opérationnel plus efficace.

En fait, point n’était besoin d’être Prix Nobel d’économie pour prévoir que l’indiscipline budgétaire de certains membres de la zone euro risquait de menacer la monnaie commune, dans sa crédibilité comme dans ses fondements. À tel point que les membres de la Zone ont tenté d’imposer des limites aux déficits étatiques. La signature du fameux Pacte de stabilité et de croissance, qui devait plafonner les déficits publics, montre bien que des turbulences potentielles avaient été anticipées et que l’on tentait de les prévenir. Selon le système qu’il prônait, le déséquilibre annuel ne devait pas dépasser 3 % du PIB, ni l’endettement atteindre 60 %. Si ces règles avaient été respectées, l’euro et ses usagers fileraient le parfait bonheur. Mais on ne transmet pas facilement une mise en demeure à un État indépendant – comme à un individu ou à une entreprise – , et on recherche toujours l’inconcevable procédure pour que ce type de sanction prenne véritablement effet.

L’Union européenne, où la crise mondiale produit comme ailleurs ses effets, doit donc de surcroît gérer deux chantiers majeurs. L’un, urgent et à court terme : la tragédie grecque, ainsi que quelques autres potentielles à craindre. L’autre, à moyen et à long termes : faire en sorte  que des États indépendants puissent, sans sacrifier leur liberté nationale, établir une législation supranationale contraignante susceptible de donner un avenir stable à l’audacieuse entreprise monétaire commune.

Après le cheminement cahoteux des discussions franco-allemandes largement entravées par une sorte de mépris, pas toujours non fondé, de la république fédérale à l’égard des endettés négligents du Sud, certaines solutions crédibles sont en cours d’application.

Une chose est certaine : les banques et autres institutions de l’UE perdront pratiquement la moitié de leur créance dans l’effacement partiel de la dette grecque. C’est fort regrettable ; néanmoins, c’est leur rôle que d’avancer de l’argent et d’évaluer le risque. Il paraîtrait que l’État grec, conseillé en camouflage financier par des spécialistes de Wall Street, ait caché sa véritable situation. Cela n’excuse pas certains banquiers de s’être laissé avoir, ni les Grecs d’avoir versé dans le laxisme populiste.

Hélas, l’impact sur les banques n’est pas l’unique retombée à craindre : si celles-ci ne peuvent plus agir faute de fonds et de crédibilité, c’est l’ensemble des économies des États des banques européennes, et même hors Europe, qui paieront cette lourde note. C’est pourquoi aider les banques à se recapitaliser partiellement avec de l’argent public est au cœur du plan européen de sauvetage. Que faire d’autre, à moins de se complaire dans les désastres ?

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.