Économie

La guerre des monnaies

C’est le ministre brésilien des finances, Guido Montega, qui a le premier utilisé le mot « guerre » pour dénoncer les manipulations monétaires auxquelles se livrent certains pays. Ce qui pourrait remettre en cause le dollar américain comme monnaie de référence internationale.

Nous sommes bien sûr loin de la tragédie des véritables guerres ; toutefois, ce mot n’est pas trop fort pour décrire de tels agissements. En effet, ces comportements régressifs aggra­vent en outre l’actuelle crise économique. Nos exportateurs sont bien placés pour en parler en regard de la baisse de la devise américaine. Paradoxalement, la pratique des variations monétaires à fins protectionnistes découle précisément du fait que le protectionnisme classique est lui-même actuellement en repli total, réduit à presque rien en comparaison de ce qu’il était jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. On se souviendra qu’en 1929, les barrières artificielles ont même aggravé la crise.

Ce sont les Européens qui, traumatisés par les ravages des deux guerres qu’ils se sont livrées en moins d’un siècle, ont tracé le chemin de la paix durable par une étroite coopération économique. Ils ont littéralement tué toute forme de protectionnisme, réussissant l’exploit de défaire la corrélation entre leurs espaces écono­miques et leurs frontières politiques.

Le traité de Rome a amorcé en 1957 une évolution rapide vers une liberté de circulation des biens, des services, des capitaux et même des personnes jamais atteinte auparavant ni depuis. Des pays indépendants, ni fédérés, ni confédérés, tous membres des Nations unies, ont réussi à abattre toutes les barrières du protectionnisme. Les réussites écono­mi­ques européennes et leur modèle ont séduit l’ensemble de la planète. Au-delà de la « vieille Europe », pratiquement tous les pays ont cherché à accroître la fluidité des échanges, que ce soit par des mesures régionales ou internationales.

Sur le plan régional, d’abord, s’amorça une succession – qui se poursuit aujourd’hui – d’accords de libre-échange bila­té­raux, multilatéraux, régionaux ou intercontinentaux. Les pays européens qui n’avaient pas rejoint le Marché commun au départ fondèrent, à l’initiative de la Grande-Bretagne, l’Association euro­pé­enne de libre-échange. Cette AELE signa même un accord de libre-échange avec la Communauté européenne ; pratique­ment tous ces pays sont aujourd’hui membres de l’Union européenne. Ce type d’alliance se répandit partout ailleurs dans le monde, et même au Canada. la « réciprocité » proposée par Wilfrid Laurier en 1911 et rejetée par l’électorat finit par se réaliser sous Brian Mulroney, en 1988, lorsque fut signé l’accord de libre-échange Canada – États-Unis, élargi par la suite au Mexique. L’Amérique du Sud avait déjà d’ailleurs mis en place divers espaces de coopération écono­mique : le Pacte andin, le Mercosur et Caricom, entre autres. L’Asie n’est pas en reste, ni les pays de l’ancienne URSS ou encore l’Afrique.

Des organismes d’envergure planétaire ont suivi le même courant. Le GATT, d’a­bord, puis son successeur, l’OMC, atta­què­rent de front les barrières tarifaires et au­tres entraves avec un succès que l’on peut qualifier de prodigieux ; en fait, mis à part le cas épineux de l’agriculture, les barrières se sont réduites de façon spectaculaire, tendant même vers zéro dans certains cas.

Tout cela matérialise une paix écono­mique qui consolide la paix tout court. Mais l’instinct protectionniste est rési­lient ; même efficacement combattu, il ressurgit toujours sous une forme ou une autre. En effet, quand pratiquement toutes les barrières sont abattues, il en reste une, subtile mais particulièrement efficace : la monnaie. Ainsi, même après la constitution de l’Union européenne, certains pays ont réussi à protéger leurs marchés et à fausser la concurrence en manipulant leur monnaie à la baisse. Devant cette dérive pernicieuse, les Européens ont réussi cet exploit auquel personne ne croyait, surtout de ce côté de l’Atlantique : ils ont créé une monnaie commune. L’euro, fort de quelques an­nées à peine, se porte mieux que le roi dollar en dépit des perturbations actuelles. Il pourrait peut-être même être en voie de le détrôner partiellement si l’on misait sur une reconstruction monétaire internationale audacieuse comme en son temps celle de Bretton Woods.

Par ailleurs, le monde assiste avec colère et angoisse aux agissements des deux premières puissances, les États-Unis et la Chine (en deuxième place depuis l’été dernier). Tout en étant dans des situations radicalement différentes – les Américains connaissent un déficit abyssal et les Chinois, des surplus du même ordre –, ces deux pays faussent la donne commerciale en jouant sur la valeur de leur monnaie. Déjà néfaste en temps normal, ce combat de titans produit en temps de crise une régression catastrophique.

Personne ne veut d’une forme de protectionnisme monétaire ou autre qui retarderait la sortie de crise comme ce fut le cas en 1929. Les Américains avaient alors augmenté leurs tarifs douaniers de 50 %, leurs partenaires commerciaux avaient fait de même ; les importations comme les exportations s’étaient effondrées, créant un désastre généralisé qui devait durer plusieurs années. Seule la guerre – une vraie, celle-là – avait fini par relancer l’économie… un prix que plus personne ne veut payer ! Alors, quelles me­sures visant le bien collectif pourraient être prises qui soient pacifiques et efficaces ?

Le G20 a beau multiplier les sommets, il n’a pas de réel pouvoir de décision. Dans ces conditions, le Fonds monétaire international (FMI), imparfait mais en voie d’a­mél­ioration, semble être le seul candidat sérieux au titre de véritable « Banque mondiale », l’organisme ainsi nommé se vouant exclusivement à l’aide internationale.

Rêver d’une sorte de « mondo monétaire » planétaire à l’image de l’euro euro­péen ne semble pas plus réaliste que de voir le roi dollar entièrement détrôné. Par ailleurs, le FMI a déjà conçu pour son propre usage une sorte de devise qui porte le nom peu séduisant de « droits de tirage spéciaux » (DTS). Le FMI utilise cette forme de monnaie pour effectuer des paiements et des mesures de valeurs, les deux rôles principaux de la monnaie. Le FMI se sert d’un « panier de monnaies » pour fixer la valeur des DTS, méthode qui pourrait inspirer un nouveau système mondial.

Ainsi, les valeurs composées de l’euro, du dollar, du yuan, du yen et de quelques autres monnaies, comme le rouble et la livre sterling, pourraient servir de balises pour la mise en œuvre d’un instrument monétaire qui ne serait pas manipulable par un pays ou par un autre et qui constituerait une référence d’une neutralité forcément plus grande que celle du dollar américain.

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