Énergie

Une entrevue avec Pierre Gadonneix: Les prix de l’énergie celui du pétrole comme celui des énergies vertes !

Une entrevue avec Pierre Gadonneix, président du Conseil mondial de l’énergie, réalisée à l’occasion du Toronto Forum for Global Cities. Les prix de l’énergie celui du pétrole comme celui des énergies vertes !

Le Conseil mondial de l’énergie a fait parler de lui en septembre dernier, lors de son congrès triennal tenu au Palais des congrès de Montréal. Il y fut beaucoup question de gaz de schiste, dont la découverte venait de repousser l’échéance fatidique de l’épuisement des réserves d’énergies fossiles. Une bonne nouvelle pour les participants au Congrès, mais une catastrophe pour les écologistes qui, convaincus des effets néfastes des gaz de schiste sur l’environnement, manifestaient à l’extérieur.

La découverte des gaz de schiste a-t-elle réellement repoussé l’échéance de l’épuisement des énergies fossiles ?

Absolument ! Rien qu’aux États-Unis, cette découverte pourrait faire doubler la capacité de production de gaz naturel... ce qui aurait des retombées sur le monde entier, car le gaz que les Américains importent en Europe, en Asie ou ailleurs dans le monde deviendrait tout à coup disponible.

Le gaz de schiste sera-t-il moins cher que le gaz naturel que l’on utilise actuellement ?

Les analyses divergent à ce propos. Ce qui est certain, c’est que la technologie actuelle permet d’exploiter, de façon rentable, au prix actuel, des quantités importantes de ce gaz. Toutefois, on ne sait pas comment cela évoluera dans l’avenir.

On peut penser que le développement des pratiques, des technologies et des procédés contribuera à maintenir des coûts d’exploitation assez bas. Par contre, les réglementations environnementales, qui vont en se multipliant, vont le faire grimper. Sans compter que le gaz coûte actuellement moins cher que le pétrole – du jamais vu – et qu’on peut donc s’attendre à ce que son prix remonte, qu’il y ait un rééquilibrage, entre autres parce que les centrales thermiques qui fonctionnent actuellement au fuel ou au charbon vont se convertir au gaz – en Chine, notamment, où il y a beaucoup de centrales au charbon. Cette reconversion lui permettra de réduire ses émissions de CO2 et de diversifier ses ressources énergétiques. Toutes ces raisons vont pousser à la hausse la demande de gaz et, inévitablement, son prix.

Mais au faible prix actuel, la consommation de gaz va augmenter. Va-t-on assister à un renversement de la tendance vers une réduction de l’utilisation des énergies fossiles ? Car le gaz est une énergie fossile moins polluante que le pétrole… mais polluante tout de même.

Je ne le pense pas, je crois au contraire que la consommation de gaz va diminuer. Le monde de l’énergie a pris conscience qu’il faut réduire les émissions de CO2, cause des changements climatiques. De plus, le volume de ressources fossiles est limité. Mon pronostic, c’est que les humains épuiseront toutes les énergies fossiles de la terre, y compris les gaz non conventionnels de schiste ou de houille ; le rythme auquel ils le feront dépendra d’eux. En ce sens, la découverte des gaz de schiste et de houille ne sera qu’un répit, et nous devrons trouver de nouvelles sources d’énergie, moins polluantes, pour réduire notre dépendance aux énergies fossiles.

Et plus on développera des énergies non émettrices de CO2, comme les énergies renouvelables ou le nucléaire, plus on économisera les réserves fossiles : pétrole, gaz et charbon. Donc, protéger l’environnement et garder en réserve des énergies fossiles pour les générations futures vont dans le même sens.

Lors du Forum de Montréal, l’automne dernier, les écologistes ont manifesté bruyamment pour dénoncer les risques que représente pour l’environnement l’exploration des gaz de schiste. Leurs craintes sont-elles fondées ?

Je ne suis pas un technicien, mais j’observe qu’à chaque fois qu’apparaît une nouvelle technologie, des craintes sur son impact environnemental surgissent. Pour les calmer, il faudra, comme on l’a fait pour le nucléaire et le pétrole, adopter pour l’exploration comme pour l’exploitation du gaz de schiste des normes de protection de l’environnement, et les appliquer rigoureusement. Cela fera augmenter les coûts d’exploitation, mais c’est la seule façon de calmer les craintes de la population.

Les énergies renouvelables, comme le solaire et l’éolien, suscitent beaucoup d’enthousiasme, mais les entreprises tardent à les adopter. Qu’est-ce qui pourrait les y inciter ?

Les politiques énergétiques. Les industriels attendent que les gouvernements définissent leurs politiques énergétiques qui attribuent un coût aux émissions de CO2 – taxe sur le carbone ou sur l’essence, normes d’isolation, etc. Peu importe la forme : tout à coup, il y a un prix à payer pour polluer, pour émettre du CO2. Et c’est ce prix qui donne le signal. Si cela coûte plus cher de polluer que d’investir dans des énergies renouvelables ou des technologies propres, les industriels seront incités à y investir.

Le seul problème, c’est que l’énergie est une industrie à cycle long. Ce qui intéresse les industriels, ce n’est pas tant le prix immédiat, mais le prix dans 20 ou 25 ans, car la durée de vie d’une centrale thermique est de 30 ans, et celle d’une centrale nucléaire, de 60 ans. Il faut donc que les politiques énergétiques soient prévisibles si on veut les inciter à investir dans des énergies renouvelables. Sinon, il y a trop d’incertitude et ils ne s’y aventureront pas. (Voir l’encadré « À Cancun, les pétrolières canadiennes réclament des objectifs de réduction des émissions de CO2 »).

Vous classez le nucléaire parmi les énergies propres ; pourtant, au Québec, il est perçu comme polluant à cause des déchets radioactifs qu’il produit.

Le nucléaire est propre, puisqu’il n’émet pas de CO2. C’est incontestable. Les déchets posent un problème, mais un problème qu’on peut résoudre par la recherche, comme on l’a fait pour les réacteurs nucléaires, qui sont soumis à des normes de sûreté très strictes. En France, par exemple, nous avons réduit la quantité de déchets en les enfouissant dans des sites géologiquement stables et accessibles pour qu’on puisse, si la recherche le permet, les recycler complètement. Ces normes sont d’ailleurs en voie d’être adoptées dans tous les pays qui détiennent des centrales nucléaires.

Le nucléaire est incontournable, il fait partie de la solution pour réduire les émissions de CO2. Les Asiatiques l’ont compris. En Asie, il y a au moins une centaine de centrales nucléaires en construction, comparativement à deux en Europe.

À l’opposé, le gouvernement canadien a mis en vente Énergie atomique du Canada. Qu’en pensez-vous ? Savez-vous si Areva est intéressé à l’acquérir ?

Je sais qu’il y a eu des contacts entre Areva et EAC, mais j’ignore où en sont les discussions actuellement. De toute manière, la vente d’Énergie atomique du Canada ne signifie pas pour autant que le Canada renonce au nucléaire. D’ailleurs, la dizaine de centrales nucléaires de l’Ontario est bien acceptée par la population. J’ai constaté que lorsque les responsables des centrales sont compétents, qu’ils utilisent des technologies éprouvées et sûres et qu’ils sont surveillés par un organisme indépendant, les populations acceptent plus facilement le nucléaire. C’est le cas en France, où, après 20 ans de gel du nucléaire, j’ai présidé, il y a cinq ans, à la construction d’une nouvelle centrale. À long terme, tous les pays qui ont une forte dépendance énergétique auront intérêt à développer cette forme d’énergie.

L’autre voie de réduction des émissions de CO2 est d’employer des technologies moins polluantes pour extraire le gaz ou le pétrole. Lesquelles ont le plus de chance d’être adoptées ?

Les moins coûteuses, c’est-à-dire celles qui sont matures. Les autres entraînent de fortes hausses du prix de l’énergie et sont donc rejetées par l’opinion publique même si elles protègent l’environnement. Alors les gouvernements reculent, et on assiste à du Stop and Go, ce qui est très mauvais. Par exemple, dans le solaire,  certains programmes ambitieux ont été abandonnés ou limités. Quand une technologie n’est pas mature – l’exemple  le plus connu est celui de la captation ou séquestration du carbone –, il vaut mieux poursuivre l’expérimentation et la recherche pour en réduire le coût avant de l’adopter.

Quand les écologistes disent que la technologie de captation du carbone existe déjà, ils ont donc raison ?

Oui, elle existe, mais elle n’est pas mature et coûte donc trop cher pour le moment. Si on obligeait les entreprises à l’utiliser, les prix du pétrole et du gaz grimperaient en flèche, ce à quoi la population s’opposerait. Le défi des gouvernements, c’est que toute politique énergétique doit assurer un équilibre entre la sécurité des approvisionnements, la protection de l’environnement et un prix de l’énergie acceptable pour les consommateurs.

Toutefois, la tendance semble claire. Les prix de l’énergie vont augmenter, que ce soit parce que le solaire ou l’éolien coûtent plus cher que le pétrole et le gaz ou parce ces derniers seront exploités de façon plus écologique.  Les consommateurs n’aiment pas entendre cela (et j’en ai payé le prix), mais c’est hélas inévitable!. La question, c’est : à quel niveau vont-ils grimper ? Et ce sont les gouvernements qui ont la réponse à cette question, car ce sont eux qui déterminent le rythme auquel on va passer des énergies fossiles polluantes aux énergies propres... et plus chères. Par exemple, il serait impensable d’arrêter du jour au lendemain la production d’électricité à partir du charbon, car l’électricité deviendrait hors de prix. Par contre, il faut aller dans cette direction.

Vous avez dit qu’une politique de protection de l’environnement devait se traduire par des hausses du prix de l’énergie « acceptables » pour les consommateurs. Mais qu’est-ce qui est acceptable ?

Au Conseil mondial de l’énergie, nous estimons qu’une hausse du coût d’exploitation de 50 euros par tonne de CO2 évitée fait grimper le prix du gaz, du pétrole ou du charbon de façon acceptable. Au-delà de cela, il vaut mieux poursuivre la recherche pour réduire cette hausse. C’est le cas de certaines technologies solaires, qui coûtent 500 euros par tonne de CO2 évitée.

Les politiques énergétiques ne devraient-elle pas déborder du cadre national, puisque les entreprises ont des activités dans plusieurs pays ?

C’est impératif. Les normes de sécurité doivent être universelles, car les conséquences d’une catastrophe écologique dépassent les frontières du pays où elle se produit. Des normes universelles existent déjà dans le nucléaire, mais pas dans l’exploration pétrolière, comme le prouve le rapport sur la catastrophe de BP. Il en faudrait aussi pour l’exploration des gaz de schiste. Si on n’établit pas de telles normes, on risque de voir les entreprises se faire concurrence en réduisant leurs normes de sécurité, ce qui est inacceptable ! Car elles n’auraient qu’à s’établir dans des pays où les normes sont faibles pour profiter de coûts moindres et, par conséquent, proposer des prix moindres. Cela doit être évité à tout prix. Et pour y parvenir, il faut une concertation internationale. Un autre cas où la concertation mondiale est nécessaire, c’est l’établissement des cibles de réduction du CO2, faute de quoi, on n’atteindra jamais les objectifs visés.

On est pourtant loin de la concertation internationale quand on constate les faibles résultats de Copenhague et Cancún, non ?

Tout de même, on a progressé depuis Copenhague et Cancún. Tous les participants à ces sommets acceptent maintenant de réduire leurs émissions de CO2, ce que les pays en voie de développement refusaient de faire auparavant, se disant non responsables du réchauffement planétaire. Les Chinois, entre autres, reconnaissent maintenant qu’ils ne peuvent se développer selon le modèle occidental des 19e et 20e siècles; il faudrait quatre fois plus d’énergie fossile que ce dont nous disposons, quatre planètes, sans compter la pollution qui en résulterait. Et ils sont prêts à mettre en place un mode de développement plus économe en énergie et moins émetteur de CO2. Cela dit, nous ne nous sommes pas encore entendus sur une répartition entre pays du fardeau de la réduction des émissions de CO2. On en débat toujours, mais l’important, c’est que ce débat ait lieu. C’est le processus post-Kyoto.

Avant d’arriver à une concertation mondiale, les grandes villes peuvent-elles jouer un rôle dans la réduction des émissions de CO2, puisqu’elles sont des sources majeures de pollution ?

Oui, plusieurs l’ont fait, et il y a des points de convergence sur la façon dont elles y sont arrivées. Le premier, c’est qu’elles ont toutes fait la promotion des économies d’énergie, et le deuxième, c’est qu’elles ont fait un virage vers le « tout électrique » : vélos, voitures, transport en commun, appareils ménagers…

Et cela, c’est une tâche à la portée des grandes villes !

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