
Dans les débats qui entourent les accommodements raisonnables et le fondamentalisme islamique, notamment à travers la question du port du voile, peu de cas est fait de la perspective historique. Voici donc un (autre) regard sur ces questions.
Les fondamentalistes rêvent d’un retour à la pureté originelle. Exaspérés par la domination du monde chrétien – ou judéo-chrétien – qui impose au monde musulman sa vision des choses et tente de le soumettre à des valeurs tenues pour décadentes et licencieuses, les intégristes cherchent, avant tout, à retrouver et à valoriser une identité réduite, depuis des siècles, à l’évocation d’un passé glorieux et parfois mythique.
Pour parvenir à leurs fins, ces intégristes interprètent à la lettre certains passages du Coran qui ne sont, parfois, que le reflet d’une culture archaïque largement déconnectée des réalités contemporaines.
Pour comprendre les intégristes, il faut se souvenir d’un aspect trop souvent oublié : l’islam vient d’entrer dans son propre 15e siècle. Quelle image le monde occidental offrait-il en son 15e siècle ? Il était alors à l’ère de l’inquisition et des bûchers, à l’ère de l’expulsion massive des juifs et des musulmans de la Péninsule hispanique, et aussi de la persécution et de la mise à mort des minorités converties, sous prétexte que leur conversion n’était pas sincère. Le 15e siècle chrétien vit Jean Hus condamné par le concile de Constance et brûlé vif en 1415. Il vit Jeanne d’Arc suppliciée à Rouen en 1431. Il entendit aussi la prédication enflammée de Savonarole, qui serait considéré de nos jours comme un intégriste. Des événements de même nature devaient se poursuivre durant tout le 16e siècle ; et c’est en l’an 1600 que le philosophe Giordano Bruno fut brûlé à Rome comme hérétique. Il convient donc, tout en les condamnant, de juger les intégristes musulmans à l’aune de notre propre 15e siècle.
Parmi les positions spectaculaires défendues par les fondamentalistes musulmans, il y a celles qui concernent le statut de la femme. D’une part, ces intégristes réclament le retour à la polygamie, parce que, affirment certains d’entre eux, la monogamie incite à la dépravation des mœurs, favorise la prostitution et provoque le sida. D’autre part, ils veulent que la femme retourne au foyer, qu’elle soit soumise à son mari et qu’elle se couvre la tête, voire le visage, lorsqu’elle sort.
L’islam, il est juste de le reconnaître, a considérablement amélioré le statut possédé au 7e siècle par la femme arabe. Mais les Arabes, héritiers d’une mentalité millénaire, tout en se conformant extérieurement aux prescriptions du Coran (l’islam est souvent une orthopraxie), ont continué, en maints endroits, à opprimer et à humilier la femme, considérée comme un être mineur, porté par nature à la lubricité.
Voyons les choses de plus près. Les dogmes religieux et les enseignements moraux ont été de tout temps, et pratiquement en tous lieux, une affaire d’hommes. Ce sont des hommes qui ont défini la divinité et en ont précisé la volonté. Ce sont eux qui ont déterminé le statut de la femme. Ce sont eux qui l’ont soumise à un ensemble de règles et d’interdits restés en vigueur dans une grande partie du monde. Des textes judéo-chrétiens en portent le témoignage.
Dans la Genèse (III, 6), c’est par la femme que le mal entre dans le monde. Pour la punir, Dieu la condamne à enfanter dans la douleur. « Tu seras avide de ton homme, ajoute-t-il, et lui te dominera » (III, 15). Dans sa Première Épître aux Corinthiens, Paul prescrit que la femme doit porter sur la tête un signe de sujétion. Il affirme que l’homme est le visage et le reflet de Dieu et que la femme est le reflet de l’homme (XI, 2-10). Dans sa Première Épître à Timothée, l’Apôtre ordonne à la femme de garder le silence pendant l’instruction, en toute soumission. « Je ne permets pas à la femme d’enseigner ni de faire la loi à l’homme, ajoute t-il, qu’elle garde le silence » (III, 11-14).
C’est dans cette lignée que sont interprétés les passages du Coran par ceux qui en ont une vision intégriste. Leur pensée rejoint celle des rédacteurs du Pentateuque, comme c’est le cas, dans une certaine mesure, de Saint Paul.
Le port du voile est l’objet d’une sourate dans le Coran (23, 31). Il y est prescrit que la femme doit rabattre son voile sur sa poitrine. Le voile dont il est ici question est le khimâr. Le mot qui désigne la poitrine est employé au pluriel (jouyoub) : il signifie littéralement cavité, trou, poche. Les intégristes en donnent une interprétation rigoureuse : ils exigent des femmes qu’elles cachent tous leurs orifices, oreilles nez, bouche. C’est pour cette raison que dans certains pays musulmans les femmes sont couvertes des pieds à la tête par de longs amples vêtements noirs, le niqab, et qu’on ne voit que leurs yeux.
Le port du voile n’a pas toujours été signe de soumission. À Byzance, les femmes de la haute société se couvraient le visage pour ne pas être vues par le peuple. C’était une marque de différenciation sociale. Avec le temps, le chapeau a fini par remplacer le voile. Mais, pour les intégristes, le port du voile doit refléter la condition inférieure de la femme. Plusieurs d’entre eux la tiennent pour un objet sexuel destiné à satisfaire la libido de l’homme et à lui assurer une descendance. Le célibat féminin est très mal vu dans les pays musulmans ; il est considéré comme une tare. Une femme vivant seule est souvent assimilée à une prostituée. Ainsi, en Algérie, il n’est pas rare qu’une femme soit tenue d’épouser le mari que lui désignent ses parents. C’est encore la règle dans l’Égypte rurale et dans la Péninsule arabique.
Ce n’est donc pas toujours en tant que signe religieux que le foulard islamique pose un problème au sein de notre société, mais en tant qu’expression d’une condition de la femme depuis longtemps révolue dans les pays les plus libéraux d’Occident. Il est à craindre que les jeunes femmes qui portent le foulard islamique dans nos écoles ne finissent par subir les pressions des intégristes qui se sont glissés parmi nous et qu’elles se sentent obligées à leur tour de convaincre leurs coreligionnaires de les imiter.
Après le voile, d’autres réclamations se feront entendre qui iront à l’encontre de nos valeurs. Il y a derrière tout cela un choix de société. La liberté, rappelait Paul Valéry, est la plus grande des épreuves que l’on puisse proposer à un seul peuple. Comme la liberté est le bien par excellence, puisqu’elle seule permet la maturation et la responsabilisation de la personne, il convient d’être attentif à tout ce qui pourrait chez nous en réduire la pratique par des moyens clandestins.


commentaires