Canada

Le Canada de Stephen Harper

Signatures d’ententes de libre-échange, multiplication des missions commerciales, politiques commerciales ambitieuses, diplomatie économique, Stephen Harper ne lésine pas sur les moyens quand il s’agit de commerce international. « Mon objectif est de véritablement connecter l’économie canadienne à l’économie mondiale », explique le premier ministre dans une entrevue exclusive à Forces.

Sous le gouvernement Harper, le ministère des Affaires étrangères a pris un virage nettement commercial. Toutes les -composantes de la diplomatie sont mises au service des entreprises canadiennes et des investisseurs, et le Canada se lance tête première dans la négociation et la conclusion d’accords -commerciaux. Stephen Harper rappelle que de tous les pays industrialisés, le Canada est celui qui avait conclu le moins d’ententes de libre-échange. « Depuis, nous sommes passés de 5 à 43 accords. Nous sommes le seul pays développé qui jouit d’un accès sans tarifs aux deux autres pays d’Amérique du Nord, à l’Europe, et maintenant, à une partie de l’Asie. Nous sommes en bien meilleure position qu’auparavant. »

Sans compter que cet accès et ces nouvelles ententes facilitent la négociation de nouveaux accords. Le premier ministre ne fait pas mystère des objectifs du Canada : un meilleur accès aux marchés émergents et un avantage concurrentiel dans les marchés établis.

Ainsi, le Canada espère que son plan d’action fera passer les exportations vers les pays émergents de 29 à 50 % d’ici 2018, propulsant ainsi le nombre d’entreprises canadiennes dans ces mêmes marchés de 11 000 à 21 000. Avec, à la clé, la création de 40 000 nouveaux emplois.

Le Canada est-il en train de se soustraire à la dépendance américaine ? Non, mais Stephen Harper reconnaît que l’économie de nos voisins n’est plus aussi vigoureuse. « Certes, les Américains continueront, pour les décennies à venir, d’être notre partenaire commercial le plus important, mais il est absolument nécessaire, aujourd’hui, d’avoir des accès en dehors des États-Unis. »

L’Asie dans la mire

« L’Asie est maintenant notre prochaine cible », dit le premier ministre. Après avoir signé un accord de libre-échange avec la Corée du Sud, le Canada intensifie ses négociations en vue d’un accord de partenariat économique avec le Japon. Les négociations progressent ; la cinquième séance s’est déroulée à Tokyo en mars.

Avec la Chine, les négociations sont plus compliquées, et les Chinois s’impatientent devant la lenteur du Canada à ratifier l’accord sur la promotion et la protection des investissements étrangers conclu en 2012. Stephen Harper invite à la patience ; les observateurs pensent que le premier ministre canadien ratifiera l’entente avant sa visite en Chine prévue pour novembre prochain. Quant à un accord commercial plus élaboré avec Beijing, Stephen Harper met des bémols : « La Chine est aussi un partenaire qui présente certaines complexités politiques, notamment la complexité de la nature de l’économie chinoise et des liens entre le gouvernement et les affaires. Nous n’excluons pas la possibilité d’un accord de ce type, mais il faudra en examiner toutes les dimensions avec une très grande attention. »

Compétitivité

Une inquiétude : connecter le Canada au marché mondial est une chose, mais les entreprises canadiennes sont-elles à la hauteur, sont-elles compétitives ? « Sommes-nous concurrentiels ? Absolument. Sans aucun doute », soutient le premier ministre.

Stephen Harper rappelle qu’en 1988, lorsque Brian Mulroney a déclenché une élection sur l’accord de libre-échange avec les États-Unis, de nombreux Canadiens craignaient que le pays y perde son âme et son identité. Quant aux entreprises, elles craignaient d’être avalées par le géant américain. « Je pense que l’histoire a clairement prouvé la capacité du Canada à tirer son épingle du jeu, et je dirais même plus : le Canada doit emprunter cette voie. Le Canada doit se positionner en tant que pays concurrentiel dans le monde. »

Toutefois, tous les observateurs ne partagent pas le bel optimisme du premier ministre. Pour la deuxième année consécutive, le Forum économique mondial place le Canada au 14e rang sur le plan de la compétitivité économique mondiale, ce qui indique un recul depuis 2009. Pourquoi ? La Chambre de commerce du Canada établit une liste des dix principaux obstacles à la compétitivité : manque de compétences, régime fiscal complexe et coûteux, barrières interprovinciales, peu de soutien à l’innovation, incompatibilité des politiques canadiennes et américaines, entre autres. Le Canada a encore du chemin à parcourir pour se connecter efficacement au reste de la planète.

Le canada, superpuissance pétrolière ?

L’énergie constitue l’un des volets les plus importants de la stratégie économique du gouvernement Harper. Le premier ministre veut faire du Canada une superpuissance pétrolière.

Selon les documents du dernier budget, le Canada abrite des réserves de pétrole estimées à 168 milliards de barils. L’objectif du gouvernement conservateur ? En extraire 5,8 millions de barils par jour à compter de 2035, une augmentation de 75 % par rapport à 2012. La majeure partie de toute cette production (86 %) proviendra des sables bitumineux de l’Alberta. Pour y arriver, le gouvernement Harper prévoit la construction de deux pipelines pour écouler le pétrole de l’Alberta : Keystone xl, qui acheminerait près d’un million de barils par jour vers le Texas, et Northern Gateway, qui transporterait un demi-million de barils par jour vers Kitimat, en Colombie-Britannique, et de là vers le Japon et la Chine. Sans oublier TransCanada, qui acheminerait 1,1 million de barils par jour vers les raffineries du Québec et du Nouveau-Brunswick. Face à ces trois projets, la résistance est vigoureuse, mais le premier ministre n’en démord pas : les pipelines sont la solution. « Même sur la question environnementale, c’est clair que les pipelines sont nettement plus sécuritaires, beaucoup plus, et plus respectueux de l’environnement que le chemin de fer », affirme-t-il.

Dans les cas de Northern Gateway et TransCanada, le gouvernement fédéral aura le dernier mot, rappelle le premier ministre. C’est un dossier interprovincial sur lequel il a compétence : « Pour l’Est et l’Ouest, nous sommes le régulateur. » Toutefois, pas question de court-circuiter le processus d’évaluation : « Évidemment, nous favorisons une diversification du marché de l’énergie, mais notre responsabilité implique de tenir compte des avis scientifiques et environnementaux dans nos prises de décision, et il faut respecter un processus. Nous devrons examiner les résultats avant de nous prononcer sur des projets précis. » Le premier ministre persiste et signe. Il faut diversifier les marchés et ne pas être dépendant des États-Unis, qui absorbent 99 % de la production canadienne d’énergie. D’ici la fin de juin, le gouvernement Harper doit décider s’il donnera ou non le feu vert à Northern Gateway, un pipeline de 1 177 kilomètres dont le coût de construction est évalué à 6,5 milliards de dollars. Rien n’est acquis ; la résistance des autochtones, en particulier, est farouche. Si bien que le fédéral envisage un plan B qui ferait appel à la raffinerie Irving du Nouveau-Brunswick, à un réseau d’oléoducs existants ainsi qu’au transport par train.

Une chose est certaine : Ottawa peut difficilement dire non à Northern Gateway sans compromettre l’oléoduc de Keystone xl. Comment pourrait-il justifier de refuser de faire au Canada ce qu’il prévoit faire aux États-Unis ? Cela fournirait aux opposants de Keystone xl un argument massue. Le premier ministre tient mordicus à Keystone xl. « Évidemment, nous sommes frustrés par les retards, mais je pense qu’il est clair qu’une bonne partie de l’opinion publique des États-Unis est très en faveur de ce projet. La communauté d’affaires est pour, les syndicats le sont aussi. Les deux chambres du congrès sont en faveur ; pour moi, il ne fait pas de doute que la construction de ce pipeline sera approuvée. » Bref, le premier ministre entend venir à bout de la résistance du président Obama : « C’est la politique actuelle de l’administration Obama, mais il s’agit d’une situation unique, qui ne pourra persister indéfiniment. »

La partie serait-elle plus facile si le Canada avait meilleure réputation en matière d’environnement ? Le premier ministre se rebiffe quand on lui rappelle que son gouvernement est considéré comme un cancre à cet égard. En effet, le Conference Board classe le Canada au 15e rang des 17 pays développés qu’il a évalués dans le domaine de l’environnement. Le retrait du protocole de Kyoto, la mise à l’écart de nombreux scientifiques et l’exploitation des plus polluante des sables bitumineux ont terni l’image du Canada, mais le premier ministre s’empresse de rappeler que « l’Alberta a déjà un régime de réglementation des gaz à effet de serre. C’est le seul gouvernement d’Amérique du Nord qui se soit doté de ce type de régime pour le secteur du pétrole et du gaz naturel. »

Un monde dangereux

Ukraine, Syrie, Irak, Centrafrique, Afghanistan… Stephen Harper est troublé par ce qu’il voit aujourd’hui. Est-il inquiet ? « Oui. Toujours. Nous vivons dans un monde dangereux. »

Trois situations lui font craindre le pire : « Tout d’abord, le terrorisme et l’extrémisme, ensuite, et corrélativement, la tentative continue de l’Iran, gouvernement extrême, de développer un arsenal nucléaire, et enfin, une puissance majeure, la Russie, sous Vladimir Poutine, qui, pour la première fois depuis la Deuxième Guerre mondiale, s’empare du territoire d’un voisin (la Crimée). Ce sont des développements dangereux. »

Que peut faire le Canada ? Quelle est son influence véritable ? Avant Stephen Harper, Pierre Elliot Trudeau a échoué dans sa mission de paix, mais Brian Mulroney a été l’un des principaux artisans de l’élimination de l’apartheid en Afrique du Sud. Dans le monde d’aujourd’hui, le Canada peut-il aller au-delà des condamnations vigoureuses et des sanctions commerciales ?

« Nous sommes un pays respecté partout dans le monde pour des raisons historiques aussi bien qu’actuelles. Nous sommes un pays qui abrite des populations issues de toutes les nations du monde, et nous n’avons jamais cherché de conflits avec nos voisins ni avec d’autres pays. »

Premier ministre depuis huit ans d’un pays membre du G7 et du G20, parmi les ténors de la politique internationale, Stephen Harper reste convaincu que le Canada a un rôle important à jouer. « Je dis toujours que nous sommes suffisamment grands pour influencer des actions et des décisions, mais pas suffisamment pour constituer une menace pour autrui. »

Enfin, Stephen Harper se réjouit de l’élection du gouvernement fédéraliste de Philippe Couillard, politicien qu’il connaît bien. Un partenaire fiable, qui va dans la même direction que le reste du Canada, estime le premier ministre : « Je suis encouragé de voir que les Québécois ont choisi un gouvernement dont les préoccupations sont les mêmes que celles de notre gouvernement, pour lequel la priorité est l’économie et la création d’emplois. Il est clair que la priorité n’est pas de tenir un référendum, de revoir la Constitution, ou autres projets de ce genre. » 

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