Québec

L’Architecture-passerelle selon Andrea Wolff

Ce n’est pas pour le design de ses bureaux perchés dans un édifice anonyme de Westmount que les clients de la firme Architem sollicitent Andrea Wolff et ses deux associées, Elizabeth Shapiro et Magda Kuskowski, depuis bientôt 30 ans.

Cordonniers mal chaussés ? À voir la philosophie de l’entreprise et les contrats qu’elle réalise, cela ressemble plutôt à un sens des priorités. Forces a rencontré Andrea Wolff, fondatrice et associée de la firme Architem. Les hasards l’ont menée au Canada, puis vers l’architecture, puis à la fondation d’une entreprise empreinte d’un réel esprit familial et d’une approche architecturale que l’on remarque d’abord pour sa discrétion.

« Chaque projet est le fruit de débats et de consensus entre les associées », explique Andrea Wolff, dont les signatures emblématiques auraient pu être sa voie à sa sortie de McGill, en 1977, car elle travailla un temps pour Moishe Safdie, créateur d’Habitat 67.

On se rend compte en présence de cette femme énergique qu’une suite de hasards peut donc me-ner à ce qu’on qualifie de destinée. En 1969, l’adolescente arrive d’Uruguay avec ses parents : « La situation économique et politique était précaire, et mon père voulait maintenir la famille ensemble. » À l’époque, seuls l’Australie, les États-Unis et le Canada acceptent de les accueillir. Son père craignant le service militaire pour le fils, le Canada constitue le choix logique de conti-nent.

Au cégep, elle se passionne d’abord pour les sciences, puis tente sans succès d’entrer en médecine à l’Université McGill : « Nous étions au mois d’août, je ne savais pas quoi faire. Mes amis me suggéraient l’architecture parce que j’étais bonne en dessin, mais je n’avais aucune idée de ce que c’était. » Elle rencontre le directeur du programme, Derek Drummond. « Il m’a convaincue en 15 minutes. À l’époque, en 1973, il devait y avoir trois femmes dans tout le programme, et il souhaitait en intéresser davantage à la profession. Il y a réussi : déjà, ma classe comptait un tiers de femmes », souligne-t-elle. Elle termine ses études avec une mention et plusieurs prix d’excellence, dont une médaille de l’Institut royal d’architecture du Canada. Vingt ans plus tard, Architem signera le pavillon des services aux étudiants de McGill.

Andrea Wolff est donc issue d’une mouture où les femmes prendront leur place en architecture. Mais un autre concept fera appel à son sens de la planification et à son ingéniosité : à la fin des années quatre-vingt, l’appel de la maternité lui fait réaliser l’absence de ce qu’on appelle au-jourd’hui la conciliation travail-famille.

Les enfants d’Architem

C’est donc pour pallier cette impossibilité de disposer d’horaires respectables pour élever ses enfants qu’elle mettra au monde son bureau d’architecture sous une philosophie de répartition tricéphale des tâches : « Dans les années quatre-vingt, il n’y avait pas de modèle, et avec les échéanciers de fous que nous avions dans les bureaux qui nous employaient, ce n’était tout sim-plement pas possible. J’ai donc pris la décision de me retirer, sans quitter la profession, cumulant de petits mandats résidentiels, par exemple de la rénovation pour des amis. Je voulais me bâtir une clientèle qui me permettrait d’aller à mon rythme. Puis, Magda et Elizabeth ont eu leurs en-fants, et je leur ai demandé de m’aider. Durant deux ans, nous avons travaillé à la pige, depuis mon sous-sol, au milieu de nos enfants . Nous nous sentions interchangeables et disions à nos clients : “Vous engagez une personne, mais vous aurez accès à trois cerveaux ; si je suis absente, mon associée sera là.” Cette approche convenait très bien à la pratique résidentielle, car nous comprenions les besoins des familles. »

Depuis, Architem s'applique à créer une harmonie sur tous les plans : « Nous cherchons cons-tamment l’équilibre optimal entre le fait d’apposer notre signature, mais surtout de respecter l’environnement initial. » Ce qui semble effectivement intéresser Andrea Wolff, c’est d’abord l’effet de l’architecture dans la collectivité, sa capacité à changer la manière dont les gens se sentent et se comportent.

Elle donne l’exemple de l’école Selwyn House, à Westmount, ville qui encadre de manière stricte les projets, mais qui favorise la préservation d’une qualité de vie. Au-delà des travaux effectués dans cette école privée pour garçons, elle se dit d’abord stimulée par l’organisation des espaces en fonction du mode de vie des étudiants et des professeurs : « Nous voulions comprendre le fonctionnement de l’école. » Avant de tracer les plans, les associées ont surtout réfléchi à l’expérience humaine, du début à la fin d’une journée, d’une semaine à l’autre, d’une saison à l’autre : « Quand nous y sommes retournées, j’ai entendu les gens dire à quel point ils avaient constaté que le comportement des étudiants avait changé. Le réaménagement, les couleurs et les espaces avaient incité à un plus grand respect, à une meilleure attention aux autres. »

Le premier mandat charnière d’Architem, à la fin des années quatre-vingt, a été la reconstruction de l’église unitarienne de Montréal, démolie après un incendie ayant causé le décès de deux pompiers. Dotée de peu de moyens, la congrégation avait décidé de réinvestir dans un nouveau terrain : « Elle cherchait quelque chose de frais, de nouveau et, en même temps, de très économique. Intellectuellement, c’était un défi incroyable, car il fallait penser à la manière de créer un sentiment de recueillement sans aucun signe religieux, ce qui est le propre de cette Église. Nous avons réfléchi à l’entrée de la lumière naturelle, procédé à des études sur maquettes, intégré dans l’église des éléments qui réfléchissent la lumière naturelle. » De l’ancienne église, elles ont préservé un vitrail, incorporé une tour commémorant le décès des pompiers et intégré certaines pierres à une structure tout en acier et en courbes. Le résultat est magnifique.

Résidence et patrimoine

Le 15, chemin Belvédère à Westmount, est probablement l’emblème résidentiel du trio qui, à l’instar des trois mousquetaires, est depuis quelques années un quatuor, ayant recruté une nouvelle associée, l’architecte Mira Katnik. La résidence patrimoniale aujourd’hui propriété de la famille de Stephen Bronfman, à la tête de la société d’investissement Claridge, fut d’abord habitée par son grand-père Samuel, à la tête de l’empire Seagram. Les photos d’extérieur et d’intérieur affichées dans les bureaux d’Architem – nulle part ailleurs – montrent un travail exceptionnel d’intégration, une passerelle entre le passé et le futur. Ici, l’architecture se veut l’art de décloisonner non seulement les espaces physiques, mais également les espaces temporels, intellectuels, psychologiques.

Un des premiers défis consistait à répondre à des critères environnementaux élevés, soit la certification leed Or : « C’est un projet de restauration et de rénovation très important. La partie “restauration” demandait aussi de marier le tout avec une rallonge. Le défi que crée la tension entre leed et patrimoine est immense, car il implique de revoir l’enveloppe du bâtiment, notamment de changer les fenêtres, et réviser l’isolation tout en préservant l’aspect extérieur. »

En plus de modifier l’intérieur au complet, d’ouvrir la maison vers le jardin pour permettre à une jeune famille d’habiter les espaces, comme le font les familles d’aujourd’hui, l’équipe modernise l’extérieur : « Il y a plusieurs bâtiments sur cette propriété, comme le pool house et le garage, où des panneaux solaires alimentent les systèmes géothermiques de chauffage et de climatisation. Les eaux de pluie sont réutilisées, notamment pour l’irrigation des jardins. Plusieurs matériaux proviennent de matières recyclées ; sur le chantier lui-même, 95 % des déchets ont été recyclés. Stephen Bronfman étant très engagé dans la fondation de David Suzuki, dès le départ, il m’a demandé une rénovation pour l’horizon des 100 prochaines années, ce qui est précieux, car, aujourd’hui, on bâtit souvent pour 20 ans. On apprend beaucoup dans un projet du genre. Je dois penser à toutes sortes de détails : comment gérer la poussière pour éviter qu’elle ne se retrouve dans le voisinage ou encore laver les roues des camions pour éviter que la boue ne se retrouve dans les égouts. »

Définir un bon client

Pour Andrea Wolff, le bon client en architecture est « quelqu’un d’ouvert, mais qui arrive avec ses idées et sa vision. Nous ne voulons pas qu’il nous dise quoi faire, mais qu’il nous partage ses impressions pour que nous puissions lui proposer quelque chose à quoi il ne s’attend pas ». L’un d’eux est l’Université McGill, pour qui Architem a signé le Pavillon Willam and Mary Brown, inauguré en 1999 : « Son défi était de réunir tous les services aux étudiants, dans les limites d’un budget restreint. C’était un projet d’envergure. C’était aussi une bonne manière pour Magda et moi de redonner à l’Université en y mettant tout notre cœur. »

Vision Montréal

Observatrice attentive de l’évolution de Montréal, l’architecte croit que la ville a développé sa signature architecturale un peu par accident, d’abord pour des raisons économiques : « Nous sommes chanceux d’avoir préservé une bonne partie de notre patrimoine, peut-être parce que Montréal s’est développée moins rapidement que d’autres villes. » Et l’avenir de Montréal ? « On y bâtit pour des budgets souvent bas mais, en même temps, je pense que cela inspire une forme de créativité. En fait, ce n’est pas tant une question d’architecture que d’objectifs. »

En matière d’initiatives pour Montréal à l’aube de son 375e anniversaire, Andrea Wolff parle d’abord de ses infrastructures : « Je ne crois pas aux gros projets ambitieux. Il faut d’abord régler les problèmes de transport en commun, entre autres les liaisons entre la banlieue et la ville, ensuite réparer nos rues, recouvrir les cicatrices comme l’autoroute Ville-Marie ou encore le boulevard Décarie. Ce sont des choses qui paraissent évidentes, mais ça commence par là. On parle d’avoir une ville pour les piétons et les vélos, mais il ne faut pas oublier les voitures. Il faut être réaliste. Il doit y avoir davantage de stationnements pour donner aux gens le goût d’aller en ville. Les plus belles villes du monde sont celles qui évoluent lentement et qui changent avec les gens. Pour moi, la richesse de Montréal, c’est le caractère de ce qui la définit dans ses différents quartiers. C’est ce qu’apprécient ceux qui la visitent. »

Architem a grandi, les enfants aussi. Le quatuor mène désormais plusieurs projets de front, dont celui d’un siège social signature à Ville Saint-Laurent pour Michael Brownstein, président de Browns, inauguré cet automne. En plus de projets de boutiques, de résidences de ville et de campagne, Architem a une fois de plus collaboré avec le Musée des beaux-arts de Montréal pour la rénovation d’une exposition. Mais Andrea Wolff n’oublie jamais ses débuts, sa ligne de conduite. L’harmonie et l’équilibre demeurent toujours une priorité, tout comme le sentiment d’appartenance à la communauté chez cette femme qui siège au Comité consultatif urbain de Westmount, ainsi qu’aux conseils administratifs du Centre pour les victimes d’agression sexuelle de Montréal, du Pavillon Patricia Mackenzie (un refuge pour femmes itinérantes), du Centre de réadaptation MAB-Mackay et de la Maison de l’architecture du Québec. Faire le pont entre le passé et le futur, tisser des passerelles favorisant la cohérence entre ses actions et ses valeurs. Un art que semble maîtriser Andrea Wolff.

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