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Suzanne Fortier : La Nouvelle Principale De l’Université McGill

L’Université McGill est beaucoup plus ancrée dans la vie montréalaise et dans l’ensemble de la société québécoise qu’on semble le croire. À preuve, le fait qu’elle a placé pour la première fois à sa tête une Québécoise francophone, nous dit sa nouvelle rectrice, Suzanne Fortier. Mais ce n’est pas tout...

Il y a des choses qui n’ont pas changé dans la vénérable institution de presque 200 ans entre le moment où Suzanne Fortier y a -commencé ses études de chimie, au tout début des années 1970, et aujourd’hui, où elle y revient comme rectrice. Le vieux campus de McGill demeure un havre de verdure que d’augustes bâtiments de pierres protègent de l’agitation bruyante de la ville. Mais il y a aussi des changements.

« L’un des changements qui me frappent le plus, depuis mon retour, c’est que presque tout le monde y parle français maintenant. De mon temps, c’était le contraire », explique-t-elle, dans son bureau, au cinquième étage du vieux bâtiment d’administration comme on se les imagine, sérieux et un peu austère, ceint de riches boiseries et de grandes fenêtres qui donnent sur le campus et, ici et là, des touches de rouge vin, couleur de l’Université McGill. « C’est vrai aussi pour les professeurs et le personnel, ce qui étonne parce qu’ils ont souvent des noms anglais. Même les étudiants étrangers en profitent souvent, pour apprendre la langue, ce qui les aide à mieux profiter de tout ce que Montréal a à offrir. »

Selon les chiffres officiels, environ 40 % des étudiants de McGill indiquent que leur langue maternelle est le français ou qu’ils le parlent couramment.

Un autre changement, dit Suzanne Fortier, est le nombre de projets que les étudiants réalisent au sein des différents quartiers de la métropole. « Je sens un engagement dans la collectivité beaucoup plus important qu’à mon époque. » Elle cite l’exemple de cette clinique offerte aux itinérants par les étudiants en dentisterie, ces cours de natation prodigués à des enfants handicapés, ou encore ces jardins d’expérimentation en agriculture urbaine dont les récoltes vont à des banques alimentaires.

Mais il y a une autre chose qui a changé. À son époque, le recteur était un anglophone, comme tous ses prédécesseurs et tous ses successeurs… jusqu’à ce qu’on choisisse, comme remplaçante à la rectrice sortante, Heather Munroe-Blum, une femme originaire de l’ancien village de Saint-Timothée, aujourd’hui annexé à Salaberry-de-Valleyfield, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Montréal.

« Cela montre, encore une fois, que McGill est solidement ancrée dans sa communauté montréalaise et québécoise, et fait montre d’une ouverture assez exceptionnelle, exemplaire. Je sens véritablement, dans notre communauté, un plaisir et une fierté d’être dans cet environnement, avec deux grandes cultures côte à côte, et une foule d’autres tout autour. Normalement, les universités choisissent comme recteurs des gens dont la langue maternelle est la langue de fonctionnement de l’institution. Ce n’est pas seulement vrai au Québec, mais aussi à l’étranger. On n’imaginerait pas, par exemple, que l’Université de Montréal puisse choisir un anglophone comme recteur », fait remarquer la jeune sexagénaire que plusieurs voyaient, justement, à la tête de l’université francophone d’outre mont Royal, lors de la course au rectorat de 2005 qui fut finalement remportée par Luc Vinet.

Le puissant réseau des anciens

Née dans une famille unilingue francophone dont aucun membre n’était encore allé à l’université, Suzanne Fortier se spécialise en biophysique moléculaire. Après quelques années de recherche, elle entre à l’Université Queen’s de Kingston, en Ontario, où elle sera d’abord professeure avant de passer graduellement à l’administration, devenant vice-rectrice en 1995. Dix ans plus tard, elle quitte l’institution pour devenir présidente du Conseil de recherche en science naturelles et en génie (crsng), un organisme fédéral qui subventionne la recherche universitaire et dont le budget dépasse le milliard de dollars.

En septembre, elle arrive au sein d’une institution universitaire qui se fait parfois reprocher de faire cavalier seul au Québec en raison de sa langue d’usage, de sa plus forte proportion d’étudiants étrangers et des classements internationaux qui la placent quelque part entre le 20e et le 35e rang des meilleures universités du monde. McGill est pourtant dans le même bain que les autres universités québécoises, martèle Suzanne Fortier, non seulement en ce qui a trait à son intégration dans le tissu social, mais aussi en ce qui concerne le fameux problème de financement, qui a causé tant de frictions avec le gouvernement du Québec et qui a été à l’origine du fort mouvement de contestation étudiante contre la hausse des droits de scolarité en 2012.

« Ça aussi, c’est une fausse perception. En fait, lorsque le gouvernement impose des contraintes budgétaires, McGill les subit tout autant que toutes les autres universités. Le seul petit avantage, admet-elle, c’est que nous bénéficions d’un appui extrêmement fort [de ses] anciens étudiants. » Leur coup de pouce va au-delà de l’aspect financier, explique-t-elle, même si ce dernier a tout de même permis à sa dernière campagne de financement d’amasser plus de un milliard de dollars grâce à près de 52 000 donateurs du Québec et 44 000 autres d’ailleurs dans le monde.

Le principal avantage que McGill tire de son réseau d’anciens étudiants, explique Suzanne Fortier, c’est la fidélité et le degré d’engagement qu’ils conservent à l’endroit de leur alma mater. Cela les amène, par exemple, à y revenir donner des cours, à offrir des conseils et des stages à ses étudiants, ou encore à participer aux activités de ses différents comités consultatifs. « Plusieurs sont les plus grands experts dans leur domaine ou encore des gens d’affaires qui ont très bien réussi. On n’aurait pas les moyens de se payer une telle expertise s’il fallait passer par des bureaux de consultants. »

La guerre des cerveaux

Chaque université québécoise a ses forces et son identité propre, selon la rectrice. La force de McGill est de s’être bâti, au fil de sa longue histoire, la réputation d’une des meilleures universités au monde en ce qui a trait à la qualité de ses étudiants, de ses professeurs et de la recherche que l’on y mène. Pour maintenir ce degré d’excellence, il faudra fatalement trouver le moyen d’augmenter ses ressources financières, prévient la nouvelle rectrice de cette institution qui compte 38 000 étudiants, dont 8 000 aux cycles supérieurs.

On ne répètera jamais assez à quel point les grandes universités auxquelles McGill veut se comparer, comme Harvard, Stanford, mit, Oxford ou l’université de Munich, voire les pays eux-mêmes sont aujourd’hui engagés dans une véritable « guerre des cerveaux », dit-elle. « C’est ultra compétitif. Je ne cesse d’être impressionnée de voir ce que nous parvenons à faire avec des ressources beaucoup moins élevées que les autres. Comme on dit en économie, nous nous montrons très productifs. Mais c’est sûr que nous manquons aussi des occasions. »

Il ne s’agit pas seulement des salaires des professeurs, déjà « beaucoup moins élevés que dans la plupart des universités canadiennes à caractère de recherche intensive ». Il s’agit aussi de « leur environnement de recherche, leurs laboratoires, les collections dans les bibliothèques ».

Suzanne Fortier pense aussi à ses étudiants du premier cycle. « Mon rêve serait qu’on puisse garantir à chaque étudiant qui s’inscrit à McGill qu’il pourra, s’il le désire, effectuer durant son parcours au moins un stage en entreprise, dans la collectivité ou dans un laboratoire de recherche, et ce, à Montréal, au Québec, voire à l’étranger. C’est souvent un tournant dans la vie d’un étudiant d’avoir la chance de confronter ce qu’il a appris à la réalité du terrain. »

L’Université McGill est, là encore, bien servie par son réseau d’anciens. « On en trouve partout autour du monde, ce qui crée d’immenses possibilités de stages, de mentorat et de réseautage. »

Du local au mondial

Nous vivons à une époque où il faut à la fois savoir être bien ancré dans sa réalité propre tout en étant étroitement connecté au contexte mondial, dit la rectrice aux allures sages de première de classe, qui prend plaisir à répondre longuement à chaque question en dépit du peu de temps libre qu’on est parvenu à trouver dans son horaire chargé. « La plupart des grands enjeux sont mondiaux. Les talents sont de plus en plus mobiles. Nos carrières et nos vies personnelles nous amènent de plus en plus à aller à l’étranger. »

Avec 20 % d’étudiants étrangers originaires de plus de 150 pays différents, McGill a la chance d’être « un microcosme de cette réalité-là. Ces étudiants venus d’ailleurs nous exposent à leurs cultures, à leurs langues et à leurs points de vue différents », dit la rectrice.

Suzanne Fortier s’extirpe de son canapé lorsqu’on cogne pour la troisième fois à la porte de son bureau pour lui rappeler que son prochain rendez-vous l’attend. « J’espère avoir répondu à au moins quelques-unes de vos questions. Il y a tellement de choses à dire sur McGill ! »

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