Québec

Mélanie Dunn

Elle est grande, très grande même, filiforme comme une adolescente, avec des doigts de musicienne, mais elle ne joue ni piano ni violoncelle, dirigeant plutôt les destinées d’une des agences de publicité les plus connues du pays. La quarantaine à peine entamée, Mélanie Dunn est présidente de Cossette au Québec et membre de l’équipe de direction de Vision7 International, une firme internationale de communication.

Elle est grande, très grande même, filiforme comme une adolescente, avec des doigts de musicienne, mais elle ne joue ni piano ni violoncelle, dirigeant plutôt les destinées d’une des agences de publicité les plus connues du pays. La quarantaine à peine entamée, Mélanie Dunn est présidente de Cossette au Québec et membre de l’équipe de direction de Vision7 International, une firme internationale de communication. Vision7, qui se compose de Cossette et d’edc, un réseau d’agences de communication spécialisées, compte 1 200 employés répartis aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans les principales villes canadiennes.

Rien ne destinait Mélanie Dunn à la publicité, si ce n’est l’intuition qu’elle pourrait y faire carrière. Après son bac-calauréat en économie de l’Université du Québec, elle effectue donc un certificat en marketing avant de faire à Gaz Métro un stage en commandite. Elle travaille ensuite quelques années dans diverses petites agences jusqu’à ce qu’elle trouve chez Blitz la culture d’entreprise qu’elle re-cherche. L’esprit de collabo-ra-tion qui règne dans cette unité de promotion et de marketing appartenant à Cossette, son sens de l’entrepreneuriat et la créativité du person-nel ont tôt fait de la séduire. Elle s’y plonge, met la main à la pâte, ne lésine ni temps ni effort pour parfaire son mé-tier de communicatrice. On découvre vite en haut lieu ses aptitudes naturelles de gestionnaire. Mélanie Dunn accé-dera ainsi à la direction générale de Blitz avant d’être, en janvier 2011, nommée vice-présidente et directrice générale de Cossette Montréal.

Elle n’aurait pu parvenir à ce poste en des temps plus tumultueux. Avec la crise économique qui perdure, l’agence perd des comptes importants ; quelques-uns des fondateurs quittent le navire pour former le groupe Cosmos, qui présente une offre d’achat hostile. Mill Road Capital, un fonds américain d’investissement, renchérit et prend le contrôle de l’entreprise, qui redevient propriété privée. Depuis des années, Cossette chapeautait des unités de service qui travaillaient en parallèle, constituant autant de centres de profits. Après le rachat par Mill Road, Claude Les-sard, le grand patron resté en place, restructure la société de fond en comble. Tous les services sont unifiés et Cos-sette relève désormais de Vision7 International.

Dans cette tourmente, quelqu’un de moins audacieux et de moins déterminé que Mélanie Dunn aurait baissé les bras ou tenté sa chance ailleurs… Elle saisit plutôt l’occasion de cette période trouble pour faire valoir son savoir-faire. C’est ce qu’elle appelle être une « personne d’opportunités » par opposition à celles qui ont un plan de carrière. Mélanie guette les occasions et fait de chacune un tremplin. Jusqu’à maintenant, son intuition l’a très bien servie.

Je suis déjà installé à une table de la Maison Boulud, qui occupe l’ancienne salle à manger et le jardin de l’hôtel Ritz, rue Sherbrooke Ouest, quand arrive Mélanie, à 9 h précises. D’habitude, c’est à midi qu’au nom du magazine Forces, je propose une entrevue. Comme Mélanie insiste pour une entrevue matinale, je conclus à un horaire trop chargé ou à un caprice. Ce n’est ni l’un ni l’autre. En s’asseyant, elle m’explique qu’une fois sa journée engagée, elle a du mal à l’interrompre pour passer momentanément à autre chose et reprendre ensuite le fil de son travail. « Le matin, j’ai l’esprit libre de toute préoccupation, ma journée de travail n’est pas commencée. »

J’ignore si Mélanie est une habituée de la maison Boulud, située à quelques enjambées de son bureau de la rue Drummond, mais après avoir à peine jeté un coup d’œil au menu, elle commande des œufs brouillés, un café au lait et un bol de fruits frais. Je veux me contenter d’œufs brouillés, mais le garçon insiste pour que j’y ajoute des pommes de terre et des tomates cerises sautées. À l’arrivée des plats, je lui fais remarquer en souriant que cela me rappelle le Ritz et les hôtels du Canadien Pacifique d’il y a un demi-siècle ! Les œufs brouillés sont crémeux à sou-hait et il faudrait être de mauvaise foi pour se plaindre de la garniture, même si elle n’a rien d’original.

Malgré un poste d’envergure, malgré deux enfants – des garçons de 8 et 10 ans –, Mélanie Dunn n’a pas perdu le goût de l’aventure, non plus que le désir de relever d’audacieux défis. Avec une amie d’université, elle a participé jusqu’à la fin au Rallye des gazelles à travers le désert du Maroc, et n’eût été un empêchement de dernière minute – elle a contremandé une semaine avant le début de la course –, elle aurait aussi participé, cette année, à la première édition du Rallye des gazelles en Argentine.

Réservé exclusivement aux femmes, comme son nom l’indique, le Rallye des gazelles réunit environ 150 équipes issues de plus d’une vingtaine de pays. Durant neuf jours, soit en 4x4, soit en jeep, soit à moto, les équipes doivent rallier les points convenus en parcourant le moins de kilomètres possible. « On se lève à quatre heures du matin pour être prêtes à partir une heure plus tard, alors qu’il fait encore noir. Si on n’arrive pas à destination avant le lende-main matin, c’est la fin du voyage. Au rallye du Maroc, ma partenaire et moi sommes passées à un cheveu de l’élimination. Nous sommes restées 13 heures enlisées dans des dunes infranchissables dont nous avons fini par nous extirper à la force de nos bras et à coup de manœuvres désespérées. »

Sa compagne de rallye est au volant et Mélanie est navigatrice. « Ce choix s’est fait naturellement, car je ne me voyais pas lancer notre véhicule du haut des dunes. Ma copine, elle, est casse-cou et sans état d’âme devant le dan-ger. Comme elle perd patience à scruter des cartes, c’est moi qui suis navigatrice et indique les routes à emprunter. » Malgré mon insistance, je ne puis faire dire à Mélanie laquelle des équipières joue le rôle le plus important. « Nous sommes responsables l’une de l’autre. Je dépends d’elle et elle dépend de moi. Si le chemin que j’indique s’avère impraticable, c’est à moi d’en trouver un autre sur-le-champ. Comme nous sommes de vieilles amies, l’osmose est parfaite entre nous. On gagne ou on perd à deux ! »

« Perdre » me semble un mot bien incompatible avec la femme que j’ai devant moi. Pendant la tourmente qui a secoué Cossette au moment où on lui confiait les rênes du bureau de Montréal, Mélanie Dunn n’a jamais douté que l’entreprise en sortirait grandie. Elle me parle d’ailleurs avec enthousiasme du renouveau de Cossette et m’annonce fièrement que l’agence, qui a la confiance de McDonald presque depuis ses débuts, ouvre à Chicago un satellite dont le seul rôle sera de servir les franchisés McDonald de l’Ohio. Des clients aussi importants que Bell – on se rap-pelle les messages si amusants de Monsieur B – et Coca Cola ont migré vers d’autres enseignes, mais ils sont au-jourd’hui remplacés par Telus, Aéroplan, La Monnaie royale canadienne et d’autres sociétés tout aussi presti-gieuses.

Les mauvais jours sont déjà loin pour l’équipe de Mélanie Dunn, qui n’a que de bons mots pour ces coéquipiers. « Cette équipe est capable de tout. Elle est hyper créative, elle est solidaire et ne ménage aucun effort. Je ne suis que le chef d’orchestre, celle qui montre la route et permet à tous d’exprimer leur potentiel. Ce sont eux qui font tout avancer. » Pendant que Cossette retrouve sa vitesse de croisière sous la houlette de Mélanie, le bureau de Montréal reprend vie et accueille des clients qui aident à oublier ceux qui sont partis. Certains de ceux-là se retrouvent dans des agences qu’ont créées des « anciens » de Cossette.

Mélanie considère que ce phénomène est à l’honneur de sa société. « C’est bon signe que certains de nos créateurs décident de voler de leurs propres ailes. C’est révélateur de notre culture d’entreprise qui tend à former des entrepre-neurs, qui favorise l’audace et le dynamisme, qui valorise le succès. Cossette est la première agence de publicité à voir son nom inscrit au palmarès des meilleurs employeurs du pays. En général, les agences canadiennes renouvel-lent chaque année 30 % de leur personnel, alors que notre ratio est de moins de 20 %. »

Son travail professionnel semble la captiver à tel point que je demande à Mélanie s’il lui reste du temps pour elle-même et pour ses enfants. La réponse est spontanée et surtout sans équivoque. « Être mère est de loin le métier le plus difficile, et c’est ma priorité. Je veux faire de mes deux fils des hommes heureux et épanouis, des êtres qui ont confiance en eux. Je ne peux pas laisser mon travail prendre toute la place. C’est aussi grave de vivre exclusivement pour son travail que de consacrer sa vie exclusivement aux enfants. Je n’ai qu’une vie à vivre. En tant que femme, je veux avoir un maximum d’impact sur mes enfants et sur les gens que j’aime. Comme gestionnaire, je souhaite créer de la richesse, développer les talents de ceux dont je suis responsable et avoir avec eux un impact sur Montréal et le Québec. » C’est l’une des raisons pour lesquelles Cossette a présenté, notamment en collaboration avec Ubisoft, trois projets à « Je vois Montréal ».

Les fêtes de Noël sont pour Mélanie Dunn l’occasion d’une longue pause qu’elle consacre entièrement à sa fa-mille. « J’adore Noël : la plupart des bureaux sont fermés, les gens sont joyeux, on a le temps de cuisiner, on re-trouve ses proches, on oublie le travail et ses difficultés. C’est comme si le temps s’arrêtait… »

Mais le temps ne s’arrête pas. Alors que je prends le petit-déjeuner avec Mélanie Dunn, une rumeur insistante veut qu’un consortium chinois fasse l’acquisition de Cossette. Il est possible qu’aujourd’hui, l’entreprise soit déjà passée en d’autres mains. Mi-figue mi-raisin, je lui demande en quittant la table si elle irait travailler à Shanghai. Pour la première fois depuis le début de notre conversation, elle hésite. Ses yeux gris-bleu essaient momentanément de per-cer l’avenir, puis avec un demi-sourire, elle me dit : « Il faudrait que les conditions soient particulièrement intéres-santes… »

Pour une fois, manquerait-elle une occasion ? J’en doute…

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