Québec

Montréal, Pôle d’Innovation

Après avoir laissé sa marque au Texas, en Virginie, à Toronto et à Guelph, Alan She-pard veut faire de même à Montréal. Le recteur et vice-chancelier de l’Université Concordia doit aujourd’hui encaisser une nouvelle vague de compressions budgé-taires, ce qui ne l’empêche pas de rêver à l’université de demain.

Le bureau d’Alan Shepard témoigne à la fois de ses expériences passées et de la trajectoire qu’il souhaite emprun-ter. Ici et là, des objets déposés sur des tablettes lui rappellent son passage au sein de l’administration de quatre uni-versités américaines (Texas Christian University et University of Virginia) et canadiennes (Guelph et Ryerson) : une rondelle de hockey commé-morative, un tambour traditionnel, un bibelot reçu en cadeau. Mais au milieu de ces souvenirs, un immense tableau blanc noirci d’idées et de projets en chantier évoque le travail qu’il reste à abattre. « Je suis très visuel », admet Alan Shepard.

Au centre de ce tableau, bien en évidence, on distingue « District 3 », le nom du nouveau « centre de l’innovation » mis en œuvre à Concordia en 2013. Un projet dont l’Américain d’origine est très fier et qu’il souhaiterait voir dépas-ser les murs de l’établissement auquel il s’est joint il y a deux ans. « Un jour, j’aimerais qu’une culture de démarrage d’entreprise s’installe autour des universités, à commencer par ici, à Concordia, dit-il. Il faut que ce soit un espace physique, pas seulement un lieu virtuel ou théorique. »

District 3 s’ajoute à la liste des incubateurs à entreprises créés au Québec ou ailleurs au Canada pour permettre à des jeunes de réaliser leurs rêves – ou d’apprendre de leurs erreurs sans tout perdre. Son fondateur et directeur, Xa-vier-Henri Hervé, décrit ce centre comme un « écosystème » qui réunit dans un même espace des entrepreneurs, étudiants ou non, et des conseillers en tout genre. « À l’intérieur des universités, de nouveaux espaces physiques, mais aussi intellectuels, permettent aux étudiants de réaliser leurs propres projets, de mettre sur pied leur propre en-treprise, de créer leur propre produit », souligne Alan Shepard.

Aller plus loin

La popularité de District 3 a convaincu la direction de l’université d’offrir un local plus spacieux aux quelque 300 personnes qui s’y activent à un moment ou à un autre de la semaine. La prochaine étape, nous confie le recteur de Concordia, pourrait bien être la création d’un véritable pôle d’innovation où cohabiteraient des entreprises en dé-marrage, des centres de recherche et des bureaux abritant des ressources complémentaires.

Cet espace, aménagé à l’initiative de Concordia, serait néanmoins ouvert à toute la communauté montréalaise, franco-pho-ne et anglophone. Il ne s’agit pas de concurrencer les initiatives existantes, comme le Quartier de l’innovation de l’Université McGill, précise Alan Shepard, mais plutôt de jouer un rôle complémentaire. « Il ne faut pas créer des ghettos autour des universités, il faut s’unir pour garder nos talents ici. […] Nous devons densifier les zones d’innovation au centre-ville, que ce soit ici, autour de McGill ou de l’uqam, peu importe. Plus il y aura de ces zones, mieux nous nous porterons tous. Ce sera bon pour l’économie, pour les entrepreneurs, pour tout le monde. »

« Le but, ce serait que cette proximité fasse exploser le nombre de sociétés qui vendent à l’international, fait re-marquer Xavier-Henri Hervé. C’est comme si on installait un aéroport rue Sainte-Catherine pour que les gens n’arrêtent pas d’en décoller et de concrétiser leur vision. » « L’objectif, renchérit Alan Shepard, c’est que les étu-diants qui terminent leurs études ici ne s’envolent pas pour Silicon Valley, qu’ils restent plutôt à proximité. » La création de telles zones d’innovation devrait selon lui être accompagnée de mesures incitatives financières pour les étudiants étrangers et les nouvelles entreprises. « Imaginez […] combien d’étudiants voudraient demeurer ici une fois leur diplôme en main si, par l’intermédiaire d’un allègement fiscal, on pouvait réduire rétroactivement leurs droits de scolarité aux tarifs imbattables dont profitent déjà les étudiants québécois », avait-il écrit à ce sujet dans une lettre ouverte publiée en mai dernier.

Nouvel effort

Avant de concrétiser cet ambitieux projet, la direction de Concordia doit toutefois régler un problème plus pressant. En novembre, le gouvernement Couillard a imposé aux universités une nouvelle coupe de 32 millions de dollars, laquelle s’ajoute aux 172 millions déjà retranchés. Dans le cas de Concordia, ce régime minceur représente des ponctions cumulées de près de 17 millions de dollars.

Pour libérer rapidement la somme né-cessaire avant la fin du présent exercice financier, à la fin du mois de mars, la direction a mis sur pied un programme de départs volontaires, mais n’est pas parvenue à atteindre l’objectif éta-bli. Elle espérait réduire ses effectifs de 180 employés et ainsi économiser 12 millions de dollars par année, rappor-tait le quotidien The Gazette ; or, seulement 90 personnes ont accepté de libérer leur siège.

« Ce qui est difficile, c’est que je n’ai pas l’impression que nous sommes surfinancés. Au contraire, nous sommes déjà sous-financés et nous devons soustraire à partir de ce niveau-là, juge Alan Shepard. Je -comprends que le gou-vernement est dans une position difficile sur le plan économique, mais en plein milieu de l’année budgétaire, il est très difficile de planifier une réduction budgétaire en quelques semaines. » Il affirme que la direction fera « un gros effort » pour répondre aux exigences du gouvernement, mais son hésitation laisse croire que l’université pourrait se retrouver à court de fonds. Pour le moment, un gel temporaire de l’embauche a été décrété et toute économie po-tentielle est scrutée à la loupe. « Nous ne nous en sortons pas si mal, mais c’est difficile », dit-il calmement.

Au-delà des maux de tête -qu’impli-quent de telles contorsions budgétaires, Alan Shepard déplore surtout leur ca-ractère inattendu. « J’aimerais que le financement soit plus stable, plus prévisible, pour être en mesure de planifier à plus long terme », dit-il.

Revoir le système

Des nuages noirs flottent au-dessus des universités depuis quelques mois, mais les établissements québécois ne doi-vent pas attendre la prochaine éclaircie pour repenser leurs façons de faire, estime Alan Shepard. « Il semble que toutes les universités, et pas seulement Concordia, doivent apprendre à manœuvrer avec moins d’employés et moins de ressources. Et ce sera difficile étant donné que notre mission est d’offrir d’excellents services aux étu-diants, confie-t-il. Je crois que le système que nous connaissons a été conçu à une époque où l’université n’était ac-cessible qu’à l’élite de la société, il y a plusieurs décennies. Mais quand on passe de l’élite à la population générale, il y a sans doute des ajustements à faire. Il est difficile de mobiliser les ressources de la même façon quand le nombre d’étudiants augmente. »

Comment doit-on s’y prendre ? Telle est la grande question qui se pose, répond-il. « Je suis emballé de vivre dans un monde où autant de gens peuvent accéder à l’université. Reste maintenant à savoir comment offrir cette forma-tion à autant de gens tout en respectant la capacité à payer de la société. » Le recteur soulève par exemple la possibilité de revoir la structure des programmes, d’augmenter la collaboration entre les différents départements, de pro-fiter au maximum des nouvelles technologies numériques ou encore de miser sur davantage de cours offerts par des pairs, préalablement encadrés. « Toutes les options doivent être considérées. »

Dans une autre vie, alors qu’il enseignait la littérature et l’écriture au Texas, Alan Shepard se rappelle les nom-breuses heures qu’il consacrait à encadrer et soutenir les 20 ou 25 étudiants de sa classe. « Pouvons-nous encore nous permettre ce genre de formule à une époque où on souhaite que plus de gens aient accès à l’université ? »

Tirer son épingle du jeu

Cela dit, lorsqu’il parcourt les corridors de son université, l’homme qui se décrit comme un grand optimiste est fier de ce qu’il voit : une université multiculturelle, très urbaine, qui fait sa marque dans plusieurs disciplines. L’école de gestion John-Molson a notamment fait parler d’elle récemment grâce à son programme de mba qui figure parmi les 20 meilleurs du monde, selon le classement 2014 du Bloomberg Businessweek, glisse-t-il.

Le recteur considère malgré tout que Concordia, avec ses 46 000 étudiants pro-venant de 150 pays, n’est toujours pas reconnue à sa juste valeur. « Je crois que nous contribuons beaucoup à la société québécoise, mais que nous avons encore beaucoup à offrir. » Il est difficile de se distinguer dans le réseau universitaire québécois, où tous les joueurs convoitent le statut de « spécialiste » d’une discipline ou d’une école, conclut-il.

Alan Shepard espère qu’en demeurant à l’affût des nouvelles ouvertures et en osant miser sur des projets nova-teurs, Concordia réussira à tirer son épingle du jeu, là où on ne l’attend pas nécessairement. Ce pourrait être grâce à l’élargissement de la portée de District 3, ou à l’une des nombreuses idées griffonnées sur ce grand tableau blanc.

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