Culture

Martin Fontaine après Elvis Story

Après s’être glissé dans la peau d’Elvis durant 1 398 représentations toujours chaleureusement accueillies par le public et la critique depuis 1995, Martin Fontaine s’offrira un dernier tour de piste avant de ranger le personnage : il ne veut pas finir ses jours comme le King… Son objectif est de trouver sa place dans le circuit du showbiz international.

 

 Elvis Aaron Presley est mort le 16 octobre 1977 d’un arrêt cardiaque attribuable à une surconsommation des barbituriques qu’il avalait pour soutenir le rythme effréné des enregistrements, des tournées et des spectacles qu’il donnait à Las Vegas.

            Martin Fontaine, lui, prépare son après-Elvis pour montrer ses propres qualités de showman et monter sur les planches de Las Vegas sous des néons affichant son propre nom. L’artiste fera, au cours des prochains mois, le plus important pari artistique de sa carrière : montrer à l’industrie du spectacle que Martin Fontaine est un artiste complet et qu’il peut aussi captiver une salle sans les costumes et la voix du roi du rock n’ roll.

« Avec Showman, je veux aller au bout de mes limites, plonger dans l’eau bouillante en me réinventant à chaque spectacle », précise l’homme qui a séduit 1,6 million de spectateurs depuis dix ans en interprétant 50 000 fois l’un ou l’autre des classiques d’Elvis. « Avec ce spectacle, je veux retourner aux sources de la musique populaire américaine. Nous allons faire revivre les grands noms de la chanson noire, du blues et du soul jusqu’au funky et au hip hop, en passant par le rock et le rythm’n blues. Je veux rendre hommage à tous ces chanteurs noirs qui ont été à l’origine des grands courants de la musique américaine. »

Nouveau spectacle

            Comme d’autres artistes québécois, Martin Fontaine veut du même coup percer dans cette nouvelle culture musicale globale. Il vise le créneau des « shows de casinos, des spectacles de 90 minutes, sans entracte parce que les joueurs doivent retourner aux tables… » L’artiste interprète de 42 ans, originaire de Laval, rêve de répéter l’exploit d’Elvis Story, qu’il présentera vraisemblablement une dernière fois l’été prochain à Québec. Depuis son premier spectacle, le 21 juin 1995, Martin Fontaine n’a cessé d’être louangé pour son interprétation d’Elvis. Contrairement à la pléiade d’imitateurs amateurs qui parviennent tant bien que mal à s’approprier certains gestes et le timbre de voix du King, Fontaine semble retrouver les sentiments qu’éprouvait ce dernier en interprétant ses chansons. Jusqu’au détail des mimiques, l’authenticité est parfaite. Depuis les débuts, six choristes et quatre musiciens seulement viennent en renfort dans des décors qui, au prix de 125 000 dollars, n’ont pas coûté le dixième d’une mégaproduction de Las Vegas (entre 20 et 30 millions).

            Fort de cet amour inconditionnel de publics divers, Martin Fontaine affiche une confiance dans sa réussite qui semble sortir tout droit d’un cours de motivation personnelle. Il faut reconnaître qu’il a compris deux des grands secrets de la réussite. D’abord, il travaille très fort : « Je suis un gars de 200 soirs de spectacles par an. » Ensuite, il n’a jamais annulé une représentation, même le jour du décès de son père, qui l’a encouragé à sauter dans le monde du spectacle dès l’âge de 18 ans.

            Cet homme qui ne fréquentait pas beaucoup les livres a tout lu et tout vu sur Elvis. Il a cherché à découvrir tous les sentiments qui ont créé l’âme de l’artiste. C’est un profond respect pour l’intelligence du spectateur qui le pousse à rejeter toute imitation amplifiée, laissant la caricature à Falardeau. Cette passion pour Elvis n’envahit toutefois pas sa vie ; après le spectacle, il redevient Martin Fontaine.

un long chemin

            En France, il a donné 97 représentations au Théâtre Mogador (2004) et au Casino de Paris (2005), devant plus de 115 000 personnes. La critique parisienne cherchait les mots pour expliquer la magie qui pousse le chanteur, en fin de spectacle, à s’exprimer en français pour dissiper toute rumeur de réincarnation d’Elvis.

            Martin Fontaine a poussé l’audace jusqu’à présenter son Elvis Story à Biloxi, dans l’État du Mississipi, à 331 milles au sud de Tupelo, ville natale d’Elvis. Après le spectacle, le directeur de tournée du King, Joe Esposito, s’est dit stupéfait devant la vraisemblance du personnage. Il faut à l’artiste deux bonnes heures de maquillage, quatre perruques, seize costumes – tous bien cintrés à la taille afin d’amplifier les mouvements du bassin – pour revivre l’aventure d’Elvis, des Studios Sun en 1954 à son décès dans sa chambre, à Graceland, qui, encore aujourd’hui, reste fermée au public.

            Tout a été vérifié dans les moindres détails : il chante Teddy Bear dans sa vieille Packard ; ses vêtements blancs ont un même nombre de boutons en or ; il offre une Cadillac rose à sa mère qui ne sait pas conduire…

            Après s’être familiarisé avec plusieurs instruments, c’est à seize ans que Martin Fontaine décide de plonger dans le monde de la musique : il devient rapidement une bête de scène ou plutôt de bar, avec des groupes tous aussi inconnus que The Wheels, Area 514, On The Air, Beauregard, Red... Durant toutes ces années, il interprète tous les grands succès des décennies précédentes : « C’était une époque où nous avions la passion de la musique, la joie de vivre en équipe, l’enthousiasme de reprendre les tounes que le public aimait… » Mais les cabarets paient mal, et Martin Fontaine ne rechigne pas à faire des jingles pour Champlain Dodge Chrysler et Quincaillerie Dismat.

Puis, en 1995, Guy Cloutier et son neveu, Jean Pilote, croient avoir avec Elvis Story le spectacle qui lancera vraiment le Capitole de Québec, rénové à grands frais. Après quelque hésitation, on confie le rôle titre à Martin Fontaine, qui a ému le jury avec Love Me Tender et My Way. En 1996, Guy Cloutier veut débarquer à Paris, mais Elvis Presley Enterprise, la firme de la veuve de Presley, Priscilla, et de son beau-frère, Gary Hovey, bloque le projet.

Rayonnement international

Ce n’est que cinq ans plus tard, devant la qualité du spectacle de Martin Fontaine, que la firme de Los Angeles – qui, en dix ans, a engrangé 4 millions de dollars de redevances grâce à Elvis Story – étendra les droits au monde entier… sauf à New York et Las Vegas. Or, Martin Fontaine rêvait d’une carrière le long de la Strip, d’élever ses deux filles dans un ranch du Nevada. Mais malgré un succès incontesté sur trois continents, le gros contrat américain n’est jamais venu…

            Dans son entourage, certains affirment que les dirigeants du Capitole ont « isolé » Martin Fontaine et son spectacle durant dix ans parce qu’ils avaient besoin d’une grosse locomotive pour assumer les coûts de rénovation de la salle et de l’hôtel adjacent. Hormis les courts séjours à Biloxi, Paris et Tokyo, et quelques semaines dans le personnage de Zéro Janvier de Starmania au tournant du Millénaire, la carrière de Martin Fontaine s’est cantonnée place d’Youville, où, pour la 1 000e représentation, plus de 50 000 fans, dont Guy Cloutier, René Simard et José Théodore, ont pu voir le spectacle sur écran géant (Guy Cloutier a cédé sa participation dans le Capitole en 2002).

            En 2002, une fois de plus, les Québécois tentent de négocier avec les détenteurs des droits d’Elvis, qui sont passés aux mains de CFX Entertainment. Cette équipe continue de gérer de main de maître l’image du King. On ne doit pas voir Elvis grossir ; il ne faut pas parler de son demi-frère mort en bas âge… Les producteurs québécois doivent verser 12 % des revenus pour les droits d’utiliser l’image du roi du rock.

            Puis, un jour, c’est le choc… On apprend qu’un mystérieux investisseur a versé entre 30 et 50 millions de dollars américains pour les droits d’accès à la Mecque du showbiz. C’est le Cirque du Soleil qui a réussi ce tour de force. Elvis reprendra donc du service en 2008, dans un tout nouveau spectacle créé par l’entreprise de Ville Saint-Michel.

            Pour Martin Fontaine, pas question de rester à côté du téléphone à attendre l’appel de Guy Laliberté. Mais ses yeux brillent quand on lui parle d’un super show-casino sous les couleurs québécoises…

            Martin Fontaine reprend confiance avec le succès, l’été 2006, des 20 représentations de la « mégaproduction » d’Elvis Story au Centre Bell, dans une mise en scène de René Simard. Il jubile en lisant la manchette d’un quotidien : « Fontaine fait vendre des billets ».

            Devant sa réticence à poursuivre l’aventure d’Elvis, le Capitole et Jean Pilote embauchent un autre Elvis, un Américain du nom de Jamie Aaron Kelly, qui ne parviendra toutefois pas à créer le même emballement chez les spectateurs.

            Martin Fontaine décide alors de lancer sa PME ; il rédige sa mission d’entreprise en se promettant de débarquer un jour à Vegas. Cette fois, il chantera ses véritables héros : Ray Charles, James Brown et tous ces chanteurs noirs précurseurs de la musique d’aujourd’hui. Le nouveau spectacle, qui reprend pas moins de 130 pièces en pot-pourri, fera découvrir comment est née la chanson populaire aux USA, le long des rives du Mississippi ! Ironie de la situation, Martin Fontaine fera mentir ceux qui, à la suite de John Lennon, soutiennent que « tout a commencé avec Elvis ».

            Derrière cette fougue, il cherche un modèle commercial semblable à celui qui sous-tendait Elvis Story. On peut faire un calcul rapide des revenus de 104 représentations au Capitole, qui compte 1 300 places à 38 dollars chacune, pour des recettes brutes de 5,1 millions de dollars alors que les frais dépassent à peine 3 millions de dollars. Un beau rendement sur l’investissement !

            Le codirecteur artistique et conseiller financier de Martin Fontaine, André Dussault, ne veut rien laisser au hasard. « Il faut tenir la machine très serrée. Et arriver avec un bon produit, au bon prix, et au bon moment. » Pour lancer une version internationale de Showman, il doit trouver 5 millions de dollars. Là encore, Martin Fontaine n’a aucun doute. « Elvis Story a été un entracte dans ma carrière. Je veux redevenir le communicateur, le saltimbanque que j’étais, et partir à l’assaut de Vegas… »

            Ce goût du défi trouve, selon lui, sa source dans ses origines québécoises : « L’industrie du spectacle au Québec doit jouer de débrouillardise pour réussir. Notre marché est modeste, et l’hiver nous force à être inventifs. Il faut faire de grandes choses avec peu. Nous avons la chance de vivre dans une culture qui allie la créativité européenne à un professionnalisme du showbiz très américain. Tout est possible. »

 

            Toutefois, il ne veut pas la réussite à n’importe quel prix. « Il faut conserver le contrôle de sa vie, de ses ambitions. La vie d’Elvis est une triste histoire. Il a échoué. Avec son chapeau de cow-boy et sa guitare, il voulait s’amuser et réaliser ses rêves. Mais le colonel Parker et la machine en ont fait un produit. La vedette a dépassé l’homme. Il n’avait plus de défis. Finalement, il a abdiqué », résume le chanteur.

            Martin Fontaine, lui, empruntera un autre chemin, en entonnant sa chanson préférée d’Elvis, If I Can Dream.

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