Québec

La Marge de Manœuvre Des Syndicats

Entrevue avec le président de la CSN, Jacques Létourneau

Le Québec n’échappe pas aux déficits publics et à une croissance économique poussive. Les conventions collectives dans la fonction publique prenant fin au printemps 2015, gouvernement et syndicats ont rendez-vous, sous une logique d’austérité budgétaire, pour un face à face, voire un affrontement direct entre une partie syndicale affaiblie au fil des ans, et un gouvernement majoritaire en début de mandat. « Il nous faudra gagner la bataille de l’opinion publique », déclare à Forces le président de la CSN, l’une des plus importantes centrales syndicales au Québec. Les dés sont-il déjà pipés pour des solutions imposées d’avance ?

Jacques Létourneau préside la Confédération des syndicats nationaux (CSN), deuxième centrale syndicale au Québec après la FTQ, avec ses quelque 300 000 membres répartis entre plus de 2 000 syndicats issus tant du privé que du public, affiliés sous huit fédérations placées sous le chapeau CSN. Pour quatre de ces fédérations, des négociations s’amorcent dans la fonction publique et parapublique, sur fond d’un retour à l’équilibre budgétaire sous le signe de l’austérité et des compressions. Outre la rémunération, elles auront pour thèmes majeurs la situation financière des régimes de retraite, la sous-traitance, la privatisation, les compressions d’effectifs et la propriété des sociétés d’État.

Des conclusions déjà tirées ?

« C’est ma crainte. Avec ces rencontres de 15 minutes plutôt qu’un grand sommet réunissant les principaux acteurs autour des grands enjeux, les solutions semblent déjà déterminées », déplore Jacques Létourneau, qui dénonce un climat « doublement inquiétant ».

Depuis l’élection d’un gouvernement libéral au Québec, en avril dernier, les « mauvaises surprises » s’accumulent. Il y a eu le discours du premier ministre sur la réconciliation. Puis des rencontres à propos des finances publiques, au cours desquelles Philippe Couillard était invité à ne pas reproduire la ligne dure empruntée par son prédécesseur libéral Jean Charest, en 2000. « Philippe Couillard nous a dit qu’il retenait les leçons de 2000. Qu’il ne toucherait pas aux lois du travail et qu’il n’était pas sur le même registre qu’Ottawa. Puis sont venus le budget et l’annonce d’une austérité dure, brutale, avec des compressions attendues de quelque six milliards de dollars. »

Le président de la CSN évoque également le projet de loi s’attaquant à la problématique du déficit des régimes de retraite des employés municipaux. Les municipalités acceptaient pourtant les compromis et la voie de la négociation. « Les libéraux ont changé la dynamique, cassé le consensus et adopté une approche unilatérale », déplore-t-il.

Air de déjà-vu

Jacques Létourneau voit dans l’approche du gouvernement Couillard un écho de celle du gouvernement fédéral de Stephen Harper. Il en a contre ce gouvernement conservateur qui a opposé à la traditionnelle ouverture canadienne en matière de coopération internationale un visage religieux et un impératif de retombées économiques locales. Sur le plan intérieur, « ce gouvernement a cassé l’équilibre qui existait depuis 60 ans dans le dialogue social entre le gouvernement, les patrons et les syndicats. Le gouvernement fédéral a longtemps été progressiste. Aujourd’hui, c’est le gouvernement le plus à droite que nous ayons jamais eu à Ottawa. »

La CSN fera sentir sa présence lors de la prochaine campagne électorale fédérale de l’automne 2015. « Nous ne faisons pas de politique partisane. Nous ne recommanderons donc pas de vote, mais nous suggérerons à nos membres des candidats pour qui ne pas voter, ajoute-t-il. Ce gouvernement ne reflète pas nos valeurs québécoises. Nous ne sommes pas aux États-Unis ! »

Jacques Létourneau reproche également à ce gouvernement central d’avoir manœuvré sciemment pour affaiblir le pouvoir syndical au Canada. L’assainissement des finances publiques au fédéral a eu des retombées conséquentes sur celles des provinces, puis des municipalités, et provoqué un retour du déséquilibre fiscal au pays.

« Nous ne nions pas le niveau de l’endettement public, ni l’existence des déficits. Mais nous disons – comme le Fonds monétaire international et la Banque mondiale ne cessent de le marteler aussi – qu’il ne faut pas aller trop loin sur la voie de l’austérité. Qu’on peut prendre le temps de négocier et aussi de se donner des moyens de développement économique en réponse à cette croissance qui tarde à se manifester. »

Jacques Létourneau rappelle que le Québec s’est plutôt bien tiré d’affaires en 2008, lors de cette crise ayant donné naissance à la Grande Récession. « Nous avons cette culture au Québec, cette capacité de tirer les leçons des crises, comme celles des années 1980. Nous avons su faire la démonstration qu’il est possible de faire des réformes même en présence de conventions collectives. »

Mais cette pression, voire cette obsession du déficit est telle qu’il sera difficile de préserver les espaces de services publics à la population. Jacques Létourneau a déjà rappelé au ministre concerné que le réseau de la santé est sous réforme depuis 20 ans maintenant. Que les employés dans ce secteur sont ceux qui se plaignent le plus de leurs conditions de travail, suivis par ceux du milieu de l’éducation. « Sans être alarmiste, on peut dire qu’il est certain que la population va écoper, que cela se fera dans la souffrance. »

Jacques Létourneau s’attend à ce que dans l’environnement de « négociations » qui s’engage, le gouvernement sorte la carte du privé contre le public, des syndiqués contre les non-syndiqués. « Cela ne s’annonce pas en notre faveur. La bataille de l’opinion publique est centrale, et cette bataille, nous sommes en train de la perdre. Si le ton ne change pas, on s’en va vers l’affrontement. »

Affaiblissement syndical et accroissement des inégalités

Le leader syndical observe que l’équilibre social dans les rapports de force est en train de se rompre. Pourtant, nombre d’études établissent un lien étroit entre l’affaiblissement observable du mouvement syndical et l’accroissement des inégalités.

Pour ne citer que les conclusions du Rapport mondial sur les salaires 2010-2011, le Bureau international du travail (bit) allait plus loin en 2012, établissant une corrélation directe. « La négociation collective non seulement renforce le lien entre les salaires et la productivité, mais elle aide aussi à réduire l’inégalité », y mentionne-t-on. Il a été observé et mesuré que, dans les pays où le taux de couverture syndical était élevé, « l’inégalité salariale était nettement inférieure à ce qu’elle était dans les pays à faible couverture, à la fois globalement et dans la moitié inférieure de la distribution des salaires. En réduisant la dispersion des salaires et en relevant les salaires planchers, la négociation collective peut contribuer à réduire le risque de faible rémunération », pouvait-on y lire.

Le bit s’est également penché sur les effets de la crise. « La négociation collective a un impact capital sur le lien entre la croissance des salaires et la hausse de la productivité en général, et elle jouera donc un rôle essentiel dans le processus de redressement. » S’inspirant notamment du cas de l’Allemagne, l’organisme onusien a constaté que la présence syndicale conjuguée à une coopération étroite avec les employeurs et le gouvernement a permis de freiner les pertes d’emploi, au prix de concessions salariales temporaires mais sans compromettre les engagements à long terme.

Retenant cette fois l’expérience de la Hongrie, le bit ajoutait que « les entreprises couvertes par des conventions collectives ont supprimé moins d’emplois que celles qui n’étaient pas couvertes ». Et l’organisme de conclure que « le rôle des syndicats dans l’établissement de liens entre les salaires mensuels et la productivité du travail demeure fort dans les périodes de crise ».

Changement obligé

Jacques Létourneau reconnaît cependant que l’approche syndicale est condamnée au changement, que le discours, notamment, devra se renouveler. Le président de la CSN n’hésite pas à parler d’une syndicalisation en crise. « Il nous faut réformer la syndicalisation, l’ouvrir aux nouvelles formes d’associations de salariés. De changer de ton, aussi, pour rejoindre la nouvelle génération. Pour faire le pont entre la génération précédente, celle des Y, et celle du printemps Érable », a-t-il souligné en référence à cette vague de manifestations née d’un mouvement étudiant et qui a balayé le Québec en 2012. « Nous faisons face à un discours dogmatique de droite très dominant, ajoute-t-il. Le diktat des marchés, la financiarisation de l’économie et cette compétition internationale qui s’intensifie, des acteurs se concurrençant même à l’interne, opposant une usine à l’autre, sont autant d’éléments qui composent la réalité économique actuelle. »

Le président de la CSN admet toutefois que si le mouvement syndical a su s’adapter aux transformations des conditions dans le secteur privé, « nous n’en sommes pas là dans le secteur public. Mais il ne s’agit pas du même modèle d’affaires. Par ailleurs, nous avons été capables, syndicalement parlant, de développer des alternatives à la privatisation et à la sous-traitance maintes fois placées en priorité par les différents gouvernements. » Il donne l’exemple de la Commission Charbonneau mandatée pour enquêter sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction, riche en témoignages faisant ressortir les risques de -corruption et de dérapage dans ces rapprochements entre le public et le privé. « Sans compter la perte d’expertise dans le secteur public qui en découle, perte observée et dénoncée tant par les syndicats que par la partie patronale. »

Au gouvernement québécois, Jacques Létourneau envoie le message que « nous pouvons travailler ensemble, au-delà des idéologies. Cette notion néolibérale d’austérité sans nuances va provoquer une fracture sociale », prévient-il toutefois. À Ottawa, il souhaite l’avènement d’un gouvernement qui permettra au Canada de retrouver ses équilibres et sa personnalité de pays progressiste. Au monde syndical, il lance l’invitation au renouvellement, devenu un passage obligé, dit-il. Autrement, c’est tout un modèle de vie au travail qui risque de disparaître.

La table est mise

Depuis son budget de mai qui impose un régime minceur aux Québécois, le gouvernement Couillard ne cesse de marteler que « la situation est sérieuse ». Avec toutes ces agences de notation sur le dos, le ministre des Finances, Carlos Leitão, n’en démord pas. « L’atteinte de l’équilibre budgétaire, ce n’est pas une obsession, mais une obligation. » La table est mise avec, au menu, gel des effectifs et compressions.

Le budget de l’an 1 du gouvernement Couillard était on ne peut plus clair : le redressement des finances publiques québécoises passe par deux années d’austères restrictions qui n’épargneront pas les missions essentielles de l’État québécois que sont la santé et l’éducation, pouvait-on lire dans les manchettes.

Le déficit pour l’exercice 2014-2015, qui se terminera en mars prochain, doit s’élever à 2,35 milliards de dollars, soit 3,3 % des revenus budgétaires. La croissance des dépenses a donc été limitée à 1,8 % cette année et à un maigre 0,7 % l’an prochain, l’année prévue du retour au déficit zéro. Cela équivaut à des compressions de dépenses de 2,7 milliards cette année et de près de 6 milliards l’an prochain. Pour faciliter l’atteinte de cette cible, le gouvernement impose un gel des embauches tant dans la fonction publique que dans les réseaux de la santé et de l’éducation.

Aux postes budgétaires majeurs, la croissance des dépenses est réduite à 3 % cette année et à 2,7 % l’an prochain pour la Santé, et à 2,2 % et 1,9 % respectivement pour l’Éducation. Un exercice d’autant plus difficile qu’il est reconnu, même dans les documents budgétaires déposés en mai, que la « croissance naturelle » des dépenses dans le domaine de la santé, ce qui comprend la hausse des « coûts de système » et de la « clientèle », est de 3,9 %. Cette croissance atteint 3,2 % dans le réseau de l’éducation.

C’est toutefois durant le prochain exercice fiscal que les autres programmes touchant aux services à la population seront visés. Pour ce faire, le gouvernement a créé la Commission sur la révision permanente des programmes. Le ministre des Finances estime que 90 % des efforts pour atteindre l’équilibre budgétaire doivent provenir de la réduction des dépenses, dont le pourcentage est censé atteindre 95 % l’an prochain. En parallèle, une Commission d’examen sur la fiscalité québécoise a également été constituée.

Agences sceptiques

Tout en choisissant de laisser une chance au coureur, évitant ainsi une décote au Québec, les agences de notation ont tôt fait de manifester leur scepticisme. Elles ont pris en note la détérioration de la santé fiscale du Québec et mis en doute la cible de retour à l’équilibre budgétaire en 2015-2016. L’agence Moody’s, notamment, retenait que l’atteinte de l’équilibre budgétaire en 2015-2016 reposait sur une transformation substantielle de la manière de dépenser par rapport aux années passées et sur des mesures d'accroissement des revenus restant à trouver. « Compte tenu de la dépendance à ces facteurs, et vu la détérioration des équilibres fiscaux dans un passé récent par rapport aux cibles précédentes, la prévision d’un budget équilibré en 2015-2016 apparaît ambitieuse », ajoutait-elle. Le ratio de la dette brute du Québec devrait alors atteindre 54,9 % du pib.

Tout cela s’est déroulé au cours des mois de mai et de juin. En août, alors que se terminaient les travaux de la Commission parlementaire sur le projet de loi 3 portant sur la situation des régimes de retraite municipaux, le gouvernement continuait de préparer l’opinion publique. En point de presse à l’entrée d’un conseil des ministres, Carlos Leitão reconnaissait que le retour à l’équilibre sera difficile et que des services publics ne seront pas épargnés. « Il va falloir que nous soyons capables de vivre dans les limites de nos moyens. C’est contraignant, certes », avait-il ajouté. Son collègue au Conseil du Trésor, Martin Coiteux, n’allait pas jusqu’à emprunter le mot « coupes », mais indiquait que les mauvaises nouvelles pourraient arriver dès cet automne.

Puis, au début de septembre, dans le contexte d’un caucus des députés libéraux, le premier ministre Couillard a comparé l’état actuel des finances publiques aux crises budgétaires qu’avait connues le Québec sous des gouvernements péquistes de 1982 et de 1997. Il a rappelé à cette occasion que le gouvernement de René Lévesque, en 1982, avait décrété une réduction ponctuelle de 20 % des salaires de tous les employés de l’État. En 1997, le gouvernement de Lucien Bouchard empruntait la voie d’une mise à la retraite massive des fonctionnaires.

Philippe Couillard a évité de parler de compressions, mentionnant plutôt des « changements budgétaires » tout en reprenant le cliché : « toutes les pierres seront retournées ».

Durant le caucus, le ministre des Finances avait également jonglé avec l’idée de présenter un minibudget à l’automne, proposant finalement plutôt un scénario de mise à jour économique afin de pouvoir introduire de nouvelles mesures fiscales dès le 1er janvier 2015.

Maintenant, place aux « négociations » !

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.