Énergie

John Felmy : La fin du pétrole ? Pas pour demain !

Entrevue exclusive avec l’économiste en chef de l’American Petroleum Institute.
Personne ne connaît mieux l’industrie pétrolière et gazière américaine que John Felmy.
Depuis plus de 25 ans, ce docteur en économie se consacre entièrement à l’analyse des enjeux énergétiques américains : sécurité des approvisionnements de pétrole, contraintes environnementales, gaz de schiste, sables bitumineux canadiens, pipeline Keystone XL, politique énergétique du président Obama… rien ne lui échappe. 

À titre d’économiste en chef de l’American Petroleum Institute, John Felmy est, on s’en doute, un ardent défenseur des énergies fossiles. Il est convaincu qu’elles domineront encore longtemps les autres formes d’énergie pour la simple et bonne raison que, dans l’immédiat, rien ne peut y être substitué en termes d’efficacité et de prix. Forces l’a rencontré en octobre à l’occasion du Toronto Forum for Global Cities.

Le discours à propos du pétrole a changé : l’épuisement des réserves dont on parlait sans cesse il y a deux ans n’est même plus sur le radar. Que s’est-il donc passé ?
En fait, au cours des 150 dernières années, on a annoncé quatre fois la « fin du pétrole », et chaque fois, cette fin a été repoussée. Ce qui s’est passé, c’est que chaque fois, on a inventé de nouvelles technologies permettant d’extraire du pétrole de réserves jusque-là inexploitables. La dernière en date, le fractionnement hydraulique, nous a donné accès au pétrole et au gaz des « schistes », si bien que nous pourrions actuellement doubler notre production de pétrole et de gaz. En Pennsylvanie, sur les collines où je jouais enfant, nous avions l’habitude de croiser des prospecteurs à la recherche de gaz naturel. Ils en trouvaient des traces dans les morceaux de roc qu’ils cassaient, mais ils ne savaient pas comment l’extraire. Maintenant, ils le savent, et il y en aurait 500 milliards de pieds cubes rien qu’en Pennsylvanie. C’est extraordinaire !

Est-ce à dire que le problème de la sécurité des approvisionnements en pétrole qui préoccupe tant les Américains serait enfin résolu ?
Clairement. Les réserves des sables bitumineux, à elles seules, sont estimées à 170 milliards de barils, ce qui équivaut à 17 millions de barils par jour pendant les 30 prochaines années – l’équivalent de ce que les États-Unis importent actuellement ! Si vous ajoutez à cela les réserves de pétrole et de gaz contenues dans les schistes et les bio-énergies que nous sommes en train de développer, les États-Unis pourraient s’avérer complètement autosuffisants à l’égard des ressources énergétiques dans le contexte nord-américain.

À condition, toutefois, que l’on puisse acheminer le pétrole des sables bitumineux du Canada aux États-Unis. Ce n’est pas acquis, si l’on se fie aux résistances auxquelles se heurte le projet de pipeline Keystone XL, ne croyez-vous pas ? 
Peu importe ces résistances, je crois que ce pipeline sera construit, parce que c’est la seule solution réaliste. Il suffit de se demander de quoi les États-Unis ont besoin actuellement : ils ont besoin de beaucoup de pétrole, de pétrole qui provient de sources sûres et d’emplois. Keystone XL répond à ces trois objectifs. Nous avons besoin de pétrole et la seule interrogation qui demeure est  : d’où proviendra-t-il ? De pays éloignés ou du Canada ? Nous ne voulons plus de la première solution, car nous sommes à la merci d’une rupture d’approvisionnement. C’est pourquoi le Canada est le choix évident.

Pourquoi y a-t-il autant de résistances, si c’est à ce point évident ?
Les résistances sont strictement politiques, car les promoteurs de Keystone XL ont clairement démontré qu’ils prendront toutes les mesures nécessaires pour protéger l’environnement. Mais certains croient que si on arrive à stopper la construction du pipeline, on stoppera l’exploitation des sables bitumineux. C’est tout à fait illusoire ! Faites le calcul. À 80 dollars le baril, les sables bitumineux représentent 1 400 000 milliards de dollars, soit 10 fois le PIB canadien. Croyez-vous que l’on puisse empêcher l’exploitation d’une ressource dont la valeur égale 10 fois le PIB d’un pays ? Les sables bitumineux seront exploités et le pétrole sera exporté. Si ce n’est pas aux États-Unis, ce sera ailleurs. Et dans ce dernier cas, on émettra plus de CO2 qu’on ne le ferait avec Keystone XL, puisque le pétrole sera expédié par bateau, vraisemblablement en Chine, où il sera raffiné de façon moins écologique qu’aux États-Unis. Malgré l’avantage écologique d’exporter ce pétrole aux États-Unis, certains entretiennent une peur irrationnelle des sables bitumineux, ce que j’appelle le « facteur peur ».

C’est la même chose pour le fractionnement hydraulique dans l’exploitation des gaz de schiste. Plusieurs des arguments des groupes écologiques reposent sur la peur et sur des demi-vérités. Ils comparent, par exemple, le fractionnement hydraulique avec l’extraction traditionnelle du pétrole et du gaz, alors que ce n’est pas comparable puisque le fractionnement commence à deux milles sous terre ! Ils prétendent que le fractionnement contamine la nappe phréatique, alors que pas un seul incident n’a été rapporté. Au fond, ils sont contre les énergies fossiles sous quelque forme que ce soit.

Et de l’eau qui coule du robinet et qui s’enflamme, ça ne vous effraie pas ?
Ça n’a rien à voir avec la technique du fractionnement hydraulique ; on a observé ce phénomène bien avant que l’on commence à extraire le gaz des schistes ! En Pennsylvanie, par exemple, plusieurs puits artésiens laissent filtrer du gaz dans l’eau, du soufre ou des minéraux, parce qu’ils ont été mal construits ; cela a toujours existé.

Cela ne dispense pas les entreprises d’être rigoureuses quand elles utilisent la technique du fractionnement hydraulique, de suivre les règles, d’utiliser l’eau avec parcimonie et d’être transparentes quant aux produits chimiques qu’elles injectent dans le sous-sol. Toutefois, je dois reconnaître que, jusqu’à présent, nous n’avons pas pris la peine d’expliquer clairement au public ce que nous faisons. Nous sommes fautifs à cet égard.

Vous nous dites qu’on n’est pas près de se passer de pétrole, mais est-ce une si bonne nouvelle ? Les énergies fossiles sont quand même les plus polluantes parmi les sources d’énergie disponibles…
Il faut regarder la réalité en face : 94 % des véhicules de transport sont propulsés par des moteurs à essence ; 3 % fonctionnent au gaz naturel, à peu près autant à l’éthanol, et 0,2 % à l’électricité. Pouvons-nous avoir davantage de véhicules au gaz, de véhicules électriques  ? Oui, bien sûr, mais pour l’instant, ils sont plus dispendieux que ceux à essence et peu performants ; de plus, nous n’avons pas l’infrastructure pour les alimenter. Et à moins d’une découverte extraordinaire qui réduirait substantiellement les coûts de fabrication des véhicules électriques, la très grande majorité des véhicules continueront de carburer à l’essence, et la part des énergies fossiles dans le transport demeurera importante… Et pour longtemps, car il faut du temps avant que de nouvelles formes d’énergies s’installent. Il s’est écoulé 90 ans entre la découverte du pétrole, le 7 août 1859, et le moment où celui-ci a supplanté le charbon comme principale source d’énergie ! Pourtant, dès le départ, le pétrole était plus efficace et offrait plus de souplesse que le charbon.

Vous semblez croire que les énergies renouvelables joueront un rôle négligeable dans l’avenir des États-Unis.
Au contraire, je crois que leur rôle va s’accroître ; d’ailleurs, toutes les projections vont dans ce sens. Les énergies fossiles – pétrole, gaz et charbon – continueront à accaparer 80 % du marché jusqu’à 2030-2035 et déclineront lentement par la suite au profit des énergies renouvelables. Deux facteurs essentiels influeront sur la croissance des énergies renouvelables : leur usage et leur prix. Quand les écologistes affirment, par exemple, que l’éolien et le solaire pourraient remplacer le pétrole, c’est faux, car ces nouvelles énergies servent essentiellement à produire de l’électricité, alors que c’est le cas d’à peine 1 % du pétrole. Par contre, 48  % des centrales électriques fonctionnent au charbon et 76 % des résidences sont alimentées au gaz naturel ; c’est donc dans ces secteurs-là que les énergies renouvelables pourraient avoir une place de choix – mais c’est là que le prix intervient. Prenez le solaire : il y a certes un brillant avenir pour l’utilisation de panneaux solaires pour chauffer, climatiser et alimenter en électricité les résidences, mais au prix actuel de l’électricité, ils ne sont pas compétitifs. Pour qu’ils le soient, il faudrait que le prix de l’électricité augmente, et c’est une décision qui incombe aux services publiques.

Cet argument vaut aussi pour le pétrole : tant que l’essence sera aussi peu chère aux États-Unis, comment les voitures hybrides ou électriques pourront-elles faire concurrence aux voitures à essence ?
En tant qu’économiste, je ne peux nier cela ; mais aux États-Unis, il n’est pas viable, politiquement, de hausser le prix de l’essence. Le cimetière politique est jonché de candidats présidentiels potentiels qui avaient suggéré de le faire.

L’American Petroleum Institute est très critique à l’endroit des politiques de l’administration Obama. Pourquoi ?
Parce que les démocrates ont décidé de hausser les taxes de l’industrie pétrolière et gazière. Ce ne sont pas les mots qu’ils utilisent : ils disent qu’ils vont nous enlever les subsides dont nous bénéficions, alors que nous bénéficions des mêmes allégements fiscaux que les autres industries ! Ce n’est que du verbiage de politiciens pour faire passer la mesure. Au lieu de nous taxer, le gouvernement devrait nous laisser explorer librement. Nous paierions plus de redevances au gouvernement, nous créerions des emplois et nous produirions davantage, ce qui assurerait la sécurité énergétique de notre pays.

Or, ce n’est pas ce qu’ils font : ils refusent d’émettre de nouveaux permis d’exploration tout en affirmant publiquement qu’ils sont favorables à l’exploration. Et pendant ce temps, ce sont les Chinois qui créent des emplois, et comme ils ne sont pas soumis aux mêmes règles environnementales que nous, les émissions de CO2 augmentent. D’ailleurs, la Chine est le plus gros émetteur de CO2 de la planète. Nous nous tirons dans le pied, et il en sera ainsi tant que la Chine n’aura pas signé d’entente internationale.

N’est-ce pas ce que disent les Chinois à propos des États-Unis, qui ont toujours refusé de signer le protocole de Kyoto ?
Peut-être, mais nous ne pouvons pas nous désarmer unilatéralement.

Comment voyez-vous l’avenir énergétique des États-Unis ?
Je vois une forte croissance de la demande d’énergie, car tant que notre population et notre PNB continueront de croître, nous aurons besoin de plus d’énergie, et de plus de toutes les formes d’énergie, fossiles et renouvelables. Nous aurons besoin de tout, partout, tout le temps, voilà ma vision de l’avenir.

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À PROPOS DE JOHN FELMY ET DE L’API

John Felmy est économiste en chef à l’American Petroleum Institute. Il est né en Pennsylvanie et a obtenu une maîtrise en économie au Pennsylvania State University, puis un doctorat à l’Université du Maryland. Il est membre de l’American Economic Association et de I’International Association for Energy Economics.

L’American Petroleum Institute (API) regroupe plus de 480 sociétés pétrolières et gazières américaines qui fournissent à elles seules la majeure partie du pétrole et du gaz consommés aux États-Unis. Ces entreprises, dont dépendent 9,2 millions d’emplois, ont des activités qui repré-sentent 7,7 % du PIB américain. Les taxes payées sur les produits pétroliers et gaziers et les impôts versés par les entreprises et les travailleurs de ce secteur totalisent 86 millions de dollars par jour, soit plus de 31 milliards par an.

KEYSTONE XL EN VEILLEUSE

TransCanada est le promoteur du projet Keystone XL, un pipeline de 2 673 kilomètres qui relierait Hardisty, en Alberta, à Port Arthur, au Texas. Son coût est estimé à sept milliards de dollars. Jusqu’à 20 000 emplois directs seraient créés, selon TransCanada. Les opposants à ce projet craignent la contamination de l’aquifère d’Ogallala, l’un des plus importants du monde, en cas de déversement de pétrole. Le 10 novembre dernier, le Département d’État a suspendu la construction de Keystone XL, au moins jusqu’en 2013.

LIBRE-ÉCHANGE ET SÉCURITÉ D’APPROVISIONNEMENT

Le chapitre 9 du Traité de libre-échange interdit au Canada d’imposer des taxes sur un produit énergétique exporté aux États-Unis, à moins que ces taxes ne soient appliquées au même produit au Canada. Le Canada s’engage aussi à maintenir constante la part de l’ensemble des produits énergétiques dont il dispose et qu’il exporte aux États-Unis. En conséquence de quoi le Canada ne pourrait, par exemple, restreindre ses exportations de produits énergétiques aux États-Unis, à moins qu’il ne restreigne la consommation canadienne dans une proportion semblable. Les États-Unis ont les mêmes obligations envers le Canada.

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