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Ainsi parla John Kenneth Galbraith

Le gouvernement reflète de plus en plus ce que nous pourrions appeler la « conscientisation du public ». Il y a une divergence, un conflit entre les objectifs des organismes économiques, surtout les grandes sociétés, et les besoins de la population. Ce qui veut dire qu’il y aura une lutte de plus en plus apparente pour le pouvoir. Elle a déjà commencé. Elle se situera plutôt au niveau du pouvoir législatif qu’à celui de l’exécutif. Elle se déroulera en premier lieu pour la reprise en main du pouvoir législatif, en vue de la défense des intérêts de la population.

Analyser les propos de John Kenneth Galbraith (1908-2006) rapportés dans une entrevue pour FORCES, menée par Éric Gourdeau il y a trente-quatre ans, ne semblait pas a priori une tâche exaltante. Surprise : cette relecture révèle la clarté tranchée des propos de Galbraith et, avant tout, sa grande capacité à anticiper les courants politico-économiques.

 

Ancien directeur de l’Institut d’économie appliquée, en 1976, et professeur titulaire à l’École des hautes études commerciales, Léon Courville a ensuite fait carrière à la Banque Nationale, où il entra comme vice-président et chef économiste, avant d’en devenir président et chef des opérations. En tant qu’universitaire, Léon Courville est reconnu pour ses travaux de recherche et à titre de consultant auprès des entreprises et des gouvernements. Il se définit aujourd’hui comme « économiste et vigneron ».

Rappelons d’abord le contexte entourant les années 1972-1973. C’est l’époque de la Guerre du Vietnam, des difficultés des États-Unis à l’échelle mondiale, dans leurs relations économiques et politiques. C’est une période de tensions syndicales en Amérique du Nord. On note les premières alertes à l’inflation (alors que celle-ci se situe encore autour de 4 %) et des pressions annonciatrices du premier choc pétrolier. Au Canada et au Québec, la crise d’Octobre fournit des arguments politiques et économiques à la séparation du Québec. C’est aussi une époque d’agitations syndicales, verbales et autres. Le tout avec en toile de fond la tentation socialiste de l’Occident face aux transitions lourdes et aux déplacements de la production vers les pays à faible économie. On assiste au Canada à des débats sociaux concernant la santé, et quelques hurluberlus parlent de la planète Pollutio !

Ensuite, situons l’homme. John Kenneth Galbraith est un grand homme à de multiples égards. Sa taille physique a de quoi faire rager une équipe de basket-ball. Il suscite l’envie de beaucoup de ses collègues professeurs d’université et économistes. C’est un grand homme par son influence auprès des gouvernements et politiciens nouvelle vague, tant aux États-Unis que dans le monde. C’est aussi un grand homme par sa perspective et le regard qu’il pose sur les choses. Est-ce un grand économiste ? Probablement pas. Il lèguera peu de chose à cette science. Mais c’est un homme admiré pour son influence et sa culture, contesté par la classe doctorale pour ses positions et son argumentation iconoclastes, un penseur difficile à cataloguer idéologiquement. Galbraith est un électron libre, imprévisible pour la presse et les commentateurs. Il est le plus capitaliste des socialistes ou le plus socialiste des capitalistes…

Donc, on le traite de fumiste. Il transgresse les frontières de la raison et de la science et abuse de son statut. Mais il met les bouchées doubles : son regard est perçant, et sa lentille grand-angle englobe de multiples disciplines. Il fait de la politique économique sur une grande échelle. Mais par-dessus tout, en bon Écossais, comme Adam Smith, son intérêt est de décrire et d’anticiper les évènements mondiaux plutôt que de faire progresser la science. Galbraith prétend faire avancer les connaissances. D’ailleurs, il est très peu moraliste, ce qui semble parfois décourager son interlocuteur. Il échappe ainsi à cette très malsaine habitude des gens de gauche ou des représentants de la presse à tout moraliser, ce qui n’aide évidemment ni à comprendre, ni à anticiper, ni à expliquer. C’est peut-être pour cette raison qu’il a perdu leur amitié, lui qui avait pourtant d’abord frappé la droite.

Évidemment, Galbraith a été contesté à son heure, mais quelle belle idée de le relire trente ans plus tard ! A priori, il s’avère difficile d’accorder une grande crédibilité à ces personnes qui projettent des tendances sans s’appuyer sur une démarche scientifique. Un homme cultivé en vaut un autre, et justement, l’un dit le contraire de l’autre. On ne peut discriminer entre l’un ou l’autre. Seul le temps est juge. Trois décennies plus tard, cette entrevue témoigne de la pertinence des propos de Galbraith. Son analyse renvoie l’accusation de fumisterie au fond du panier ! Même le signataire de cette note en prend pour son rhume, surpris et étonné par la justesse de ses anticipations.

 

 

1972  Le déclin supposé de l’Amérique

Je croirais volontiers qu’il s’agit d’un problème de transition, d’une transformation assez malaisée des buts que fixe la société. La société américaine a eu des objectifs assez clairement délimités pendant tout le XIXe siècle et une grande partie du XXe : la croissance de son économie, la mise en valeur de ses ressources, l’accroissement des richesses, l’expansion industrielle, tout ce que l’on associe à l’économie, au sens large du terme. Et la réussite se mesurait simplement au rythme de l’expansion économique, à l’aptitude à éviter les crises. Le mérite se mesurait tout aussi simplement au travail des individus, à leur rôle dans cette expansion et au montant d’argent qu’ils amassaient chemin faisant.

            L’expansion économique n’est plus, pour bien des gens, la seule preuve de réussite sociale, et nul n’avoue plus guère en public que l’accumulation des richesses constitue pour lui l’unique étalon du mérite. L’ensemble de nos objectifs est, de nos jours, bien moins cohérent ; les préoccupations intellectuelles y jouent un rôle, tout comme les préoccupations artistiques et les nouvelles manières de vivre. On commence à accorder un peu de signification au sentiment qu’il est possible de mener une existence pleine de réflexion et de sérénité. Tout ceci, bien entendu, semble chaotique aux gens dont l’éducation a eu pour credo les critères plus simplistes du rendement économique.

            La recherche progresse beaucoup plus activement aux États-Unis – je devrais dire en Amérique du Nord – que partout ailleurs dans le monde. C’est nous qui refusons le plus énergiquement de nous satisfaire d’une réussite mesurée à l’aune économique. Et là, la communauté nord-américaine est véritablement révolutionnaire. Dans ses valeurs, pas dans son système économique.

2007  Quand on lui parle du déclin de la civilisation américaine, Galbraith corrige le tir en évoquant la transition entre un système orienté vers le développement et l’expansion, à l’échelle de la société et de l’individu, vers une perspective plus qualitative axée sur l’épanouissement. Et il n’a pas eu peur d’ajouter que l’Amérique du Nord est à l’avant-scène dans la recherche des paramètres de cette transition. Il est, en effet, indéniable que les Américains, et aussi les Canadiens, ont devancé leurs concurrents mondiaux dans l’évolution de leur société vers le savoir.

1972  Les enjeux environnementaux

            Le terme « environnement » englobe beaucoup de choses. Sous une forme aisément perceptible, il sert à attirer l’attention des gens sur l’insatisfaction que provoquent les anciens critères de la réussite. Le prix de la réussite économique, y compris un taux élevé d’expansion, tout le monde se rend compte qu’on le paye en pollution de l’air et de l’eau, en atteintes à la sérénité des paysages, en dégradation des campagnes. Le Canada, le Japon, l’Angleterre, la Nouvelle-Angleterre, aucune de ces contrées n’est aussi belle qu’elle l’était il y a cinquante ou cent ans. C’est facile à voir. Et c’est ainsi que les dégâts subis par l’environnement ont été l’une des raisons principales, sinon la principale, qui ont incité les gens à se demander si la croissance économique était bien l’objectif ultime de l’homme.

            Des générations de Canadiens ont porté leurs regards vers les Territoires du Nord-Ouest et vers le Nord du Québec et de l’Ontario. Les Américains ont fait de même pour l’Alaska. Et tout le monde se disait : « C’est là qu’est l’avenir. » Il y a heureusement très peu de pays où l’avenir demeure aussi éternellement lointain que dans l’Arctique et le Sub-Arctique. Le nombre d’habitants y augmente très lentement. L’exploitation des ressources y est lente aussi, sauf dans des cas isolés d’abondance exceptionnelle. Les hommes préfèrent un environnement plus équilibré pour y vivre et pour y travailler. Aussi le Nord demeure-t-il une déception économique permanente, dans la mesure où il a la bonne fortune de ne pas receler de pétrole. Bien entendu, nous ne pouvons pas être absolument certains que tout cela demeurera vrai dans l’avenir. Il faut nous méfier d’un réveil d’enthousiasme pour l’expansion de ce cher Nord ! Les deux pays feraient peut-être bien de fermer leurs territoires septentrionaux, d’assurer leur protection, de les considérer comme un parc gigantesque et de les défendre contre toute exploitation de leurs ressources et toute activité industrielle. De toute façon, la lenteur de la croissance du Nord se révélera un jour être son plus grand atout, ce qui nous permettra de protéger une partie de la planète contre les ravages de l’expansion économique. Il arrivera un moment où prévaudra l’idée qu’il existe d’autres objectifs que l’exploitation des ressources et l’expansion industrielle. On reconnaîtra qu’il faut assurer la protection de certaines parties de la planète en raison de leur vocation absolue de pays vierges, de lieux de détente, à cause de la beauté de la nature, ou même sans aucune raison.

2007  La pollution est perçue comme un grave fléau, et la dégradation de la beauté et de la sérénité de la planète comme un prix trop élevé pour l’expansion économique. Galbraith va même jusqu’à proposer que les États-Unis et le Canada ferment leurs régions septentrionales au développement des ressources pour se protéger des « ravages de l’expansion économique » ! Et les mouvements de protection de la nature prendront de la vigueur…

 

1972  Collectivités et pouvoir économique

            Nous nous rendons parfaitement compte, tant aux États-Unis qu’au Canada, de la puissance des grandes sociétés et de leurs technostructures. General Motors, General Electric, General Dynamics, International Nickel, Massey-Ferguson et autres, tous ces organismes modèlent effectivement et notre vie et la politique de l’État. Mais de plus en plus, nous réagissons contre leur pouvoir, et quelques-unes des fondations de leur puissance commencent à s’effriter grâce à la compréhension populaire. Nous commençons à faire progresser ce que j’appelle la « conscientisation du public ». Cette prise de conscience résulte de la mesure de l’écart qui existe entre les objectifs des grandes sociétés telles que General Motors et l’intérêt public. Avec l’expansion économique, cet abîme s’élargit de plus en plus. Et par conséquent, il se développe une opposition dans l’opinion publique, qui réclame une surveillance sans défaillance pour défendre les objectifs de la collectivité contre ceux des grandes entreprises. Il y a dix ans, il n’existait pas de conscientisation de ce genre. Pendant toute la période où nous avons placé l’expansion économique sur un piédestal et affirmé qu’il n’y avait rien de plus important, il était logique, voire inévitable, de laisser aux entreprises une grande latitude. Maintenant, au fur et à mesure que nous nous posons des questions sur la valeur de l’expansion économique en tant qu’objectif exclusif, nous sommes moins disposés à accorder l’autonomie aux grandes entreprises, à l’instrument d’expansion qu’elles représentent. Nous sommes moins disposés qu’auparavant à leur permettre de dominer nos vies.

            Nous nous apercevons également que les grandes entreprises n’exploitent pas les domaines de l’économie où se font sentir de grands besoins collectifs. Nous n’avons pas expressément besoin d’un plus grand nombre d’automobiles. Nos besoins en matière d’accroissement de la production de l’acier ne sont pas urgents ; les autres conditions de base nécessaires à une civilisation industrielle sont suffisamment bien remplies. Là où les grandes entreprises sont présentes, les problèmes économiques de la société sont très rarement urgents. C’est là où elles n’existent pas que nous constatons des insuffisances considérables : dans le logement, les services de santé, le transport des banlieusards et la plupart des services quotidiens des villes modernes. Et c’est ici que le public exerce des pressions et milite en faveur du socialisme. Les habitants du Canada ne peuvent pas se révolter, sur le plan politique, contre la pénurie d’automobiles. Mais tout gouvernement, dans la perspective d’élections, porte un intérêt accru aux services médicaux et au logement ! Dans l’avenir, l’attention du public se concentrera de plus en plus sur ces secteurs anémiques, ce qui permettra aussi aux entreprises d’être moins en évidence.

2007  Les technostructures corporatistes sont des obstacles aux changements dans les habitudes de vie ; la compréhension populaire poussera les gouvernements à diminuer le temps d’écoute qu’ils accordent à ces technostructures.

 

1972  Idéologies et développement économique

            À un certain niveau d’expansion économique, les divers pays du monde dit « capitaliste » connaissent un essor très semblable. Et il y a très peu de changements dans le monde capitaliste auxquels on ne puisse trouver d’équivalents approximatifs dans les pays socialistes. Je ne fais pas allusion ici à la Chine, exemple d’un pays socialiste qui débute au bas de l’échelle du développement économique, ce qui la met un peu à part des autres pays socialistes. Mais, en Union soviétique ou en Europe de l’Est, on se pose en grande partie les mêmes questions que dans les pays de l’Ouest. Les universitaires soviétiques qui viennent me voir à Cambridge sont fortement préoccupés par l’impact de l’industrie sur les milieux naturels. En généralisant, je l’ai dit bien souvent, si vous voulez produire de l’acier à grande échelle, votre organisation sera la même à Magnitogorsk (URSS) ou à Hamilton ( Ontario), et elle imposera sa philosophie à la culture.

            Je viens de parler de la Chine. Ce pays possède un niveau de vie très inférieur à celui de l’Union soviétique. Ce qui nous frappe, c’est l’importance que les Chinois accordent à leur réussite économique bien plus que nous ne le faisons, nous, ou que ne le font les Européens de l’Ouest, ou (on le devine) les Soviétiques. Il nous faut une fois de plus constater que ce que nous attribuons à une différence idéologique s’explique en réalité par le niveau de développement. Les Chinois se rendent compte qu’ils ont des besoins plus urgents ; dès lors, ils travaillent plus et concentrent tous leurs efforts sur la production. L’idéologie est surtout une forme de résistance psychique aux changements souhaitables, mais c’est une résistance qui s’affaiblit, dont l’efficacité diminue de jour en jour devant la force des circonstances.

2007  Étonnant : Galbraith écrit encore l’histoire par l’anticipation, concernant la Chine et l’URSS d’alors. Là où tout le monde voit des différences idéologiques, il fait plutôt état du niveau de développement économique pour expliquer leurs préoccupations différentes quant aux valeurs de la société. Et allons-y d’une citation bien appropriée : « L’idéologie est surtout une forme de résistance aux changements souhaitables. »

 

1972  Social-démocratie

            En Occident, nous imposons une certaine discipline intellectuelle en décidant de ce qui est respectable et ce qui ne l’est pas, et c’est la société – que l’on appelle vaguement « Establishment » – qui prend cette décision. Il s’est révélé quelque peu dangereux, tant au Canada qu’aux États-Unis, de parler d’une redistribution des richesses, qui est une nécessité, ou du revenu minimal garanti que nous pouvons nous permettre. Toute personne qui s’y est hasardée s’est exposée à de vertes réprimandes de la part de l’Establishment. En Union soviétique, la ligne politique du parti est encore bien plus expressément imposée. Dans laquelle de ces sociétés un hérétique peut-il le plus facilement vivre? C’est très clair pour moi. Étant un hérétique modéré, j’ai fait une belle carrière dans l’une de ces sociétés. Dans l’autre, j’aurais peut-être eu des ennuis, ou je serais devenu conformiste ... car je ne suis pas particulièrement courageux !

            Le gouvernement reflète de plus en plus ce que nous pourrions appeler la « conscientisation du public ». Il y a une divergence, un conflit entre les objectifs des organismes économiques, surtout les grandes sociétés, et les besoins de la population. Ce qui veut dire qu’il y aura une lutte de plus en plus apparente pour le pouvoir. Elle a déjà commencé. Elle se livrera plutôt au niveau du pouvoir législatif qu’à celui de l’exécutif. Elle se déroulera en premier lieu pour la reprise en main du pouvoir législatif, en vue de la défense des intérêts de la population. La reconquête de l’exécutif, qui est en symbiose avec les grandes sociétés – il suffit de songer au Pentagone et aux entreprises qui y sont liées – sera beaucoup plus lente et plus difficile.

            Le vieux modèle social démocrate offre de nombreux avantages. Il représente beaucoup moins de résistance au renforcement des secteurs faibles : le logement, la santé et le transport. Mais il n’est pas spécialement destiné à assurer la gestion d’une croissance économique, dont le rôle diminue, ou à faire face à la divergence qui va en augmentant entre les organisations économiques et l’intérêt de la population.

            J’espère qu’au cours des vingt-cinq prochaines années, on parlera plus du socialisme qu’on ne l’a fait au cours des vingt-cinq dernières. Et cela, à cause des secteurs congénitalement faibles. La propriété collective et le socialisme vont prendre de plus en plus d’importance dans les secteurs du logement, du transport et de la médecine. Aux États-Unis, on en arrive maintenant à la nationalisation d’une industrie très faible : les chemins de fer. Nous devons nous rendre compte de ce que nous faisons, sinon nous aurons un socialisme apologétique et bâtard. Il faut ressentir la fierté de diriger une compagnie de chemin de fer qui marche, un service de santé efficace, de construire et d’entretenir des habitations convenables ; et il faut le faire avec le sens d’une mission à accomplir.

            Pour en revenir aux syndicats, je crois que dans les grandes industries de production en série, noyau du vieux système industriel, il va se passer deux choses : les syndicats auront tendance à s’intégrer à la technostructure et, dans les industries plus récentes, plus techniques, le sens d’identification à une classe sociale ne se développera pas. C’est pourquoi il n’y a pas de syndicats chez IBM.

            Paradoxalement, dans les industries faibles dont j’ai parlé et dans les rapports avec le gouvernement, les syndicats jouent un rôle de plus en plus important. Dans ces secteurs, il est impossible de régler les conflits de travail en augmentant les prix et en faisant payer la note au consommateur. Si bien que, pour emboîter le pas aux industries à fortes technostructures, qui ont des systèmes plus dynamiques pour négocier les salaires, il faut que se développent des organisations syndicales dans la fonction publique, l’éducation et autres services publics, et dans une certaine mesure, dans l’agriculture.

2007  La prise de position de Galbraith en faveur du contrôle des prix et des salaires demeure une attitude très controversée. Son argument principal est la facilité qu’ont les entreprises et les syndicats à s’organiser entre eux et à faire assumer par le reste de la société les frais de leurs manigances. D’après Galbraith, il n’y a pas de pouvoir compensatoire à ces technostructures si habiles à manœuvrer les gouvernements et à manipuler l’opinion. Le journaliste qui mène l’entrevue n’en revient pas ; Galbraith réitère l’importance de renforcer les secteurs faibles comme la santé, le transport ou le logement, et la nécessité d’une troisième voie. Donc, les syndicats comme sauveurs ? Non, dira Galbraith, c’est la voie du public ! Lors d’un échange annexe, avec, semble-t-il, une certaine exaspération, il répond même : « Je la considère comme la seule voie ». N’oublions pas qu’à cette époque, on assistait au début d’une démocratie plus participative ; de nouveaux canaux sollicitaient l’expression des citoyens. Et, comme on le pousse à en rajouter, le penseur préconise la présence des syndicats dans ce qu’il appelle les « industries faibles », telle la santé ; il est impossible de toujours compenser hausses de salaires et hausses de prix, d’où le développement naturel des technostructures syndicales pour affronter le gouvernement et ses fortes structures technocratiques.

            On voit bien que Galbraith a vu juste dans le secteur public, mais que dans le secteur privé, le contrepoids syndical s’est fortement étiolé ; d’ailleurs, les contrôles des prix et des salaires ont perdu leur lustre, puisque les effets pervers de leur mise en œuvre au milieu des années 1970 ont démontré leur inefficacité.

1972  Sociétés multinationales

            L’avenir des grandes entreprises multinationales est un sujet qui pourrait à lui seul faire l’objet d’un long débat. L’entreprise multinationale a deux grandes fonctions. Premièrement, elle se substitue à l’ancienne structure du commerce international. Elle suit le produit – qu’il s’agisse d’une Volkswagen ou d’un appareil de télévision Sony – dans le pays où il est vendu. Elle contribue à y établir les prix, à y faire de la publicité et à influencer le consommateur de ce pays. C’est une adaptation à grande échelle aux tendances modernes de l’entreprise qui veut dominer le marché, acquérir un certain degré d’influence sur ses clients et étendre son emprise au-delà de l’ancien système de marché.

            Deuxièmement, la société multinationale diminue les risques inhérents à la production à bon marché dans d’autres pays. Elle s’installe au Japon, à Hong Kong ou à Taiwan pour fabriquer des pièces détachées, des téléviseurs ou des automobiles. Puis elle les vend aux États-Unis, sous une marque de fabrique américaine ; elle élimine ainsi la concurrence possible de producteurs à bon marché installés à l’étranger.

            Il est un peu dépassé de considérer les sociétés multinationales comme une menace typiquement américaine pour le monde, alors qu’elles sont souvent un procédé employé par des entreprises américaines pour protéger leur situation sur leur marché américain, en produisant à moindres frais à l’étranger. Il ne fait aucun doute que ces sociétés multinationales diminuent le pouvoir des gouvernements nationaux. Si un gouvernement ne leur plaît pas, elles ont la possibilité de déménager. Toutefois, je ne partage pas l’opinion selon laquelle la diminution du pouvoir des gouvernements nationaux est toujours déplorable.

            Le monde, dans notre siècle, a davantage souffert du pouvoir des gouvernements nationaux qu’il n’en a tiré profit. À beaucoup d’égards, le Marché commun est une adaptation aux sociétés multinationales. Il limite le pouvoir des nations. Il faut accueillir avec joie tout ce qui attenue l’émotivité nationaliste des Français et des Allemands et ce qui les pousse à penser en Européens.

            Ce sont les États-Unis qui souffrent le plus, en ce moment, de ce phénomène des sociétés multinationales, car le fait qu’elles choisissent le lieu de production le moins coûteux frappe durement de nombreux types d’emploi. Et nous ne pouvons pas faire face à la concurrence des fabricants d’automobiles étrangers. Mais on n’entend guère parler de représailles contre Volkswagen ou contre les grands fabricants d’automobiles japonais, car cela provoquerait des réactions contre les sociétés multinationales américaines.

2007  Pourtant, la concurrence internationale a joué ce rôle de pouvoir compensatoire, et Galbraith n’a pas perçu cet aspect, lui qui reconnaissait pourtant le rôle des entreprises supranationales (rappelons-nous qu’à l’époque de cette entrevue, le mot « multinational » représentait plus un argument qu’une description). Et c’était là le début de la mondialisation, puisque les marchés communs découlent d’une adaptation aux sociétés multinationales. D’ailleurs, les condamner ne servirait à rien, et de plus « le monde a souffert davantage dans notre siècle du pouvoir des gouvernements nationaux qu’il n’en a tiré profit. »

            Les États-Unis auraient pourtant dû être les premiers concernés, puisque c’est de là qu’est parti le mouvement. Et chaque fois qu’une entreprise multinationale produit à l’extérieur des États-Unis, elle prive ce pays d’emplois. Mais comme l’a dit Galbraith : la communauté nord-américaine est véritablement révolutionnaire… dans ses valeurs, pas dans son système économique !

 

1972  Le Canada

            Si l’on s’en tient à l’aspect purement technique, le Canada est une unité administrative d’une dimension préférable à celle des États-Unis. Ce pays est assez grand pour assurer le fonctionnement de tous les services publics et sociaux indispensables, mais assez petit pour qu’un certain degré de responsabilité personnelle soit associé à son administration. Les gens savent qui sont les ministres et connaissent même quelques fonctionnaires. Il est agréable de pouvoir écouter Radio Canada plutôt que de dépendre des réseaux CBS et NBC et de leurs effroyables bêtises ! L’encouragement des arts a bien des avantages, et la culture canadienne-française affirme beaucoup plus son identité dans le cadre du Canada que dans le cadre beaucoup plus étendu des États-Unis. Toutefois, le principal avantage est d’ordre administratif. Un petit pays s’administre beaucoup plus facilement qu’un grand. Le Canada possède une meilleure administration, un meilleur système judiciaire, un système plus efficace de protection de la vie et de la propriété, probablement un meilleur système d’éducation et des services sociaux certainement supérieurs à ceux des États-Unis. Ce n’est pas parce que les Canadiens sont plus astucieux que les Américains ou qu’ils vont plus souvent à l’église, c’est que, tout compte fait, le pays a des dimensions plus commodes. La Hollande, la Belgique et la Suèdesont des nations prospères pour les mêmes raisons. D’abord, je préfère pour un pays une culture cosmopolite plutôt qu’une culture particulariste. Je crois qu’un pays est bien meilleur, bien plus « vivable », bien plus intéressant, bien plus agréable, bien plus stimulant pour l’esprit s’il regroupe plusieurs langues, plusieurs cultures, si plusieurs peuples ont participé à son histoire plutôt qu’un seul.

2007  L’entrevue se termine sur la place du Québec dans la confédération canadienne. Rien à signaler pour nous dans la pensée de Galbraith à cet égard ; selon lui, l’indépendance est une solution possible, mais une piètre solution puisque l’égalité est à portée de main. 

            J’aurais aimé que la discussion s’achève sur une note différente, mais ainsi en a voulu le meneur de l’entrevue à l’époque. Ce qui compte avant tout, c’est de constater que les propos de ce grand homme ont traversé le temps et que de multiples débats d’aujourd’hui empruntent les thèmes et, en général, la direction indiqués par John Kenneth Galbraith. Je me fais donc un devoir de le relire, convaincu, comme c’est le cas pour les grands penseurs, que le fréquenter demeurera une source de connaissance et d’inspiration.

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