Québec

Iégor de Saint-Hippolyte

Commissaire-priseur

L’homme est disert. Derrière des lunettes à fine monture dorée, les yeux bleus s’allument d’un coup lorsqu’il parle de ses origines : malgré son nom de famille bien français, Iégor de Saint-Hippolyte est russe. Pour lui, par exemple, la Crimée et la partie de l’Ukraine que revendique le jeune gouvernement de Kiev sont des territoires qui appartiennent à la mère patrie. Iégor s’identifie encore aux Cosaques du Don. Son grand-père, membre de la cosaquerie, s’enfuit de Crimée vers la France à la suite de la victoire des Soviétiques, qui empêchèrent les Cosaques de créer un territoire autonome dans le Caucase.

C’était pour ainsi dire un retour au bercail, puisque les aïeuls de Saint-Hippolyte s’étaient établis en Russie à l’époque où Catherine la Grande, francophile à tous crins, déroulait le tapis rouge à qui venait de France. Iégor est né en France, sa femme Martine aussi, mais les Saint-Hippolyte, même s’ils n’ont rien renié de leurs origines, sont devenus Canadiens. Montréalais surtout. Ils sont installés à demeure dans l’ancien presbytère de la paroisse Saint-Henri. Quant à l’église de style néo-baroque adjacente, le lieu de culte d’hier a laissé place à une maison d’enchères qui accueille des dizaines de tableaux, d’objets rares et de pièces de mobilier.

Devenue l’Hôtel des encans de Montréal, l’église, abandonnée durant quelques années, a retrouvé toute sa superbe par les bons soins de ses nouveaux propriétaires. L’organisme Sauvons Montréal, qui dispense ses honneurs avec parcimonie, a décerné son prix Orange à l’édifice en 2006 et, l’année suivante, Opération patrimoine architectural de Montréal y est allée de son Prix de mise en valeur.

Iégor bombe le torse quand il parle de son Hôtel des encans, à juste titre. Remise en l’état et redorée par les soins de ses occupants, l’église a une telle allure qu’elle semble décupler la valeur des œuvres qu’elle abrite temporairement. Iégor a-t-il eu de la veine lorsqu’il a fait l’acquisition de cet ensemble immobilier pour la somme plutôt modeste de 600 000 dollars ? Je dirais qu’il a eu du flair, ce qui doit être la principale qualité de tout commissaire-priseur.

Or, c’est plutôt l’intégrité qu’Iégor met de l’avant comme qualité première du commissaire-priseur. En France, où il a appris son métier, le commissaire-priseur est un officier ministériel chargé de procéder à l’estimation et à la vente publique aux enchères des meubles et effets mobiliers corporels. « Nous sommes un peu comme des notaires », précise Iégor. Depuis la loi du 10 juillet 2000, les commissaires-priseurs français ont perdu ce statut, mais ils n’en gardent pas moins leur réputation d’experts à qui on peut se fier.

Au moment où la succession de Jean-Paul Riopelle lui confia la vente de 72 œuvres, on parut mettre en doute son intégrité. La veille de la vente, la juge Nicole Bénard, de la Cour supérieure du Québec, accorda aux enfants du peintre l’injonction qu’ils réclamaient pour empêcher la vente. Ils alléguaient que Saint-Hippolyte avait mal évalué le marché, qui, selon eux, ne pourrait accueillir un aussi grand nombre de tableaux sans que les héritiers en subissent un grave préjudice. La collection comprenait des œuvres du peintre et de plusieurs de ses amis. Iégor de Saint-Hippolyte fut choqué au point d’en ressentir un malaise qui lui a fait craindre le pire

Même si la vente avortée lui occasionne des frais de près d’un quart de million de dollars, Saint-Hippolyte parvient à un règlement à l’amiable avec les enfants Riopelle. Lorsque je fais allusion à ces moments pénibles, Iégor cesse tout net de savourer sa mousse de foie de volaille, une entrée habituelle de la Brasserie T, installée en contrebas du Musée d’art contemporain, où nous avions convenu de luncher. Si la blessure est cicatrisée, elle est encore sensible. Très sensible. L’homme passe la main dans sa longue chevelure blonde, et le « tremblement essentiel » – c’est-à-dire sans cause connue – dont il souffre s’accentue momentanément. C’est avec émotion qu’il relate son long parcours, qu’il juge sans tache et sans accroc, comme si l’incident Riopelle y avait jeté une ombre.

Tout jeune, Iégor de Saint-Hippolyte ouvre un modeste négoce aux puces de la Porte de Montreuil, à Paris. Grâce à ce marché de bric-à-brac dont il tire néanmoins un petit pécule, il devient antiquaire ; puis, en 1978, le Garde des Sceaux le nomme commissaire-priseur. Deux ans après, le prince Joachim Murat, alors directeur de l’Office du tourisme de Monaco, fait venir de Saint-Hippolyte dans la principauté pour qu’il y exerce son métier.

Une rencontre fortuite avec l’ancien maire Jean Drapeau convainc Iégor et sa femme de venir tâter le marché de l’art à Montréal. Une seule visite suffira pour que le couple quitte Monte--Carlo et s’établisse au Québec. Le marché Bonsecours, qu’on a délaissé comme une vieille chaussette, attire l’œil du commissaire--priseur. Un bâtiment érigé sur mesure pour un hôtel des ventes ! Hélas ! le maire Drapeau n’a plus l’aura qu’il avait. Les Montréalais, qui lui doivent le métro, une exposition universelle, les Jeux olympiques et l’île Notre-Dame, sont à bout de souffle et n’ont plus d’appétit pour les projets d’envergure. La transformation envisagée du marché Bonsecours est abandonnée, mais Iégor et son épouse sont déterminés à poursuivre leur carrière à Montréal.

Le 10 mai 1983, Iégor pilote sa première vente aux enchères. C’est le début d’une aventure qui culminera avec l’ouverture d’une authentique salle des ventes dans l’église Saint-Henri. Au fil des ans, Iégor et son équipe ont acquis une solide réputation dans les enchères d’art canadien, les bijoux, les livres rares, les arts décoratifs et, depuis quelques années, dans l’art asiatique, coqueluche actuelle des ventes aux enchères.

Il y a dix ans, au terme d’une vente spectaculaire d’œuvres d’art et d’antiquités organisée à l’hôtel Ritz-Carlton, Drouot s.a., le principal hôtel des ventes de Paris, prend conscience enfin des possibilités du marché nord-américain et se cherche un représentant. Le nom d’Iégor de Saint-Hippolyte s’impose d’emblée, et on le mandate comme représentant officiel.

Internet a complètement transformé les ventes aux enchères. Depuis le 19e siècle, toute ville d’envergure possédait un site officiel de ventes afin d’éviter aux acheteurs d’avoir à se déplacer aux quatre coins d’une ville. À cette époque, la publicité des enchères se faisait dans les journaux, mais surtout au moyen de catalogues publiés spécialement pour présenter la description des tableaux et des objets mis en vente.

Avec Internet, l’Hôtel des encans de Montréal est devenu un lieu de vente international. « Avant, dit Iégor, sourire en coin, j’avais 60 000 acheteurs ; aujourd’hui, j’en ai 9 millions ! » Chaque lot est soigneusement photographié et minutieusement décrit. L’acheteur éventuel peut aussi communiquer avec le commissaire-priseur pour obtenir davantage de renseignements et connaître son estimation avant d’enchérir. Une fois la vente amorcée et le prix accepté, il reste 24 heures à quiconque pour enchérir, faute de quoi le lot est adjugé au plus haut enchérisseur. Chaque lot est assujetti aux conditions de la vente, soit 20 % en sus du prix de l’adjudication auquel il faut, s’il y a lieu, ajouter les taxes. Même si tout est codifié avec précision, la crédibilité du commissaire-priseur reste de la première importance.

Grâce aux ventes en ligne, l’Hôtel des encans de Montréal et la société d’Iégor se trouvent sur le même pied que des maisons aussi réputées que Christie’s, Sotheby’s ou Drouot. « Le marché de Montréal, c’est aussi celui de Toronto, Londres, Paris ou New York, dit Iégor, qui a depuis longtemps mis au rancart tout sentiment d’infériorité par rapport à ces vendeurs installés depuis des lustres dans de grandes capitales.

J’avais appris que les artistes en arts visuels avaient une « cote », que leurs œuvres avaient une valeur selon l’appréciation que l’on accordait à leurs créateurs. Iégor diffère d’opinion : c’est l’œuvre qui a une valeur, pas son auteur. Pour preuve, il donne l’exemple de deux tableaux de Suzor-Coté, l’un des artistes les plus polyvalents du Québec. De dimensions identiques, l’un a été adjugé à 12 000 dollars, tandis que l’autre en a rapporté 400 000. « C’est le tableau qui compte. Personne n’a de coup de foudre pour un peintre ou un sculpteur, mais on peut tomber amoureux fou d’une œuvre. » Saint-Hippolyte aime le principe des enchères, qui déterminent sans équivoque la valeur réelle d’un tableau ou d’un objet. « Si un collectionneur est prêt à payer un million de dollars pour une œuvre, c’est qu’elle le vaut. » Ce qui n’empêche pas mon interlocuteur d’admettre qu’il est parfois étonné de la valeur qu’on accorde à un tableau, comme il l’est aussi lorsqu’une œuvre qu’il apprécie particulièrement est adjugée à vil prix. « En règle générale, ajoute-il en souriant, les vendeurs tendent à surestimer la valeur de ce qu’ils possèdent, et les acheteurs à sous-estimer ce qu’ils veulent acquérir. »

Pendant que nous mangeons une bavette garnie d’une abondance de frites qui ne paient pas de mine et qu’une mayonnaise commerciale n’améliore guère, j’ai tout le temps d’observer mon invité. Cet homme qui peut discourir sans fin sur l’art et l’histoire est d’aujourd’hui et d’hier. Ce monsieur d’âge mûr m’a frappé par son élégance et sa classe d’une autre époque, et de l’imaginer se promenant à cheval, comme on le faisait à Saint-Pétersbourg dans un autre siècle, n’avait rien d’incongru.

Tout Canadien et Français qu’il soit, c’est une âme slave qui habite mon commensal. Pour peu qu’on le laisse rêver, il renoue avec son fil ancestral, avec la fierté de la garde impériale et la rigueur des Cosaques du Don. Qui détient pareil héritage et le cultive plutôt que le gommer devient un monument d’histoire que l’on peut écouter sans fin. Si Iégor de Saint-Hippolyte est fascinant lorsqu’il parle du métier de commissaire-priseur, il l’est encore plus quand il raconte son propre parcours et la riche histoire de sa famille.

Aux enchères de la vie, cet homme vaut certainement son pesant d’or. 

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