
Pour le monde du théâtre, l'automne risque d'être chaud. Le milieu au grand complet se réunira en octobre pour une rencontre que l'on peut qualifier d'historique. Depuis les premiers états généraux, vingt-six ans se seront écoulés. Une trop longue attente, chuchote-t-on côté jardin et côté cour. Les fonctionnaires ministériels auront du pain sur la planche : on parlera financement, renouvellement du public, mais aussi de la situation souvent précaire des artisans. FORCES a cherché ce qui se cache derrière le rideau de scène.
« Le théâtre québécois est une forêt sans fin aux multiples clairières », écrivait Alexandre Demidoff, en 2001, dans le quotidien suisse Le Temps. Pour l’occasion, le chroniqueur helvétique donnait un petit cours à ses lecteurs pour leur faire saisir les multiples visages du théâtre québécois. Depuis, plusieurs médias internationaux se sont intéressés à ce qui se passe sur les planches au Québec. Afin de comprendre comment Michel Tremblay a réussi à donner au joual ses lettres de noblesse et à révolutionner le théâtre francophone. De tenter d’expliquer Daniel Danis et son langage cru si particulier. De cerner l’étrange Normand Chaurette et la quête identitaire de Wajdi Mouawad. De petits morceaux de clairières dans une forêt touffue.
1968. La pièce Les Belles-Sœurs de Michel Tremblay est présentée au Théâtre du Rideau Vert. Le parler des quartiers populaires montréalais s’invite au théâtre. La pièce est un succès. Il est question de la monter à Paris. « Que nenni », répondent les autorités en place. En 1972, le ministère de la Culture refuse d’accorder son aide pour la représentation de la pièce dans la capitale française. On juge l’œuvre non conforme à la réalité québécoise ! Bien des années après, un tel commentaire fait sourire… Aujourd’hui, les compagnies professionnelles d’ici sont acclamées partout sur la planète. Le théâtre québécois s'affiche sans complexe. Le Carrousel, le Théâtre Parminou et le Théâtre Les Deux Mondes ne sont que quelques exemples de cette réussite québécoise. On ovationne nos dramaturges, qui exportent un savoir-faire unique.

Planète théâtre
Le metteur en scène Robert Lepage incarne sans doute mieux que quiconque l'expression de cette nouvelle réalité. Sa compagnie de création, Ex-Machina, installée dans la Caserne Dalhousie, domine tel un phare le Vieux-Port de Québec. Symbole de la réussite d'un des nôtres, ce Québécois est autant acclamé à Montréal qu'à Athènes. Il n'est donc pas étonnant de découvrir en l'artiste un homme libre qui n'a pas hésité à franchir les frontières qui le séparaient de l'espace monde. Il a rapidement acquis une notoriété mondiale avec La Trilogie des Dragons, en 1985. Suivront d'autres pièces à succès, dont Le Polygraphe (1987-1990), Les Plaques tectoniques (1988-1990) et Les Sept Branches de la Rivière Ôta (1994). Le nom de Lepage est vite devenu synonyme de réussite, d'audace et d'innovation.
Même s'il parcourt la planète, récoltant prix et distinctions, Robert Lepage demeure toutefois bien au fait de la réalité de la dramaturgie québécoise. Car malgré les apparences et les réussites, notre théâtre est à un tournant décisif, croit-il. Pour survivre, il doit s'exporter, se faire connaître ailleurs que rue Saint-Denis ou rue Sainte-Catherine.
« L'avenir du théâtre québécois se trouve à l'extérieur du Québec. Il faut être présent sur les scènes internationales », affirme sans hésiter le metteur en scène à FORCES. Selon lui, il subsiste malheureusement encore au Québec un manque de confiance, des barrières imaginaires, autant de freins à l'émancipation du théâtre. Seraient-ce encore et toujours les vieux réflexes québécois ? « Nous sommes aujourd'hui, au Québec, plus au fait des réalités internationales, c'est donc maintenant qu'il faut sortir des frontières. L’important, c'est de trouver un équilibre entre le public local et le public étranger. Mais au lieu de ça, je vois un milieu théâtral s'enliser dans la consolidation des acquis, des solutions d'abonnements », soutient-il.
Il faut dire que la méthode Lepage fonctionne. Ses œuvres sont jouées partout sur le globe, entre autres à Moscou, où plusieurs de ses pièces ont été présentées à guichets fermés. Et en français, s'il vous plaît ! Selon le metteur en scène, cela n'aurait pas été possible sans recours à la coproduction, principale méthode de financement de sa compagnie. En fait, seulement 5 % du budget d'Ex-Machina, et parfois moins, provient d'aides provinciales. Le reste vient du Canada anglais, de l'étranger, des festivals internationaux, des maisons de la culture. Robert Lepage a diversifié ses entrées d'argent afin d'être moins dépendant. Ce n'est pas typique du milieu, considère-t-il. « Nous devons changer la manière dont nous faisons du théâtre et ne pas toujours voir la solution dans les subventions », lance-t-il en guise d'avertissement.
L'importance de l'État
Sans toutefois y voir une panacée, Lorraine Pintal, directrice du Théâtre du Nouveau Monde (TNM), croit au contraire que l'aide gouvernementale est essentielle. Selon elle, Ex-Machina demeure une exception, car cette compagnie a su créer une expertise qui a conduit à des créations rentables. Mais ce n'est pas le cas de la majeure partie du milieu. Le nerf de la guerre est le financement, et l'État ne fait pas suffisamment sa part, affirme-t-elle. « Dans les discours politiques, la culture n'est pas la priorité. On l'a vu durant la dernière campagne électorale. Il y avait quasi-absence du discours culturel. Ce qui crée l'impression que l'art est un luxe », souligne Lorraine Pintal.
La directrice du TNM en a plus particulièrement contre l’attitude du gouvernement conservateur de Stephen Harper, une honte selon elle. « L'aide au théâtre est ponctuelle, elle n'est pas récurrente. Ça tire dans tous les sens, c'est l'incertitude. Pour les Conservateurs, la culture n'est pas une préoccupation, mais une nuisance. Je me sens carrément mise au rancart », s’indigne-t-elle. Conséquence de ce manque de financement, les artisans y investissent souvent leur propre salaire. Mais au final, aucune aide n'est accordée. Dans cette course folle à la rentabilité, à la performance, ce sont souvent les metteurs en scène, les acteurs, tous les artisans du théâtre qui payent la facture.
« Ça crée du découragement, du désespoir. On perd des cerveaux, des gens vont vers la télévision, d'autres s'exilent à Las Vegas ou ailleurs. Nous vivons une situation tragique », s'inquiète Lorraine Pintal.
C'est aussi l’opinion de Martin Faucher. Metteur en scène et comédien de formation, il dirige depuis deux ans le Conseil québécois du théâtre. C'est sous sa présidence que se tiendront les seconds états généraux. « Le théâtre québécois vit présentement un paradoxe. On a d'un côté un circuit international prestigieux qui fait plaisir à voir, et de l'autre, la majorité, qui a des difficultés à faire du théâtre », souligne-t-il. Pour un seul Robert Lepage, il y a mille autres histoires et trajectoires où l’on côtoie bien souvent la précarité. « On ne donne pas aux artisans les moyens de travailler, ils n'ont aucune assurance d'un avenir meilleur », croit Martin Faucher.

École de théâtre ou école de la vie
De cette précarité, on parle bien peu dans les écoles de théâtre. Le jeune acteur Frédérik Zacharek, 27 ans, le sait très bien. Pour lui, c'est la galère depuis sa sortie du Conservatoire, en 2003. Il alterne petits boulots et contrats publicitaires. « La formation est complète, on nous pousse à faire des projets, mais en sortant, il y a la réalité bureaucratique, et ça, c'est une autre histoire », lance-t-il.
Le jeune acteur a suivi sa formation au Conservatoire d'art dramatique de Montréal. Pendant trois ans, il a appris les grands textes du répertoire national et international, le chant, le mouvement, le jeu devant la caméra et l'improvisation. De bons outils pour une carrière d'acteur. Mais selon lui, les étudiants devraient également assister à quelques cours de type « techniques de survie après l'école » ! Car actuellement, rien ne prépare véritablement les étudiants à la réalité professionnelle.
« Nos professeurs nous disent que la suite ne sera pas facile. Qu'il faudra savoir faire sa place. Tous ces avertissements restent une donnée abstraite pour l'étudiant. Ce qu'il faut, ce sont des cours concrets, des outils pour surmonter les obstacles. Par exemple, comment lire et interpréter un contrat ? Comment remplir les documents administratifs qui assaillent les acteurs débutants ? À qui s'adresser pour faire valoir ses droits ? Quelles sont les réalités en matière d'emploi dans le milieu artistique ? Il faut aborder ces questions avant d'y faire face », dit le jeune acteur.
Après leur sortie du Conservatoire, les diplômés doivent bien souvent se dénicher un emploi dans l'industrie des services ; les restaurants et les centres d'appels regorgent de jeunes artistes prêts à fouler les planches. Toutefois, l'inquiétude demeure entière : et si ça ne décollait jamais ? Alors, toutes les occasions sont bonnes pour se montrer, obtenir de la visibilité et des contrats. « J'ai fait de la pub, je n'avais pas le choix », avoue Frédérick. Parfois, la situation se débloque. Récemment, il a obtenu des contrats à la télévision et la confirmation d'un projet théâtral, du sérieux. Mais la bataille est permanente. « Le théâtre a les défauts de ses qualités, c'est une véritable famille. Une fois qu’on en fait partie, c’est confortable et on s’y sent soutenu, mais comme dans toutes les familles, il faut savoir se battre et être vraiment patient avant de se voir accepté comme nouveau membre. »
Théâtre et régions : le mariage forcé
Autre défi pour le théâtre québécois : sa concentration dans les grands centres urbains… à Québec, mais surtout à Montréal. Le défi est immense en région. Une image vient tout de suite à l'esprit : celle de Don Quichotte partant à l'assaut des moulins à vent. L’aventure est hasardeuse, car les monstres à combattre sont autant de murs infranchissables.
« Il suffit de sortir de Montréal ou de Québec pour se rendre compte de l'isolement dans lequel vivent ceux qui œuvrent pour le théâtre », déclare Odette Caron, codirectrice artistique du Théâtre du Tandem, à Rouyn-Noranda. Selon elle, certaines villes, comme Rimouski ou Trois-Rivières, s'en sortent mieux, mais les deux grands centres urbains québécois, véritables aimants, freinent l'épanouissement des régions. « Dans l’esprit de la plupart des gens, le théâtre professionnel ne peut se trouver qu'à Montréal ou à Québec. Alors, face à un tel a priori, il faut savoir être imaginatif, et il faut surtout faire des concessions si l’on veut être soutenu », concède la directrice.
Odette Caron connaît le sens du mot « concession ». Elle partage le théâtre du Rift de Ville-Marie, en Abitibi-Témiscamingue, avec une salle de cinéma. Un partenariat public-privé qui ne fait pas que des heureux. « Ce n'est pas facile de s'entendre, car la direction d'un théâtre n'a pas les mêmes objectifs qu'un exploitant de cinéma », explique-t-elle. Mais Odette Caron n'a pas le choix. Sans cette collaboration, son théâtre ne pourrait vivre. Toutefois, elle sait très bien que les économies de bouts de ficelle ne parviennent pas à éliminer les problèmes qui s'abattent sur les productions régionales. Et ils sont nombreux : manque de budget, couverture médiatique restreinte, acteurs peu connus, intérêt limité de la part du public. « C'est vrai qu'on ne peut pas faire en région de théâtre trop pointu. Il faut être à la fois innovateur et rassembleur, tout un défi ! » estime Odette Caron. Celle-ci admet toutefois que la tentation est grande de s'établir à Montréal. Elle-même descend régulièrement dans la métropole pour y auditionner. « Il faut bien que je gagne ma vie », dit-elle.
Les années qui viennent seront décisives pour le théâtre québécois. Partagé entre un succès d'estime international et la difficile réalité des artisans, le milieu aura l'occasion de redéfinir ses priorités lors des prochains états généraux. Ce théâtre, doit-il devenir plus populaire ? Suivre le modèle du cinéma québécois ? Se redéfinir ? Se développer et s'exporter ? Toutes ces questions restent en suspens. Mais en attendant, la maison théâtre demeure confiante. Pour Lorraine Pintal, Robert Lepage, Martin Faucher et tous les autres, le théâtre ne peut pas, ne doit pas mourir. « Le théâtre est un événement, les gens continueront toujours à vouloir vivre l'expérience d'être présent devant une scène », affirme Lepage.
Toutefois, plus que tout autre art, la scène québécoise doit évoluer pour perdurer, chercher d'autres avenues. On le voit avec l'Usine C, qui parie sur la pluridisciplinarité : danse, musique et nouvelles technologies au service de notre théâtre. « Un acte de résistance », rappelle Danièle de Fontenay, directrice de l'Usine C. Effectivement, le théâtre, c'est aussi cela. Sinon, à quoi pourrait-il servir ? Il a été de tous les combats, portant l'identité québécoise à bout de bras. Le Québec moderne est né avec le théâtre. Il ne reste plus qu'à s'en souvenir, et à le soutenir.

Des chiffres...
• En popularité, le théâtre est la deuxième discipline artistique au Québec. Il génère près de 24 % des entrées de spectacle, juste derrière les variétés (27 %).
• En 2006, le prix moyen du billet de représentation coûtait 22,13 dollars, comparativement à 32,37 dollars pour un spectacle d'humour et à 50,22 dollars pour une comédie musicale.
• Depuis les années 1980, la part de la population déclarant fréquenter les salles est en baisse. De 42,3 % en 1979, elle est passée à 36,2 % en 2004.
• L'Union des artistes (UDA) estime à 8 000 dollars le salaire annuel moyen d’un comédien de théâtre.
• Montréal et la ville de Québec accaparent à elles seules les deux tiers de l'ensemble des 3 876 représentations annuelles données au Québec. Par opposition, seulement 143 spectacles étaient donnés en 2006 dans les régions de l'Abitibi-Témiscamingue et de l'Outaouais.
• Des 200 millions de dollars de vente de billets pour l’ensemble des arts de la scène l'année dernière, 31 millions provenaient exclusivement du théâtre.
• Le théâtre pour enfants s'impose : en 2006, 959 représentations leur étaient destinées.


commentaires