
Le nom de Jacques Delors est pour toujours associé à l’Union européenne. Cet ancien ministre de l’Économie de François Mitterrand, issu d’une gauche catholique, présida la Commission européenne de 1985 à 1994. C’était une époque où l’Union symbolisait le dynamisme économique et politique. L’Acte unique, signé en 1986, ainsi que plusieurs grandes réformes menèrent alors progressivement à l’adoption du traité de Maastricht, en 1992, qui présageait déjà de la création de la monnaie commune quelques années plus tard.
En regard de ces glorieuses années, l’Union européenne d’aujourd’hui paraît bien fragile. Menacée par la Russie de se faire couper ses approvisionnements en gaz naturel, elle a accueilli sans enthousiasme la Roumanie et la Bulgarie au début de l’année. Sans parler de la cacophonie qui entoure l’entrée éventuelle de la Turquie dans dix ou quinze ans. L’ancien commissaire européen ne craint pas de dire que l’institution est en « coma léger » depuis le rejet de son projet de constitution en 2005 par la France et les Pays-Bas. Cette crise ne se règlera pas tant qu’on n’abordera pas le problème de front, nous dit Jacques Delors, pour qui l’Union Européenne demeure néanmoins un modèle pour le monde. Peu optimiste à l’égard d’un traité de libre-échange Canada-Europe, l’ancien président de la Commission européenne invite plutôt le Canada à s’attaquer avec l’Europe aux problèmes que crée la domination actuelle des milieux financiers sur l’économie mondiale. Il nous recevait à Paris dans son bureau du Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale.
FORCES - Christian Rioux : L’Europe évolue par crises, disait Jean Monnet. Cela fait deux ans que l’on répète cette formule sans que rien ne change. N’y a-t-il pas une limite à l’ampleur de la crise que peut supporter l’Union européenne ?
JACQUES DELORS : La question mérite d’être posée. Pour un certain nombre de raisons, j’ai écrit que l’Union européenne était dans un « coma léger ». C’est une façon de dire qu’elle connaît une véritable crise qui n’est pas due à l’épuisement de l’idée européenne telle que l’avaient conçue les pères fondateurs, mais à une difficile mutation. On ne peut comprendre cette crise que si l’on se pose la question suivante : la construction européenne peut-elle se poursuivre dans de bonnes conditions si elle ne répond pas aux défis que lui lancent l’histoire et les mutations du monde ?
La construction européenne a toujours dû relever ces défis, même si cela ne cesse d’étonner ceux qui sont restés accrochés aux discours des années 1950. La résistance aux élargissements est venue de ceux qui s’en tenaient à la lettre des principes fondateurs de l’Europe et qui imaginaient une Europe politique d’une envergure très inférieure à 27 pays. Pourtant, l’Union européenne a eu raison d’assumer les défis que lui ont posés successivement la Grande-Bretagne, les trois pays de l’Europe du Sud, puis ceux du Nord et enfin ceux du centre et de l’Est du continent. Elle ne pouvait pas faire autrement que de répondre « oui », à moins de trahir ses idéaux.
Cela a-t-il été fait dans les meilleures conditions possibles, etl’a-t-on expliqué aux peuples ? Certainement pas ! Un des grands thèmes de la discussion entre Européens a toujours été l’équilibre entre élargissement et approfondissement. Certains étaient réticents à l’élargissement au nom de l’approfondissement. Avant la chute du mur de Berlin, la dialectique entre élargissement et approfondissement avait été maîtrisée et expliquée. Mais, avec ce nouvel élargissement et les craintes que cause la mondialisation dans les diverses opinions publiques, le décor a changé.
Il est facile de poser la question après-coup. Mais qu’aurait-il fallu faire ?
On n’a pas informé les opinions publiques de ce qui était en jeu. Or, tout cela était d’une grande simplicité. Premièrement, il fallait dire que la seule attitude digne était d’ouvrir les bras à ces pays qui venaient de sortir de la nuit du communisme et qui sont européens par la géographie autant que par l’histoire. Il fallait expliquer que parfois, quand on veut être une grande puissance, il y a un prix à payer. Deuxièmement, il fallait dire que cet élargissement, au prix de quelques sacrifices, renforcerait le rayonnement de l’Europe et la fidélité à ses traditions universelles. Cela n’a pas été fait.
J’avais déjà pressenti ce problème lorsque j’étais à la Commission européenne. Lors de la chute du mur de Berlin, il aurait fallu affirmer aussitôt que Prague, Varsovie et Bratislava faisaient partie de l’Europe au même titre que Rome, Paris et Bruxelles. À partir de là, on aurait pu tisser des liens politiques tout en expliquant la difficulté de l’adhésion de ces pays à cette communauté régie par le droit et par l’économie de marché. Cette idée n’a pas été communiquée avec la force nécessaire. Ce message aurait dû être suivi de la création d’un lieu de rendez-vous entre les quinze pays membres de l’Union de l’époque et les nouveaux pays. Ces derniers se seraient ainsi sentis acceptés même si leurs économies n’étaient pas prêtes pour l’adhésion.
Comment expliquez-vous la réaction de la France et des Pays-Bas, qui a conduit au rejet, par référendum, de la constitution européenne ?
En France, la conjoncture s’accompagnait d’un sourd mécontentement de l’opinion. Aux Pays-Bas, on constate une réticence de plus en plus grande envers l’immigration. Quand les pays membres ne font pas leur devoir d’écoute et d’explication, l’Union européenne ne peut pas se substituer à eux. Il est évident qu’on ne peut pas faire pleurer ses électeurs dans les chaumières le dimanche en parlant des inégalités dans le monde et, toute la semaine, freiner des quatre fers les mesures qui permettraient à ces mêmes peuples de se développer. C’est une forme de schizophrénie.
Dans les rapports des organisations internationales, on dit que 450 millions de personnes sont sorties de la pauvreté depuis quinze ans. Mais, au lieu de cela, certains préfèrent brosser un tableau complètement noir. Je suis de ceux qui pensent que la mondialisation a besoin d’être réglementée. Mais on ne peut pas présenter cette mondialisation comme un malheur insurpassable. Nous parlons surtout ici de la « French Touch ». On n’a pas fait comprendre aux Français, peuple pourtant épris de grandeur, que la grandeur, c’était aussi de partager.
Comment résoudre l’impasse constitutionnelle ? Faudra-t-il en passer obligatoirement par là ?
À 27 pays, la gouvernance de l’Europe ne peut pas se faire de manière positive et transparente dans le cadre des traités actuels. C’est la raison pour laquelle il faut une réforme institutionnelle. Celle-ci est incontournable. Autrement, l’Union européenne verra s’affaiblir son influence extérieure et sa capacité à maîtriser les problèmes.
Quelle réforme ? C’est tout le problème. Mais, pour l’instant, nous n’en sommes pas là. D’un côté, les pays qui ont accepté le projet de traité constitutionnel ne veulent pas en démordre. De l’autre, deux pays qui ont dit non par référendum ne veulent pas soumettre semblable traité au suffrage de leurs électeurs. Il faut trouver un moyen de débloquer la situation. Celle-ci ne pourra évoluer que si chacun des deux camps fait un pas vers l’autre. Et encore, je ne parle pas des pays qui refusent de prendre position, comme la Grande-Bretagne et la Pologne. Ilfaut trouver le moyen de provoquer une évolution.
C’est difficile, mais pas impossible. Entre 1980 et 1984, l’Union européenne ne comportait que dix membres, mais elle était bloquée. Les propositions de la Commission n’étaient pas discutées au conseil. Les clivages s’accumulaient entre les pays. Par un coup de génie, François Mitterrand est parvenu à proposer un compromis au Conseil européen de Fontainebleau. Ensuite, j’ai pu mettre en place un programme de relance. Le climat avait radicalement changé. Je cite cet exemple pour montrer que rien ne sera possible dans la relance de l’Europe sans régler le contentieux actuel. Et le contentieux est défini : que faut-il faire de ce traité constitutionnel ?
Il n’y a pas que le traité constitutionnel qui soulève la réprobation. L’union monétaire a aussi très mauvaise presse depuis quelque temps…
L’euro était le complément de la réalisation du marché unique. Du point de vue global, l’euro est une réussite. Nous n’avons plus à nous battre à coups de dévaluations, et nous jouissons d’une grande stabilité. Lors du passage à l’euro, certains pays ont connu quelques excès dans les hausses de prix. Mais cela a été plus ou moins corrigé depuis. Nous avons aujourd’hui un taux d’inflation très faible.
Il faut cependant reconnaître que si l’euro protège les économies des mouvements monétaires, il ne les dynamise pas. Dans tous les pays, les présidents des banques centrales discutent et se mettent d’accord avec les autorités économiques. Ce qui manque dans la zone euro, c’est un pouvoir économique face au pouvoir monétaire. À l’époque, j’avais proposé une coordination des politiques économiques parallèlement au pacte de stabilité. Cette coordination n’a jamais vu le jour. Il le faudra pourtant si l’on veut donner toutes ses chances à la zone euro. Je ne parle pas de l’idée d’un gouvernement économique, qui serait déplacée, mais simplement de coordination.
Nicolas Sarkozy, le principal candidat de la droite, accuse l’euro de freiner la croissance française.
Se servir de l’euro pour trouver une réponse à des maux que seuls les Français peuvent résoudre, c’est travailler sur le dos de la construction européenne. La meilleure preuve, c’est que certains pays de la zone euro ont fait des réformes substantielles qui ont amélioré l’emploi et la situation sociale.
Certains pays d’Europe se sont réformés en restant fidèles à leur modèle social. D’autres ne l’ont pas encore fait. Ce que les Français doivent faire pour eux-mêmes, l’Europe ne le fera pas à leur place. À moins qu’on veuille modifier les compétences et confier la gestion du marché du travail et du Welfare State à l’Union européenne. Mais qui demande cela ? Nos systèmes sociaux ont les mêmes valeurs fondamentales, mais ils sont différents. Personne ne veut du régime de retraire ou de santé de ses voisins. Il faut arrêter la démagogie !
Quand je dis que la grande Europe devrait se concentrer sur trois objectifs – créer un espace de paix, instaurer un cadre pour un développement durable et encourager la diversité culturelle –, je choque ceux qui sont enthousiastes autant que ceux qui sont réticents devant la construction européenne. Pourtant, si l’Union européenne réalisait ces trois objectifs, les historiens pourraient dire en 2025 que l’Europe a bien mérité d’elle-même.

Vous définissez depuis longtemps l’Union européenne comme une fédération d’États-nations. Cette formule intrigue particulièrement les Québécois. Que veut-elle dire ?
Cette formule date de 1991. Contrairement à certains, pour des raisons historiques et philosophiques, je n’ai jamais cru à l’effacement des nations. Je n’ai donc jamais proposé une fédération européenne qui soit construite sur leur disparition progressive. À l’époque, cela m’avait valu des appuis de la gauche et de la droite gaulliste.
Par contre, l’Union européenne ne peut décider sur les matières communes que par la méthode fédérale. Cela implique des décisions à majorité simple ou qualifiée et préparées par la Commission européenne ainsi que par un travail de co-législation entre le Conseil des ministres et le parlement. C’est ce cocktail – même s’il peut paraître contradictoire – qui permet de concilier la vision historique de nations, qui ne disparaîtront pas, avec le capital politique commun que nous avons à défendre. L’Union européenne, ce n’est pas les États-Unis d’Europe. Ce n’est pas une nation européenne en devenir. C’est un ensemble de pays qui ont choisi de partager leur souveraineté dans certains domaines de façon à mieux servir des idéaux de paix, de liberté et de justice sociale.
Il faut dire qu’en parlant de « constitution », on a prêté à l’Europe des attributs qu’elle n’avait pas. Pour les Européens, une constitution, cela appartient à un État national pleinement souverain. C’est pourquoi je n’aime pas beaucoup non plus cette idée de compétences partagées dans le traité constitutionnel. Elle introduit une confusion, et les citoyens ne la comprennent pas. Je suis pour une délimitation claire des compétences. Les politiques économiques, la recherche, cela doit appartenir aux nations. En revanche, l’environnement doit être une compétence européenne. Ce qui n’empêche pas que, dans des domaines de compétence nationale, on institue une coopération. Lorsque j’ai proposé un pacte de coordination des politiques économiques, il s’agissait de coopération. À vingt-sept pays, avec des compétences partagées, comment voulez-vous que les citoyens s’y retrouvent ?
Iriez-vous jusqu’à distinguer la citoyenneté de la nationalité ?
Il est vrai que lorsque nous voyageons en Europe, nous pouvons nous prévaloir de certains attributs conférés par l’Europe à chaque citoyen. Si, déjà aujourd’hui, les droits européens constituent une ébauche de citoyenneté, si l’on considère qu’il en est déjà ainsi, il faut effectivement distinguer citoyenneté et nationalité.
L’énergie devrait peut-être être une compétence européenne. L’Europe n’a-t-elle pas montré récemment sa fragilité dans ce domaine devant les coupures de gaz russes ?
Il y a là un grand dossier devant lequel l’Europe ne se dérobe pas. La Commission européenne vient de produire un rapport très substantiel à ce sujet. Elle a fait son travail sans proposer tout de suite des directives communes, car il y a des différences. L’Allemagne, par exemple, hésite sur le nucléaire. Elle n’est pas sur la même longueur d’ondes que la France. Ilaurait été difficile d’agir plus tôt, car l’agenda était chargé. J’ai d’ailleurs proposé que l’on crée la Communauté de l’énergie à l’instar de ce qu’on avait fait, à l’époque, avec la Communautéeuropéenne du charbon et de l’acier. Celle-ci avait permis, pour une première fois, aux Européens de se retrouver. C’était une façon de reprendre le problème institutionnel par l’autre bout.
Le Mercosur semble aujourd’hui battre de l’aile. Les Sommets des Amériques n’ont pas vraiment eu de suites. L’Union européenne est-elle encore un modèle pour le monde ?
Le Mercosur a connu beaucoup de difficultés, et pas simplement parce que dans son schéma initial il comprenait deux grands pays, le Brésil et l’Argentine, et deux petits pays, l’Uruguay et le Paraguay. Par contre, si vous regardez du côté de l’ASEAN [Association of Southeast Asian Nations – Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Brunei, Viêt-Nam, Laos, Birmanie et Cambodge], vous constaterez le contraire. En 1997, les pays de l’ASEAN avaient connu une grave crise des paiements. Le président du FMI leur avait alors dit : « Si, au moins, vos ministres des Finances se rencontraient tous les mois comme le font les Européens, vous n’en seriez pas là. » Ces pays comprennent très bien qu’il faut aller vers des regroupements territoriaux afin de dominer les problèmes de la financiarisation.
La coopération régionale facilite la gestion des êtres humains plutôt que la parcellisation. De ce point de vue, l’exemple européen est toujours juste. D’ailleurs, pourquoi tant de pays veulent-ils adhérer à l’Union européenne ? Ce n’est pas parce qu’ils y voient un mirage, mais parce qu’ils savent bien qu’elle est un facteur important pour qu’ils puissent se développer et faire entendre leur voix.
La vieille idée, autrefois caressée par Jean Chrétien, d’un traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada vient d’être ressuscitée par le premier ministre du Québec Jean Charest. Y croyez-vous ?
De quoi s’agit-il ? De libre-échange ou de partenariat ? De mon point de vue, la multiplication des accords de libre-échange ne contribue guère à la réalisation d’accords plus généraux au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce. Chaque fois qu’un accord multilatéral s’avère difficile, on sent revenir la nostalgie pour des accords bilatéraux aux dépens d’une mondialisation plus équilibrée. Car ce qu’on attend de partenaires, ce sont des propositions communes en vue d’améliorer les choses. Au fait, que pense le Canada de la baisse délibérée du Yen ou de la faiblesse entretenue de la monnaie chinoise ? Ou encore des hedge funds dans une économie de plus en plus dominée par la financiarisation et le goût exclusif du profit à court terme ? Sans parler des grands problèmes géopolitiques… Telles sont les questions auxquelles devrait répondre un partenariat entre le Canada et l’Union Européenne.
La Turquie veut adhérer depuis longtemps à l’Union européenne. Et son développement économique dépasse celui de la Roumanie et de la Bulgarie. Pourtant, personne ne semble plus vouloir qu’elle fasse partie de l’Europe.
À ce sujet, ma position n’a jamais changé. Nous vivons dans un contexte international plein de dangers. Des conflits locaux émergent et la menace d’une guerre de religion existe. Dire « non » à la Turquie dans ces conditions, c’était nourrir ses appréhensions et le rejet de l’autre. J’ai donc dit « Oui à la négociation ». Je n’aurais jamais pris la responsabilité, comme citoyen, de dire « Non ». Nous avons fait un geste, parce que nous ne sommes pas de ceux qui rejettent l’autre à cause de sa religion. Ensuite, il y a la négociation. Si on avait dit tout cela clairement, les masses musulmanes l’auraient perçu comme un signe positif.
Aujourd’hui, certains candidats à l’élection présidentielle française se font du beurre sur le dos de l’Europe, de la mondialisation et de l’élargissement. Quand ils seront au pouvoir, que feront-ils ? Je leur donne rendez-vous à ce moment-là. Je ne suis pas naïf au point de croire que les campagnes électorales sont un modèle de vertu. Il ne faut surtout pas exagérer. Car ensuite, il faudra gouverner.
Ce que certains nomment le soft power serait-il au fond la grande force de l’Europe ?
Pour l’instant, si on ne prend pas cette expression dans le sens péjoratif que lui accordent certains intellectuels américains, c’est en effet la grande force de l’Europe. Un jour, on prendra acte de ce que fait modestement l’Union européenne dans certaines régions du monde pour maintenir la paix, aider au développement économique et à la démocratie. On reconnaîtra ce travail de fourmi. L’Europe est tout de même la première donneuse d’aide au développement et la principale puissance commerciale du monde. C’est plutôt appréciable…


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