Économie

L'austérité est une erreur

Manifestation devant le parlement d’Athènes.

En matière de catastrophes économiques, tout va très vite ces jours-ci. Ma dernière chronique portait sur la dette publique, ou plutôt, sur notre attitude à son endroit. Je m’étais inquiété à l’idée qu’au moment de sa parution, les arguments que j’y soutenais n’auraient déjà plus cours. Je viens tout juste de la relire et je me rends compte que, oui, les désastres arrivent rapidement. Mais ils vont tous dans le même sens, et alors, ils se conjuguent.

Pourquoi ? Parce que l’économie n’est pas une science, mais un point de vue. Il faut une vision des choses souple et imaginative pour bien penser l’économie. Un esprit inflexible ne conçoit pas qu’il puisse exister des choix réels; il cherche la sécurité dans l’idée de la vérité. La vérité, quand on l’applique aux domaines de la pensée spéculative, est déterminée par des intérêts personnels ou par la peur. Ou les deux.

En quoi cela concerne-t-il les catastrophes actuelles ? D’abord, nous sommes tous encore largement habités par un mode de pensée qui a commencé à dominer les mentalités dans les années 1970. Le concept de « vérité » l’imprègne tout entier, et par conséquent, il pose le caractère inévitable des choses et l’absence de choix véritables. Une fois que ce système de croyances – qui pourrait rappeler celui des Dominicains, au moyen âge – est bien ancré, on ne dévie pas d’un iota et on va d’échec en échec. Dans la mesure où le débat public est arrimé à la « vérité » et à la peur, on peut continuer de crier haro pour distraire le citoyen et lui faire perdre de vue la réalité.

Ma dernière chronique portait sur la moralité fallacieuse et intéressée qu’on utilise pour aborder la question de la dette du secteur public. Cette attitude a eu pour résultat direct de détourner notre attention de tout examen possible de la dette et de nous imposer un nouveau modèle moralisateur, axé cette fois sur le caractère inévitable de l’austérité. Si quelqu’un étudiait l’histoire des religions, plus particulièrement le recours à la morale comme outil de pouvoir aux mains des organisations religieuses, le parallèle ne lui échapperait pas.

Faisons un saut dans le temps. Pas très loin derrière, à peine trois ou quatre ans. Vous vous souviendrez de la remarquable résurrection de Keynes dans le sillage de la crise financière. Tout à coup, les entreprises, les idéologues néoconservateurs, les bureaucraties conservatrices, notamment les banques nationales, se sont réveillés pour proclamer : nous avons changé d’avis. Les gouvernements n’ont pas besoin d’être austères, minimalistes et pingres. Le gouvernement devrait dépenser pour nous sortir tous du pétrin. Cela s’accompagnait d’une discussion tous azimuts sur les erreurs commises après 1929. Les gouvernements avaient d’abord opté pour l’austérité avant de relâcher la pression un moment pour ensuite revenir à l’austérité au milieu des années 1930, ce qui avait eu pour effet de nous transformer en otages d’une dépression durable.

Et nous revoici, quelques années à peine après la débandade. Keynes s’est à nouveau évaporé, comme si nous ne l’avions jamais sorti de l’oubli. Comme s’il n’avait jamais existé. Partant, nous sommes à nouveau obsédés par les instruments qui fabriquent les dépressions – l’austérité en ce qui concerne les besoins de la majorité, et un faible taux de taxation pour ceux qui pourraient facilement payer plus d’impôt. Ces deux éléments nous sont présentés comme des nécessités morales en raison de l’omniprésence immorale de la dette publique. Le résultat réel de l’austérité se situe ailleurs. La dette ne sera jamais remboursée. Tout cela n’est qu’une tactique pour faire diversion. Le véritable résultat se traduira par une baisse radicale des services publics pour ceux qui en ont besoin, et par encore beaucoup plus d’argent pour ceux qui sont déjà très bien nantis.

Si on examine un instant le bref retour au keynésianisme, on pourrait en déduire qu’il ne s’agissait pas réellement d’une tentative honnête d’éviter la dépression. Ce n’était qu’un stratagème étroit pour renflouer les entreprises, en particulier les banques, qui avaient agi de façon irresponsable. Pire encore, c’était un moyen de les renflouer sans mettre en place les réformes qui les obligeraient à rendre des comptes.

Une fois remis en selle grâce aux deniers publics, tout ce beau monde a pu blâmer dans une pirouette l’effroyable dette publique. Et dans le lot, personne ne s’est privé de le faire.

Et si on enfonçait le clou du cynisme encore un peu plus loin ? Les pompeux idéologues des dernières décennies se fichent bien de voir la crise s’aggraver. Ils aiment les crises, de la même façon que les défenseurs de la foi aimaient les tremblements de terre et les autres désastres naturels, qui constituaient l’indice que nous avions déplu à Dieu – dans le cas qui nous occupe, le dieu des marchés. En un mot comme en cent : Dieu pique une colère divine. Il va nous punir. Par conséquent, nous devons porter le cilice. Autrement dit, la crise offre une occasion fantastique d’assener la « vérité » : le gouvernement et les impôts représentent le mal.

Si tout cela n’était pas si perturbant, si les conséquences de ce qui précède sur la vie de personnes en chair et en os n’étaient pas si terribles, il faudrait en rire.

Un exemple simple : les emplois. Les gens – les gens ordinaires, les gens normaux, les citoyens – doivent gagner de l’argent pour vivre. Il est essentiel d’avoir un revenu raisonnable, sur une base à peu près stable pour élever une famille, pour soutenir une démocratie saine, juste et durable.

Nous avons passé deux siècles à mettre au point des modèles de travail fondés sur un degré de stabilité, de respectabilité et de revenu suffisant pour financer nos démocraties de classes moyennes. On pourrait l’appeler le modèle des classes moyennes. Bien sûr, on a commis des erreurs. Il y a eu des hauts et des bas. Mais nous reconnaissions le principe de base selon lequel toute démocratie tire sa légitimité de ses citoyens. Ainsi, la longévité et la stabilité de la démocratie sont liées à la dignité et à la stabilité des citoyens qui la composent.

Les autocrates affirment toujours être indispensables en arguant qu’ils garantissent la stabilité. Pourtant, l’histoire n’en finit pas de démontrer à quel point cela est faux. L’autocratie engendre l’instabilité.

En tant que modèle de leadership, le marché est autocratique. Et il a certes mené à des crises. Et le pire ? Il a sapé le modèle démocratique de la citoyenneté. Si nous continuons notre descente en abîme vers l’austérité, non seulement la crise économique va s’aggraver, mais les fondements même de notre démocratie seront menacés.

Où est-ce que je veux en venir ?

Les arguments de l’inévitabilité découlent d’un moralisme religieux ; c’est-à-dire qu’ils s’ancrent dans les superstitions et la peur. L’économie comporte des choix réels. Pour la démocratie, l’austérité en période de crise financière est suicidaire. Il est essentiel pour la survie de la démocratie qu’on respecte le droit des citoyens de gagner leur vie dans la dignité, dans un environnement stable.

La démocratie est tributaire d’idées qui lui permettent de s’épanouir. Et si nous respectons le rôle des idées, nous concevons qu’il est possible de faire des choix.

 

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