International

L'effondrement d'un système - entrevue avec Jacques Delors

Le cri d'alarme de l'ex-président de la Commission Européenne.
Jacques Delors : l'euro et l'Europe au bord du gouffre

« Ouvrons les yeux : l’euro et l’Europe sont au bord du gouffre ! » Le cri d’alarme vient de Jacques Delors. Celui que l’on présente comme l’un des pères de l’euro voit aujourd’hui son enfant plongé au cœur d’une tourmente politico-financière, cette monnaie unique au bord d’un effondrement qui risque d’entraîner l’Union européenne dans son sillage. « Il y a eu vice de construction. Nous le payons maintenant », constate-t-il. Est-il optimiste ? « Je le dis depuis 1970 : l’Europe doit choisir entre la survie et le déclin », résume Jacques Delors, au cours d’une entrevue exclusive accordée à Forces.

Celui qui fut ministre des Finances du premier gouvernement socialiste sous la présidence de François Mitterrand dénonce l’actuelle cacophonie européenne qui alimente la défiance des marchés face à un modèle plus que jamais vulnérable, parce que demeuré inachevé. Jacques Delors a observé les bêtises commises qui ont mené  à une crise de la dette publique qui s’est à son tour étendue à la zone euro. Et il met les leaders européens face à leurs responsabilités morales et politiques, leur rappelant que le projet d’union monétaire repose aussi sur les principes de coopération et de solidarité.

L’Europe est aujourd’hui plongée dans une crise de confiance envers le leadership politique qui s’ajoute à celle de la dette souveraine, vieille de près de deux ans maintenant. Il en découle une perte de crédibilité d’autant plus forte que les doutes et préjugés auxquels se heurte le projet européen ont la vie dure. Jacques Delors déplore que l’Union européenne ne saisisse pas l’occasion d’accompagner d’une forte impulsion l’effort de rigueur exigé des pays membres de l’euro. « L’endettement a atteint des niveaux qui ne sont plus supportables. Mais doit-on l’abaisser aux dépens de toute possibilité de croissance ? En augmentant le chômage ? En augmentant la défiance ? »

Celui qui a marqué de son influence la présidence de la Commission européenne entre 1985 et 1994 estime que la politique de rigueur ne doit pas aggraver le mal. Il évoque le cas le plus préoccupant, celui de la Grèce : « C’est très dur pour la Grèce. Il faut être réaliste : on ne change pas en un an une culture établie de longue date. »

UNE CRISE QUI OCCULTE TOUT

Apôtre d’une solution mitoyenne entre rigueur et soutien, il rejette pour la Grèce toute éventualité de sortie de la zone euro. Selon la règle générale, un pays endetté travaille sur un accord avec ses créanciers, dévalue sa monnaie, puis redevient compétitif. Or, cette mécanique s’appuyant sur la dévaluation ne peut s’appliquer à la Grèce. « Pour exporter, il faut avoir des produits et des services qui sont en demande. Ici, la restructuration et la dévaluation aggraveraient le problème. Le pays s’appauvrirait de 25 %. »

Jacques Delors interpelle les eurosceptiques et ces analystes qui évoquent une sortie de la zone euro tantôt de la Grèce, tantôt de l’Allemagne. « Que proposent-ils ? Que la France, dans la situation où elle est, quitte également l’Europe ? Que l’Europe soit réduite à un marché intérieur, avec le retour du protectionnisme ? L’Allemagne, avec ses perspectives démographiques qui ne sont pas très bonnes, y perdrait aussi. Pour l’Allemagne, perdre l’euro, c’est également porter un dur coup à un pays qui exporte une partie substantielle de sa production », lance-t-il.

À tout cela s’ajoute l’extrême complexité, sur le plan technique, d’un tel éclatement aux conséquences difficilement mesurables, tant pour le système financier que pour l’Europe, « et même pour la place de l’Allemagne dans l’Europe ».

Jacques Delors déplore que la crise de l’euro occulte tout. Il y a l’Europe des 17, mais aussi celle des 27. « L’Union européenne ne parle pas assez du reste. Elle avance dans d’autres domaines. Elle n’est pas un corps malade, suspendu au sort de l’euro. » Les dossiers sont nombreux, de la relation avec l’Amérique du Nord, avec la Russie, avec le Sud, à un plan Marshall pour l’Égypte et la Tunisie, en passant par la révolution arabe, sans oublier les enjeux environnementaux, notamment ceux découlant de la décision de l’Allemagne de sortir du nucléaire.  Il reconnaît toutefois que la construction européenne demeure un chantier inachevé et que la crise de l’euro est à la fois une démonstration de cet état de fait et une invitation à compléter le travail. « La construction européenne n’est certes pas un long fleuve tranquille ; je ne souhaite pas pour autant que nous ayons besoin de crises pour avancer. »

PAS DE REMÈDE MIRACLE

Jacques Delors souligne que le rapport portant son nom, déposé en 1989, allait au-delà des questions de monnaie unique et de banque centrale : plus de la moitié du contenu était consacré aux questions économiques. Il insiste : « Je n’ai jamais pensé que l’euro conduirait à l’Europe politique. La monnaie unique n’est pas le remède miracle ; l’euro protège, même des bêtises, mais il ne stimule pas la croissance. » Cette crise met sur la sellette les longs délais de prise de décision et soulève l’impératif d’une gouvernance économique. « Nous sommes une union d’États. Le processus de prise de décision ne peut donc être semblable à celui d’un État unique, comme les États-Unis ou le Canada, de véritables systèmes fédéralistes. Cela dit, les chefs d’État et de gouvernement, après avoir pris de bonnes décisions le 21 juillet, ont fait preuve d’une légèreté incroyable  en reportant leur mise en œuvre en octobre. Car, entre-temps, la vie suit son cours, les investisseurs s’interrogent, les rumeurs s’amplifient. Et lorsque, entre ces deux réunions, chacun prend publiquement une position nationale, il en résulte une cacophonie européenne qui n’est tout simplement plus admissible ». D’où le besoin d’une Europe plus intégrée, plus fédérale.

Jacques Delors rappelle les trois principes qui sous-tendent la vision d’une union européenne. « La réussite de l’Europe, sur le plan économique, repose sur la concurrence qui stimule, la coopération qui renforce et la solidarité qui unit. » Ici, c’est la coopération qui constitue le chaînon manquant. « Il y a vice de construction. Nous le payons maintenant », déplore l’économiste.

UN DÉSÉQUILIBRE CROISSANT

La monnaie unique, introduite en 1999, repose sur un pacte de stabilité. « À côté de ce pacte, il aurait fallu un pacte de coordination des politiques économiques. » Jacques Delors, qui, dès 1997, avait proposé ce pacte, en amont des décisions finales entourant l’euro, ramène aujourd’hui les leaders européens à leurs devoirs. Si cette coopération avait existé entre les pays membres, les excès de l’endettement privé en Espagne, les problèmes des banques en Irlande et les distorsions cachées des statistiques officielles de la Grèce seraient ressortis. « Nous nous retrouvons aujourd’hui devant des déséquilibres croissants, non vus ou ignorés. » L’Europe n’ayant pas vu venir ses différentes sources de crise, Jacques Delors estime que les dirigeants sont moralement et politiquement responsables. « S’il n’est pas possible d’agir dans le cadre des traités actuels, alors, changeons les traités ! »

Pour la suite, « le contrat de mariage qui soude les pays membres de l’euro » prévoit des mécanismes d’aide, mais il s’appuie sur le principe du No bail-out. Dans le sillage de la crise qui frappe l’Irlande et la Grèce s’étend au Portugal et menace l’Italie et l’Espagne, la zone s’est dotée d’un Fonds européen de stabilisation financière reposant, en contrepartie, sur un resserrement de la discipline budgétaire des membres. Cette structure doit devenir permanente en 2013, sous la férule du Mécanisme européen de stabilité. Jacques Delors aurait aimé que cet accord intergouvernemental entre en vigueur dès 2012 et qu’il aboutisse à la création d’un marché d’euro-obligations. « Une monnaie internationale doit disposer d’un tel marché. Ce serait un atout pour l’euro, qu’il consoliderait tout en aidant les pays en difficulté. Le Mécanisme européen de stabilité possède la structure juridique, le capital et les garanties nécessaires pour émettre, dans des proportions raisonnables, des euro-obligations et aider à la consolidation de la situation financière des États membres. »

Ce projet d’extension, qui va pourtant de soi, se heurte à l’opposition de l’Allemagne et aux réticences de la France, qui rechignent toutes deux à mutualiser une partie des dettes. « Il faut une contrepartie à tout cela. À mon sens, l’Allemagne ne pourra se résoudre à une mutualisation partielle des dettes que si les gouvernements concernés acceptent de céder une capacité de contrôle financier et budgétaire à l’Union économique et monétaire. »

« UNE VOIX DOIT SE LEVER »

On s’en doute, un tel transfert de souveraineté n’apparaît pas à l’agenda politique des gouvernements nationaux. « L’air du temps n’est pas bon », constate Jacques Delors. Selon lui, l’individualisme a beaucoup progressé en Europe. Les valeurs vécues et véhiculées éloignent les Européens des projets collectifs et politiques. La mondialisation en affole plusieurs, car elle alimente le sentiment d’une perte de maîtrise et recentre les opinions publiques à l’échelle du national et du local, favorisant ainsi les populismes.

Jacques Delors mentionne un paradoxe : « J’arrive d’Allemagne où j’ai observé chez les jeunes plus de sympathie pour le projet européen que n’en ont les générations précédentes. On retient l’esprit du projet, fondé sur la compréhension mutuelle entre les peuples et sur le principe que l’union fait la force. » On ne veut pas renoncer non plus à la souplesse et à la liberté qui découlent de la libre circulation des personnes, des biens et services et des capitaux. Mais une voix doit se lever, un cri de rassemblement doit se faire entendre. « Il faut un leadership pragmatique. Nous avons besoin de politiciens qui, par leur vision, sauront expliquer le projet aux citoyens, non sans les avoir écoutés. »

Le principe de l’action devrait être : « Aux États membres revient l’indispensable rigueur, et à l’Union européenne, des initiatives visant à soutenir l’économie, et donc l’investissement et l’innovation. »

Jacques Delors ne peut s’empêcher de revoir l’image de Helmut Kohl, qualifié de chancelier de l’unité, de la réunification, au moment où il a convaincu l’Allemagne, malgré une opinion publique majoritairement réticente, de signer le traité de Maastricht, alors qu’à l’époque, rappelle-t-il, « le Deutsche Mark était devenu le symbole de la renaissance de l’Allemagne ». Comme quoi tout est possible.

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