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La NEET génération

Tous les indicateurs semblent au beau fixe. L’économie du Québec va mieux, et le chômage est à la baisse. Toutefois, malgré ces résultats positifs, certains jeunes Québécois se retrouvent sans emploi. Ils ne veulent tout simplement pas travailler, ou ne sont pas prêts à accepter ce qu’on leur offre. Fainéants ? Bons à rien ? Ou représentants d’une nouvelle génération perdue ?

 

Bienvenue dans le monde des NEET.

            Avant d’accepter toute entrevue, Daniel B. insiste : il ne veut pas dévoiler sa véritable identité – tout au plus son âge, mais c’est tout.  Il a 32 ans. Il m’ouvre sa porte, un dimanche. Il a déjà les yeux rougis. Il n’en parle jamais, évite la question avec ses parents et amis. Mais au fait, lui reste-t-il vraiment des amis ?

            Depuis quelque temps, plus rien ne va pour lui. C’était peut-être écrit dans le ciel, depuis deux ou trois ans déjà. Ou peut-être aussi depuis sa naissance, qui sait. Ce qu’on sait toutefois, c’est qu’il se refuse maintenant à tous contacts sociaux. Il vit seul dans son appartement montréalais. Vissé devant son ordinateur, des journées entières. Parfois les nuits aussi. Les amis sont partis. Il lui restait une charge de cours à l’école, mais c’est terminé : il a annulé ses dernières classes, et sa supérieure lui a conseillé d’aller enfin voir un psychologue.

            « C’était la seule solution, car je n’aime pas parler de mes problèmes. Je vais peut-être aller consulter », dit-il, le cœur serré.

Daniel B. ne le sait pas encore : il a toutes les caractéristiques de ce nouveau type d’individus emblématiques d'un malaise occidental, qui refusent le travail et l’expérience humaine. Sans le savoir, Daniel est devenu un NEET.

Vous avez dit « NEET » ?

            C’est en 2004 qu’est apparu l’acronyme « NEET », dans les journaux japonais. Il désignait la part de plus en plus importante de jeunes exclus vivant délibérément en dehors de tout système scolaire et de tout circuit professionnel. Le terme lui-même a été utilisé pour la première fois en 1997 par les institutions britanniques, dans le cadre d’un plan de lutte contre l’exclusion sociale.

            Contraction de l’expression anglaise « Not in education, employment nor training », cet acronyme caractérise les jeunes de 15 à 34 ans, introvertis, célibataires, sans travail et sans l’intention d’en chercher, qui vivent aux crochets de leur famille ou de la société. Ce sont bien souvent de jeunes hommes.

            Dans son film Tanguy, le réalisateur français Étienne Chatiliez mettait en scène un étudiant de 28 ans dont le seul objectif était de rester vivre chez ses parents. Ce jeune homme respirait néanmoins la bonne humeur, la joie de vivre, la curiosité. Un NEET, c'est tout autre chose, et c'est bien plus problématique. Contrairement à Tanguy, le NEET ne fait rien. Absolument rien, si ce n'est, enfermé dans sa chambre, rester scotché devant un jeu vidéo, un programme télévisé ou Internet.

            Au Japon, où le travail est roi, les NEET sont considérés comme de véritables parasites sociaux. En 2004, selon les dernières estimations, ils représentaient près de 2 % de la jeunesse nippone ; plus de 660 000 NEET (880 000 en 2007) qui ne paient pas d’impôts. Une véritable catastrophe sociale pour un pays dont la population vieillit à une vitesse folle et qui, par conséquent, ne peut se permettre un tel gâchis de jeune main-d’œuvre.

            Il se trouve des intellectuels pour défendre les NEET. C’est le cas de Yuji Genda, chercheur à l’Université de Tokyo, qui croit que ces jeunes paient les frais de la restructuration sociale et professionnelle qu’a instaurée le Japon après sa grave crise économique des années 1990. Un brusque revirement par lequel le modèle japonais – stabilité familiale et financière assurée par le travail – a été remplacé par un système concurrentiel à l’américaine. « Ceux qui avaient les aptitudes et une certaine confiance en eux se sont frayé un chemin. Mais les autres, les moins choyés, ils sont restés en marge de la société, incapables de s’imposer », commentait le chercheur lors d’un entretien récent avec la BBC.

            Dans les médias comme dans l’imagerie populaire, cette tranche de la population censée être active mais inapte à suivre la cadence a été baptisée « NEET ». Yuji Genda juge cette étiquette honteuse. Il prétend n'avoir jamais rencontré de jeunes NEET qui ne veulent pas travailler. Au contraire, la plupart d’entre eux le souhaitent peut-être trop. Selon lui, ils s’imposent une pression supplémentaire de performance, mais finissent par s’épuiser et  retournent se cloîtrer chez eux.

L’ami ordinateur

            Pour bon nombre de NEET, l’ordinateur devient le seul moyen de communication. On fréquente des sites de clavardage, on lit des BD et on visionne des films. Et pour les NEET qui recherchent leurs semblables, rien de plus simple. Sur la Toile, plusieurs sites leur sont consacrés. Forces a tenté l’expérience sur Facebook, le populaire site de réseautage. En quelques minutes, le salon créé par Alen Chao est apparu. Un endroit créé par un ancien NEET, pour les NEET.

            Alen a 22 ans. Il vit dans le New Jersey. Sur son profil Facebook, une citation de Ralph Waldo Emerson : « Il vaut mieux garder sa bouche close et faire croire que tu es peut-être fou, que de l’ouvrir et effacer tous les doutes ».

            L’idée de créer sur Facebook un groupe uniquement réservé aux NEET est venue à Alen à la fin de ses études : « Juste après avoir obtenu nos diplômes, mes amis et moi avons cherché du travail. Mais voilà, nous n’en avons pas trouvé. Il faut dire que nous avions honte de notre situation. Certains de mes amis ont fait une dépression », relate-t-il à Forces.

            Le pire, pour Alen, était l’impression d’avoir fait des études pour rien : « On ne cesse de dire aux jeunes qu’il est important de bien étudier à l’école afin d’avoir un bon travail. Mais lorsque que ces mêmes jeunes sortent de l’université avec des projets et qu’au bout du compte, ils trouvent porte close, ils en viennent à se demander s’il ne vaudrait pas mieux servir des hamburgers pour avoir un salaire ». Alen a créé ce profil sur Facebook pour partager ses misères et ses déceptions face à un monde du travail qu’il ne comprend pas.

            Heureusement pour lui, il s’est trouvé un emploi. Pas celui dont il rêvait, mais tout de même… Il ne se considère plus comme un NEET. Mais il garde son profil sur Facebook, pour conseiller d’autres jeunes sans emploi, en proie au découragement ou à la résignation.

Le Québec, un foyer pour les NEET ?

            Même s’il prend sa source au Japon, le phénomène NEET, qui touche d’autres pays d’Asie, s’étend aujourd’hui à la majorité des pays occidentaux. En Amérique du Nord, on trouve encore très peu de documentation qui mentionne ce terme. Toutefois, le marché du travail est en constante mutation, et les médias abordent bien souvent la même problématique, mais en d’autres mots. On parle d’éternels adolescents, de génération perdue, d’enfants rois, on mentionne que les jeunes travailleurs ont la bougeotte, qu’ils ne se cantonnent plus à un seul emploi.

            Pourtant, au Québec, les NEET existent. C’est ce que croit Mircea Vultur, responsable de l’Observatoire Jeunes et Société et chercheur à l’INRS. « Dans les recherches menées à l’Observatoire, nous avons pu identifier une catégorie de NEET qui correspond à ce que nous avons appelé "les jeunes en marge du marché du travail", affirme le spécialiste.

            Ce sont des jeunes qui n’ont jamais travaillé ou l’ont fait sur une courte durée pour abandonner ensuite, des jeunes qui sont passés plusieurs fois par des mesures d’aide à l’insertion sans jamais réussir à concrétiser un projet professionnel », poursuit Mircea Vultur.

            À la télévision québécoise, on semble même cultiver une certaine fascination pour ce type de  personnages masculins. Sans en être totalement, les quatre personnages de la populaire série de Radio-Canada  Les Invincibles représentent en partie cette génération qui se cherche et qui passe d’un petit boulot à un autre. Puis, il y a eu Robert Gascon, ce véritable parasite – quoique fort drôle – de l’émission Le Plateau. Joué par Bruno Blanchet, le personnage passait ses journées entières à regarder la télévision, à manger, ou à contrecarrer les plans de son ami comédien. Un authentique NEET, il va sans dire.

            Au-delà de l’image du looser sympathique qui marque l’imaginaire québécois, il y a les faits. Les jeunes, au Québec, ont du mal à se trouver un boulot. Le taux de chômage en témoigne : en 2006, il se situait à 13,6 % chez les 15 à 24 ans, deux fois plus que la moyenne provinciale (6,9 % en octobre). De plus, environ 6 % des jeunes Québécois de moins de 25 ans vivent de l’aide sociale.

            Toutefois, il est bien difficile de connaître le nombre de NEET – le pourcentage de ces jeunes adultes qui pourraient travailler et qui ne le font pas – au moyen de ces savants calculs. Il est très facile de comprendre pourquoi : bon nombre d’entre eux n’ayant jamais travaillé, ou très peu, ils sont invisibles dans les équations du chômage. Pourtant, des jeunes hommes comme Daniel B. ou Alen Chao, il y en aurait beaucoup au Québec. Et les raisons de l’ostracisme dont ils sont victimes sont diverses.

            Sur le banc des accusés, en vrac : l’individualisme, la misère sociale et le décrochage scolaire. Autant d’explications qui peuvent permettre de comprendre le désengagement de la jeunesse face au monde du travail. « Au Québec, en dépit de la forte ouverture du marché du travail, un emploi sur quatre est mal payé », rappelle Mircea Vultur.

Selon Luc Brunet, professeur en psychologie du travail à l’Université de Montréal, d’autres situations propres au Québec expliqueraient la prolifération de ces NEET. Ainsi, depuis quelques années, il y a une dévalorisation des formations professionnelles dans la province. « Les parents veulent tous que leurs enfants deviennent avocats ou médecins. Ça ajoute de la pression sur le jeune », croit-il.

            Phénomène troublant, Luc Brunet soutient même que la société québécoise pourrait voir le nombre de NEET augmenter au fil des ans. La raison ? La structure de la société elle-même.

            « Les déclarations de Lucien Bouchard selon lesquelles les Québécois ne travailleraient pas assez ne peuvent avoir les même effets ici qu’au Canada anglais ou aux États-Unis. Le Québec n’est pas nourri de la culture protestante, qui valorise le travail comme idéal de bonheur. Les Québécois sont aussi plus réfractaires aux ordres. Leur passé syndical prouve qu’ils sont plus revendicateurs », soutient-il.

            Le chercheur pointe aussi les relations de travail. Et surtout les frictions entre générations.

            « La présence des baby boomers n’incite pas les jeunes à se presser pour entrer dans le monde du travail. On remarque aussi beaucoup de conflits intergénérationnels, ce qui pourrait devenir un problème dans l’avenir », souligne Luc Brunet.

            D’ailleurs, ces tensions ne sont pas rares dans les milieux de travail au Québec. Selon un sondage mené l’été 2007 par le site d’emploi Monster, près de 50 % des Canadiens qui travaillaient dans un milieu où se côtoient plusieurs générations admettaient vivre certains conflits avec leurs collègues en raison de leur âge. Et, pire encore, quatre employés sur dix considéraient qu'un milieu multigénérationnel compliquait leur travail.

Autres pistes de réponses

            Les experts s’entendent également pour dire que la charge de travail des jeunes travailleurs a considérablement augmenté et que les salaires n’ont pas forcément suivi. Comme pour les Japonais, la pression au bureau est devenue forte au Québec. On veut des résultats, et on ne donne pas toujours à cette nouvelle main-d’œuvre les moyens nécessaires.

            Une situation qu’a dénoncée le Conseil permanent de la jeunesse (CPJ), qui a tiré la sonnette d’alarme en novembre dernier. Selon cet organisme, les jeunes travailleurs sont soumis à un stress considérable, car ils doivent naviguer entre l’insécurité d’emploi et des horaires de travail difficiles.

            Ce diagnostic alarmant est aussi celui d’Anne St-Pierre, directrice du Carrefour Jeunesse-Emploi (CJE) de Hochelaga-Maisonneuve, quartier montréalais longtemps champion du chômage au Canada. Des jeunes stressés, elle en rencontre régulièrement. Mais la plupart ne sont pas encore travailleurs, ils sont en recherche d’emploi !

            « Le drame, c’est de rencontrer des jeunes de 16-25 ans ayant des problèmes d’anxiété de cette gravité alors qu’ils n’ont jamais travaillé de leur vie. Ils portent eneux un mal-être pesant », dit-elle.

            Anne St-Pierre indique que chaque année, mille personnes s’inscrivent à son CJE. En ce moment, au Carrefour de Hochelaga-Maisonneuve, ils sont 10 000 en attente d’un job. Avec leurs rêves, leurs espérances… et leurs difficultés. « Environ 60 % de ces jeunes ne sont ni au travail, ni à l’école. Un tiers d’entre eux ont de gros problèmes d’adaptation en société, c’est énorme », s’indigne Anne St-Pierre.

            Là encore, les raisons sont multiples et complexes. Pour la directrice du CJE, les jeunes subissent des pressions nombreuses de la part de leur famille et de la société. De plus, selon elle, ces travailleurs en devenir ont l’embarras du choix Peut-être même trop : « Aujourd’hui, les choix en matière de filières professionnelles sont tellement nombreux que les jeunes en arrivent à être perdus devant autant de possibilités. C’est une bonne chose que la société soit aussi bien organisée, mais je crois que cela favorise par ailleurs une certaine procrastination chez les jeunes. Ils peuvent toujours se dire qu’au fond, il n’est jamais trop tard pour entreprendre des études ou une formation. »

            Anne St-Pierre reconnaît que les jeunes qu’elle rencontre ont déjà fait un premier pas : franchir la porte d’entrée du CJE. Mais il y a les autres, « des jeunes sans travail, à la scolarité insuffisante, qui ne viennent jamais nous voir. Le défi, c’est d’aller à leur rencontre, les sortir de leur isolement ».

C’est exactement ce que vit Daniel B. La pression professionnelle, cet emploi qu’il n’aimait pas et ces relations sociales tendues l’ont rendu cynique devant le monde qui l’entoure. Peut-être est-ce aussi ce côté solitaire qu’il a toujours eu en lui. Ces facteurs combinés l’ont probablement amené à tout laisser tomber. Et puis, il y a l’ordinateur. Cette machine « qui mange le temps », où les jeux en ligne et les mondes virtuels l'entraînent toujours un peu plus vers l'isolement.

            « Il y a des moments où je me sens vraiment seul », lance Daniel, avant de se taire, le regard éteint. Seul ? Sur ce point, Daniel se trompe. Ils sont des millions de NEET à partager sa solitude. Seul dans la foule, comme en forêt, disait Claude Dubois.3magazineforces.com

GLOSSAIRE DE LA JEUNESSE QUI NE TRAVAILLE PAS

FREETERS

Ils sont âgés de 15 à 34 ans et occupent généralement de petits emplois précaires et à temps partiel. Contraction de l’anglais « free-lance » et de l’allemand « Arbeiter » (travailleur), ce terme est apparu au Japon durant les années 1980. Un jeune Japonais sur neuf est considéré par les autorités comme un freeter.

HIKIKOMORI

Ce terme japonais signifie très exactement « enfermé à l’intérieur ». Il désigne une pathologie psychosociale qui touche dans sa grande majorité des jeunes de 20 à 30 ans, majoritairement de sexe masculin. Un hikikomori vit cloîtré chez ses parents, limitant autant que possible toutes relations familiales. Il peut rester dans ces conditions durant des mois, voire des années. Il sort de sa chambre uniquement pour satisfaire ses besoins essentiels.

OTAKU

Mot qui signifie « foyer » ou chez-soi » en japonais. Aujourd’hui, il sert à désigner une personne qui passe la totalité de son temps à la maison. Même si les otaku restent enfermés chez eux afin d’assouvir une passion quelconque, ils ne sont pas pour autant des hikikomori. Leur mal-être est moins extrême, puisqu’ils ne s’interdisent pas les relations sociales.

CÉLIBATAIRE PARASITE

Ils ont la trentaine et sont célibataires avec emploi, mais vivent toujours chez leurs parents. Là, ils sont nourris, logés et blanchis, ce qui leur permet de dépenser leur argent en loisirs ou en biens de consommation. Inventé par le sociologue japonais Masahiro Yamada à la fin des années 1990, le terme « célibataire parasite » décrit un phénomène en constante augmentation partout dans le monde, particulièrement en Italie. Depuis le film éponyme, les Français parlent d’un « Tanguy » pour désigner un célibataire parasite.

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