
La cupidité est une maladie insidieuse et contagieuse. Elle prend des proportions épidémiques de nos jours tandis que nous cherchons toujours en vain le vaccin, le remède pour nous protéger de ce mal. La cupidité se propage dans toute une société par l’envie de posséder les avantages de l’autre, par le sentiment d’être sous-payé pour la « valeur » de ses services, relativement parlant…
« Celui qui sait qu’il en a assez est riche. » – Tao Te Ching
Voyons un peu… Lloyd C. Blankfein, le PDG de Goldman Sachs, reçoit en 2007 une rémunération annuelle dans les 70 millions de dollars américains. Les options sur le titre et les actions qu’il détient valaient au 31 décembre 2008 quelque 257 millions. L’année 2008 fut une année de vaches maigres ; l’entreprise se trouva un moment au bord de la déconfiture, dont elle fut sauvée par l’intervention du gouvernement américain et ses agences. Lloyd C. Blankfein reçut une pitoyable rémunération en 2008 : 1,1 million de dollars.
Or, 2009 s’annonce bien pour Goldman Sachs. L’institution se prépare à payer quelque 20 milliards en rémunérations pour l’année. Comme Goldman Sachs compte quelque 34 000 employés (y compris les employés surnuméraires et temporaires, le personnel de bureau et les secrétaires), ce montant équivaut à une rémunération moyenne de quelque 588 000 dollars par employé. Ce chiffre est évidemment sans intérêt, Goldman Sachs n’étant pas une entreprise socialiste. Il serait plus intéressant de connaître le montant des primes que recevront les 120 employés pour qui Goldman Sachs s’est procuré, tôt et à prix fort, des vaccins contre la grippe H1N1.
La rémunération de mes amis...
Parions que Lloyd C. Blankfein et ses collègues toucheront des primes qui compenseront leur manque à gagner de 2008 et cela, malgré les protestations, les pressions politiques et même les manifestations devant le siège de la société. Comment ces gens peuvent-ils être si insensibles à la fureur populaire ? Parce qu’ils estiment qu’ils sont en fait sous-payés ! Comprenez donc que les amis du PDG de Goldman Sachs, ses compagnons de golf, ses voisins dans les Hampton et les membres de son groupe de référence sont des gestionnaires de fonds spéculatifs (appelés trompeusement « hedge funds »). Sa vie sociale et professionnelle tourne autour de gens comme ces cinq gestionnaires de hedge funds les mieux payés en 2007 :
+ John Paulson (rémunération : 3,7 milliards de dollars) ;
+ George Soros (2,9 milliards) ;
+ James Simons (2,8 milliards) ;
+ Philip Falcone (1,7 milliard) ;
+ Ken Griffin (1,5 milliard).
En fait, les 25 gestionnaires de fonds spéculatifs les mieux payés en 2007 ont gagné collectivement quelque 16 milliards de dollars américains, une rémunération annuelle de 360 millions étant le seuil pour faire partie de ce club sélect. Cette paye collective représente trois fois la rémunération totale des 500 PDG des entreprises américaines qui composent l’indice du Standard & Poor’s1, ceux-là même dont les investisseurs décrient la rémunération excessive et la cupidité2.
Lloyd C. Blankfein ne se qualifie même pas, et de loin, pour faire partie de ce club. Pourtant, Goldman Sachs est devenu en fait un énorme « hedge fund ». Des 30 milliards de revenus réalisés au cours des neuf premiers mois de son exercice 2009, jusqu’à 80 % provenait de ses activités de « trading », le même type d’activité auquel s’adonnent beaucoup de hedge funds.
Ne serait-il pas normal que l’on compare la rémunération de Lloyd C. Blankfein à celle des dirigeants des hedge funds ? Selon ce critère, il semble sous-payé ; Lloyd C. Blankfein et ses collègues se feraient-ils exploiter ?
Entre le profit et l’ignominie...
Pourquoi Goldman Sachs, les autres banques d’affaires et certains fonds de privatisation et spéculatifs (hedge funds) décident-ils de se transformer en sociétés par actions cotées en Bourse, malgré le risque évident de s’attirer les foudres de l’opinion publique et des politiciens pour leurs rémunérations « scandaleuses » touchées au vu et au su de tous ?
Tout simplement parce que cette forme de propriété s’avère beaucoup plus avantageuse pour ces gestionnaires de fonds que la formule conventionnelle, laquelle consiste à se faire payer 2 % de l’actif en frais de gestion et à retenir 20 % des profits sur les placements à titre de rémunération incitative. En fait, en transformant un fonds spéculatif en une société par actions cotée en Bourse, on inverse pratiquement la relation. Les actionnaires sont heureux (du moins ils l’étaient) de recevoir une portion congrue des profits sous forme de dividendes, pourvu que le titre gagne en valeur de façon à produire un rendement approprié pour les actionnaires.
Devenue société publique, Goldman Sachs s’assure de calibrer les rémunérations variables de façon à :
+ Réinvestir une part suffisante des profits pour que la valeur comptable de l’action augmente de 20 % par an ;
+ Réaliser un rendement de quelque 20 % sur l’avoir des actionnaires ;
+ Maintenir une augmentation du bénéfice par action de 10 à 15% par an.
La totalité de l’argent qui n’est pas requis pour ces fins est versée en rémunérations aux dirigeants et aux spécialistes de la firme ! Ce montage financier garantit, sauf lors d’une année catastrophique comme 2008, une plus-value importante de la valeur boursière du titre. Celui-ci a en effet produit un rendement de quelque 14 % composé annuellement depuis que la société est devenue publique, en mai 1999, et ce, en dépit de la crise boursière de l’automne 2008 (et c’était 17,2 % jusqu’en octobre 2007, date non officielle du début de la crise financière).
Ainsi, pour les neuf premiers mois de 2009, Goldman Sachs a réalisé un bénéfice net de 7,4 milliards de dollars américains et versé 350 millions en dividendes et 16,7 milliards en rémunérations ! Même les investisseurs dans les fonds spéculatifs les plus dociles auraient protesté face à une telle distribution de l’argent. Cependant, puisque Goldman Sachs est une société cotée en Bourse, ses investisseurs réalisent une forte plus-value grâce à la valeur boursière du titre, plus-value qu’ils peuvent monnayer en tout temps en vendant leurs actions.
Ce tour de passe-passe, cette conversion en société publique, devint irrésistible, malgré les désagréments d’une gouvernance pointilleuse, de divulgations onéreuses et, à l’égard des rémunérations, du ressentiment populaire. L’erreur de ces stratèges, évidente après coup seulement, fut de sous-estimer à quel point une société par actions cotée en Bourse, et donc obligée de dévoiler les rémunérations des cinq dirigeants les mieux payés, pouvait devenir l’objet d’une si virulente opprobre.
Épilogue
Hélas, ce phénomène de cupidité, qui se justifie par la cupidité supérieure de l’autre, contamine tout le tissu économique et toute la société. Les dirigeants d’entreprise comparent leur rémunération et, quel qu’en soit le niveau, en sont mécontents s’ils jugent qu’un autre moins méritoire est mieux payé. Comment le PDG d’une société industrielle qui compte des dizaines de milliers d’employés et qui met en marché des produits innovateurs et utiles pour la société peut-il ne pas ressentir un certain malaise, une envie larvée face aux rémunérations très supérieures à la sienne que reçoivent les opérateurs financiers de tout acabit pour leurs spéculations, tractations et manigances ?
C’est ainsi qu’un cercle vicieux d’inflation des rémunérations commença à tourner vers la fin des années 1980 pour aboutir au résultat actuel, scandaleux, et apparemment irréversible.
1- 16 milliards de dollars américains représentent également un montant supérieur au PIB de 57 des 178 pays recensés par la Banque mondiale !
2- Ces mêmes investisseurs, ou du moins nombre d’entre eux, ne sourcillent pas cependant devant les rémunérations démentielles des « hedge funds », qu’ils abreuvent de leurs fonds.


commentaires