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Les marchés « libres » - De quoi et pour qui?

Le marché est une invention remarquable, un peu comme l’énergie nucléaire. Bien encadré et bien réglementé, il est source d’efficience, de satisfaction des besoins et d’enrichissement de la société.

Nous avons vu de près (et l’une de nous a connu) la misère, le rationnement et le gaspillage de ressources qui furent le lot des économies planifiées des États socialistes et communistes avant 1990. Nous en conservons un respect indéfectible pour les marchés, l’entreprise privée et leurs bienfaits. Toutefois, les vertus bien réelles d’une économie de marché ne doivent pas nous en faire oublier les limites et les risques. On ne peut soumettre toutes les facettes d’une société à « la discipline des marchés ». Certaines institutions doivent être protégées des lois du marché pour jouer pleinement leur rôle de gardiennes de la société et de ses valeurs.

Selon les courants idéologiques dominants, les États et les époques ont tiré une ligne de démarcation très variable entre ce qui est proprement du ressort des marchés privés et ce qui relève du secteur public. Ainsi, toutes les sociétés ont choisi (mais pas pour longtemps) d’exclure l’échange d’organes humains des lois du marché (comme de coutume, le marché noir faisant exception). Par contre, dans certains pays et avec les États-Unis et le Royaume-Uni comme chefs de file, les lois du marché jouent un rôle important à l’égard de biens et services que l’on conçoit ailleurs comme relevant strictement du domaine public : assurance maladie, gestion des prisons, mercenariat,, eau potable, droits de pollution...

La logique des marchés financiers

Il n’est pas dans notre propos d’établir si l’on a tort ou raison de soumettre aux lois du marché telle ou telle activité qui, naguère, relevait strictement du domaine public. Notre argument est plutôt le suivant : dans l’univers économique contemporain, lorsqu’on fait le choix de « privatiser » un bien ou un service, ce ne sont pas les lois du marché des biens et services qui donneront le ton, mais bien la logique des marchés financiers qui imposera sa loi.

Voyons un peu comment cette logique se manifeste dans l’univers inversé des marchés financiers « modernes ». Prenons à titre d’exemple la société américaine Aetna, dont l’activité principale consiste à vendre de l’assurance pour couvrir les frais médicaux.

La figure 1 montre l’évolution du titre de cette entreprise en 2008 au fur et à mesure que les perspectives d’une victoire démocrate et, par conséquent, d’une réforme du système de santé s’affermissaient. Par rapport à son sommet, en janvier 2008, le titre avait perdu les deux tiers de sa valeur au moment de l’élection de Barack Obama, en novembre 2008 1.

La remontée modeste du titre après l’élection de novembre 2008 témoigne du sentiment que la crise financière et la récession économique devraient reléguer au second plan – sinon aux oubliettes – les projets de réforme du système de santé américain.

Or, en février 2009, le président Barack Obama annonce son intention de pousser le Congrès à adopter une réforme fondamentale du système de santé avant la fin de l’été. Le titre d’Aetna (et ceux de toutes les entreprises de cette industrie) chute de nouveau, revenant au creux atteint en novembre 2008. Puis, le projet de réforme s’enlise ; l’opposition est féroce, bien organisée et solidement financée. Les marchés financiers en viennent à estimer que toute réforme éventuellement adoptée n’aura pas les effets négatifs appréhendés au départ. Les enjeux sont importants non seulement pour les investisseurs, mais aussi et surtout pour les dirigeants, dont toute la fortune est en jeu.

Le tableau 2 montre l’impact des fluctuations de la valeur du titre sur la valeur boursière de l’entreprise et sur celle des options du PDG. Alors que le PDG, Ronald Williams, 59 ans, jouissait sur papier d’une fortune de 250 millions de dollars en janvier 2008, il ne dispose plus que d’un « maigre » 32 millions de dollars en novembre 2008. Que doit-il faire ? Qu’est-il prêt à consentir pour que le titre d’Aetna retrouve sa valeur de janvier 2008 ?

Pour établir la rémunération variable des dirigeants, le conseil d’administration d’Aetna, exemplaire en cela, a lié celle-ci à des mesures précises et quantitatives de performance. Ce sont justement celles que les marchés financiers suivent et scrutent pour décider de la valeur du titre. Les investisseurs sont heureux de ce programme de rémunération variable, qui leur assure que la direction ne travaillera que pour créer de la valeur à court terme pour eux. Les garde-chiourmes de la gouvernance en félicitent le conseil d’administration.

Le tableau 3 reproduit le document officiel du programme de rémunération variable d’Aetna.

Ces variables cruciales qui vont mobiliser tous les efforts de la direction sont les suivantes :
•    Le rendement pour les actionnaires au cours de la dernière année ;
•    La croissance du bénéfice par action ;
•    La réduction du « medical benefit ratio ». En clair, cette mesure révèle le pourcentage des primes reçues qui a été versé pour rembourser les frais médicaux des clients. Plus ce ratio diminue, plus les marchés financiers sont satisfaits ; toute hausse de ce ratio d’un trimestre à l’autre fera baisser le prix du titre. La meilleure façon d’améliorer ce ratio est de refuser d’assurer ceux qui souffrent de maladies chroniques coûteuses, d’augmenter les primes jusqu'à la limite de la capacité de payer des individus et des entreprises, de choisir avec soin ceux que l’on voudra assurer, de refuser toute couverture pour les maladies antérieures, etc.

La prime annuelle ainsi que les options accordées à la direction sont assujetties au classement (« Rank ») de l’entreprise à l’égard de ces variables de performance par comparaison à ses rivales. Il lui faut donc avoir des résultats meilleurs que ceux de bon nombre de ses concurrentes pour mériter la prime optimale. Plaçons-nous dans les souliers de Ronald Williams et de ses collègues de la direction. Nous sommes des gens ambitieux, âpres au gain. Nous ne sommes pas des Bénédictins. Le montant de notre rémunération représente le score de la partie, une mesure de notre réussite. Quelles mesures et quels plans d’action devrions-nous mettre en place pour atteindre le niveau de performance qui nous donnera droit à de généreuses primes au rendement et qui fera augmenter la valeur de nos options ? Comment comprimer le « medical benefit ratio » davantage que nos concurrents ? Comment produire une croissance continue du bénéfice par action, trimestre après trimestre ? Comment contribuer à orienter les velléités de réforme du président Obama et du Congrès américain dans une direction conforme à nos intérêts ?

Quelle que soit la valeur morale de confier aux marchés privés la prestation des services d’assurance santé, les marchés financiers imposent une logique implacable souvent contraire à l’intérêt public. Est-ce ainsi que les sociétés veulent vivre, soumises aux diktats des marchés financiers ?

Yvan Allaire, Ph.D. (MIT), MSRC
Président du conseil, Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques (HEC-Concordia)
Mihaela Firsirotu, Ph.D. (McGill)
Professeure titulaire de la Chaire Bombardier en gestion stratégique (UQAM)

Adaptation d’extraits de leur ouvrage Black Markets and Business Blues, publié en juin 2009.

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