International

Liberté d'expression et emprisonnement

Je reviens tout juste de Turquie, où je me suis rendu, à la tête d’une importante délégation d’écrivains, au nom du pen international. Je pense qu’il vaut la peine que je vous en parle un peu.

La Turquie moderne a été façonnée par un des leaders les plus remarquables du 20e siècle, Mustafa Kemal Atatürk, qui s’est appuyé sur 700 ans d’histoire de l’empire ottoman, lui-même bâti sur les fondements millénaires de Byzance, capitale de l’empire romain d’Orient.

Je reviens tout juste de Turquie, où je me suis rendu, à la tête d’une importante délégation d’écrivains, au nom du pen international. Je pense qu’il vaut la peine que je vous en parle un peu.

La Turquie moderne a été façonnée par un des leaders les plus remarquables du 20e siècle, Mustafa Kemal Atatürk, qui s’est appuyé sur 700 ans d’histoire de l’empire ottoman, lui-même bâti sur les fondements millénaires de Byzance, capitale de l’empire romain d’Orient.

Devant la question de la liberté d’expression en Turquie à l’heure actuelle, force est de constater que la situation est complexe dans cette civilisation d’une grande richesse. La démocratie, assortie de la liberté d’expression qui la caractérise, a mis du temps à émerger dans ce pays qui, en 1980, était secoué par un coup d’État marqué par la violence et son lot de morts.

Puis, petit à petit, curieusement sous un gouvernement qui mise dans une certaine mesure sur le retour de l’influence islamique en son sein, tant la démocratie que la liberté d’expression ont repris de la vigueur. Il en a résulté que le nombre des écrivains, des éditeurs et des journalistes en prison s’est mis à décroître. Mais tout à coup, il y a environ deux ans, le gouvernement a recommencé à arrêter des gens et à leur imputer des crimes politiques de toutes natures, accusant écrivains, éditeurs et journalistes d’enfreindre les lois antiterroristes, très souvent en raison de liens ou de sympathies pour le mouvement kurde.

Ces pas en avant et en arrière ont coïncidé avec la demande d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Cette adhésion a toujours eu, au sein même de l’Union, ses partisans et ses détracteurs. Ces derniers étaient motivés par deux forces. D’une part, on s’inquiétait à juste titre de voir que la Turquie n’accordait pas à la démocratie et à la libre expression la place qui aurait dû leur revenir. L’autre portion de l’équation, moins louable, a trait au nombre de Turcs qui vivent en Europe dans des conditions difficiles ; en général, ils y sont venus comme travailleurs invités, mais on leur a offert bien peu des nobles aspects de la citoyenneté. Ainsi, la demande d’adhésion de la Turquie à l’ue a subi les effets de ce que l’on doit considérer comme le retour de politiques raciales en Europe. Aux yeux des Turcs, ce rejet virtuel constitue une insulte. Il en a résulté, entre autres choses, une plus grande ouverture à l’islamisation, tandis que les Turcs niaient jusqu’à un certain point avoir véritablement souhaité faire partie de l’Europe.

Environ 70 écrivains ou éditeurs turcs sont en prison, et un nombre à peu près égal d’écrivains et d’éditeurs sont aux prises avec un système juridique inextricable ; très souvent, dans les deux cas, ce sont soit des Kurdes, soit des personnes qui ont commenté la situation kurde. Le gouvernement s’arroge le droit de détenir des gens avant même de les traduire en justice. Les années passent, les écrivains entrent et sortent de prison et leur vie s’arrête, forcés qu’ils sont de consacrer leur temps à se défendre contre des accusations sans fondement. Et si leur procès a lieu, il est probable qu’il s’éternisera.

Tout ceci dans le contexte contemporain où l’on nous rebat sans cesse les oreilles avec la « terreur », le « terrorisme » et les « terroristes ». On a de tout temps usé de concepts simples pour susciter la peur et rassembler les gens autour d’elle. Nous savons ce que cela a donné dans le passé. La peur des Français. La peur des Allemands. La peur des communistes. Des capitalistes. Des protestants. Des anarchistes. Peu importe. La peur du vilain de l’heure.

Les leaders irresponsables adorent répandre la peur dans la population. Y a-t-il vraiment des terroristes ? Oui. Mais en Turquie, l’outil dont se servent les autorités prend la forme d’une législation antiterroriste mal définie et brouillonne qu’elles peuvent utiliser contre n’importe qui, pour à peu près n’importe quoi. J’ai entendu tant et plus les écrivains turcs dire que la situation est si confuse qu’ils ne savent absolument pas si leurs écrits risquent d’aboutir à des accusations ou à une arrestation. Et s’ils sont arrêtés, ils ignorent ce qui pourrait leur arriver. L’incertitude engendre la peur, et la peur engendre l’autocensure.

Nous nous sommes rendus en Turquie pour manifester notre solidarité, à l’invitation du pen Turquie et d’autres écrivains. Notre délégation comptait tous les dirigeants du pen, des membres de son conseil d’administration, des présidents de centres pen de partout dans le monde, des écrivains, des éditeurs, des journalistes et un certain nombre de nos spécialistes en la matière. Nous avons été reçus par le président de la République. Il nous a longuement écoutés, pour ensuite ajouter que la situation que nous lui décrivions nuisait à la réputation de la Turquie dans le monde, qu’il suivait de près le déroulement des procès et souhaitait qu’on les résolve rapidement. Autrement dit, la situation préoccupe de plus en plus la classe dirigeante au sommet de la hiérarchie.

Il est très émouvant d’explorer une civilisation aussi complexe et d’entendre parler de la souffrance de personnes qui, sans avoir commis la moindre faute, tombent dans les filets d’un système judiciaire mal dirigé et souvent délibérément injuste. Il n’est pas rare que nous considérions la liberté d’expression comme quelque chose qui s’épanouit quand les économies sont développées et que d’autres éléments utilitaires de la société ont été mis en place. En réalité, le capitalisme et les lois du marché donnent leurs meilleurs résultats quand la législation est efficace, juste et transparente. L’avantage comparatif de l’Occident au cours des siècles derniers est en partie lié à la technologie. Ce qui importe davantage, cependant, c’est que l’Occident s’est donné des moyens suffisants de permettre la liberté d’expression – c’est-à-dire d’assurer la transparence dans le débat public – afin que les gens puissent engager le dialogue qui allait déboucher sur une nouvelle forme risquée d’économie fondée sur le marché libre. En d’autres mots, c’est la liberté d’expression, et non le capitalisme, qui nous a montré la voie à suivre.

Dans un pays comme la Turquie, qui connaît la guerre à l’intérieur même de ses frontières, les responsables politiques ont tendance à dire qu’ils sont favorables à la liberté d’expression, mais que le gouvernement a besoin de plus de pouvoir pour affronter la violence interne. C’est le contraire qui est vrai. Si on permet l’existence d’un débat public sain, voire musclé, la justification de la violence et, a fortiori, du terrorisme disparaît. Plus le dialogue entre les forces sociales est libre, plus il est probable que tout mouvement terroriste sera marginalisé.

J’ai été fasciné de constater à quel point les citoyens turcs n’acceptent pas que leur liberté d’expression soit sacrifiée sur l’autel d’anciennes divisions intérieures. Ou qu’ils doivent attendre une sorte de feu vert économique. Toutes les études le montrent, d’ailleurs. Bon nombre d’écrivains et d’éditeurs ont choisi de se faire entendre tout en sachant que cela pouvait mener à leur arrestation. Il y a là un degré de détermination et de courage que la vie n’a jamais exigé de la plupart d’entre nous.

Nous devrons continuer de nous demander si les écrivains peuvent contribuer au changement dans un contexte pareil. Ma réponse est simple : la liste des écrivains en prison du pen International comporte environ 850 noms. Ce chiffre frappe l’imagination parce que le pen n’a ni armée, ni banque, ni bureaucratie. Notre organisation ne possède aucune structure utilitaire toute-puissante. Et on ne trouve que très peu de généraux en prison, à peu près pas de banquiers ou de ministres, ni de hauts fonctionnaires.

Mais les gens au pouvoir se leurrent s’ils pensent avoir trouvé la solution en des lois punitives et des peines de prison. L’histoire a démontré que les contraintes de ce type ne produisent pas l’effet escompté.

Nous traversons une période difficile sur le plan économique. Celle-ci offre en revanche à ceux qui croient en la liberté d’expression l’occasion d’influer sur la politique publique. Je demande à chacun d’entre vous de réfléchir à la situation en Turquie et à ses répercussions. Si la Turquie s’appuie sur une démocratie solide et sur la liberté d’expression, son influence se répercutera dans toute la région. Cette société est suffisamment forte pour que les modèles qu’elle propose soient adoptés par les pays qui l’entourent.

En sillonnant Ankara et Istanbul pour nous rendre d’une assemblée publique à une autre, nous nous disions : « Nous voici, sans aucun des outils de pouvoir que l’on admire tant aujourd’hui. Et pourtant, nous avons en notre possession, où que nous allions, l’outil unique en son genre qui cause tant d’inquiétude aux puissants de ce monde et qui constitue, pour ceux qui sont privés du pouvoir, une promesse de résistance. Cet outil, c’est le pouvoir des mots. » ×

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