Économie

La crise financière et la différence canadienne

Le Canada est un pays sans prétention, ce qui est sage lorsque votre voisin est un géant prétentieux qui s’annonce comme « The Greatest Democracy on Earth » ou, encore plus humblement « The Greatest Country in the History of the World ».
 

Yvan Allaire, Ph. D. (MIT), MSRC

Président du conseil

Institut pour la gouvernance d’organisations publiques et privées (HEC-Concordia)

 

Mihaela Firsirotu, Ph. D.

Professeure de stratégie

École des sciences de la gestion

Le Canada est le pays de la modération. « In medio stat virtus » devrait être notre devise nationale. La recherche du consensus fait partie de notre bagage génétique. Nos révolutions furent « tranquilles », nos clivages idéologiques tempérés par le bon sens. Nos politiciens, toutes tendances confondues, gouvernent au centre, ou doivent le prétendre. S’ils cherchent à conduire le Canada vers des voies plus radicales, l’électorat canadien est habituellement assez judicieux pour les ramener au centre ou les écarter du pouvoir.

Certes, mais peut-on parler d’un modèle économique canadien comme à d’autres époques du modèle américain, du modèle japonais, du modèle « rhénan », du modèle suédois, et depuis peu, du modèle finlandais ? Étant donné la faible longévité de ces « modèles », il convient de procéder avec prudence.

Tout de même, l’idée d’un modèle socio-économique canadien a été avancée par un observateur… américain. En effet, lors de la Conférence de Montréal en juin 2008, Paul Volker, ancien président de la Réserve fédérale américaine (leur banque centrale) faisait le constat que le système canadien contenait des enseignements pour les États-Unis. Avec une rare humilité, il salua les accomplissements de l’économie canadienne, qui gardait le cap à un moment où l’économie américaine montrait tous les symptômes d’une grave crise financière et économique, constatant les faits suivants :

Ø  le Canada a atteint l’équilibre budgétaire et réduit sa dette ;

Ø  il connaît le plus bas taux de chômage en 33 ans (en fait le chômage canadien calculé à l’américaine est inférieur au taux américain pour la première fois en 25 ans) ;

Ø  l’inflation est maîtrisée ;

Ø  le Canada possède les réserves de pétrole les plus importantes du monde après l’Arabie Saoudite ;

Ø  il est le plus grand exportateur de pétrole vers les États-Unis ;

Ø  grâce au Québec, le Canada est le deuxième producteur d’énergie électrique mondial ;

Ø  le Canada est le plus grand producteur de potasse et d’uranium, le plus grand exportateur de produits forestiers, le deuxième producteur de nickel en importance, et le troisième producteur d’aluminium et de diamants !

Le « modèle canadien » serait fait de chance – les ressources naturelles au Canada et la valeur qu’elles ont prise récemment tiennent du heureux hasard – de politique aux conséquences heureuses, même si c’est parfois accidentel, et… de modération.

Soins de santé et économie

Ainsi, la prise en charge par l’État des soins de santé au Canada s’avère judicieuse par comparaison avec le choix américain de laisser les entreprises assumer en bonne partie cette responsabilité, qui  semblait sensé à l’époque où les GM et les Ford étaient plus solides financièrement que beaucoup d’États et ne connaissaient qu’une faible concurrence. Or, ces obligations (un coût de plus de 1 500 dollars US par voiture chez GM) contribuent fortement à la spirale mortelle dans laquelle sont engagés ces grands fabricants américains.

Crédit et modération

Le Canada n’a pas suivi l’exemple américain de rendre déductible pour fins d’impôt les intérêts payés par les citoyens sur leurs emprunts hypothécaires et autres. Tout en atteignant un niveau de propriété domiciliaire équivalant (68,4% au Canada, 68,9 % aux États-Unis en 2006), le Canada a ainsi évité l’effet pernicieux d’un endettement subventionné par l’État en regard de la récente crise financière  américaine.

Ces différences sont clairement illustrées dans le tableau suivant :                          

                                                                                      Canada                      États-Unis

Nombre de carte de crédit par ménage                          2                                  6

 

Endettement moyen sur cartes de crédit                    2 000 $                       8 000 $

par ménage

 

Pourcentage de détenteurs qui paient la somme       73 %                           40 %

due au complet chaque mois

% des prêts hypothécaires qui sont                      < 5 %                          24 %

à haut risque (« sub-primes») (2006)

 

% de ces prêts en arriérés depuis plus de 90 jours     < 2 %                              16 %

ou ayant donné lieu à une procédure de saisie (2007)

Sources : Banque royale du Canada/Banque du Canada

L’éclatement de la bulle financière – gonflée par cet usage débridé du crédit aux États-Unis résultant à la fois de politiques fiscales et de valeurs sociétales – a éclaboussé de nombreuses institutions financières du monde entier.

Et la productivité ?

La productivité, soi-disant plus élevée aux États-Unis, n’est-elle pas  l’étalon-or de toutes les politiques économiques ?

Tout n’est pas si simple. Comme le note justement Gabor Steingart, auteur de The War for Wealth (McGraw Hill 2008), les mesures de la productivité américaine sont paradoxales. Les revenus moyens des Américains en dollars constants sont plus bas en 2006 qu’en 1980, ce qui indique :

a)    soit que les gains de productivité ont été accaparés par les plus riches ;

b)   soit que le taux de productivité américain n’est pas calculé correctement.

Il semblerait que ce soit les deux. Deux économistes du Center for Economic and Policy Research (D. Baker et D. Resnick), un organisme américain, ont élaboré en juin 2007 une mesure corrigée offrant, selon eux, une meilleure estimation des effets de la productivité sur le niveau de vie.

En voici les résultats pour la période 1995-2005 :

                                                                       USA                                        Canada

Croissance annuelle de la productivité           2,35 %                                    1,69 %

selon le calcul habituel

Croissance de la productivité après            1,30 %                                    1,81 %

Ajustements, selon Bakes et Rosnick

 

Par ailleurs, les bienfaits des gains de productivité, quelle que soit la mesure, ne sont pas répartis également dans la société américaine.

Deux mesures concrètes illustrent cette réalité :

1.    le ratio du revenu gagné par le 90e centile de la population (ceux qui gagnent plus que 90 % de la population) par rapport au revenu de ceux du 10e centile :
Canada :   3,99;  USA :   5,43

2.    Plus éloquent encore, la mobilité économique entre générations - fondement du crédo américain qui affirme que le statut économique d’une personne ne dépend pas du statut économique de ses parents - a beaucoup augmenté aux États-Unis (et en Grande-Bretagne) depuis les années 1980 ; le rapport y est maintenant deux fois plus élevé qu’au Canada (0,29 par rapport à 0,14)

Conclusion

N’en déplaisent à ceux qui ont tant souhaité que le Canada devienne, de fait sinon de droit, le 51e État américain et adopte au plus vite ses politiques économiques et sociales, les Canadiens dans l’ensemble n’ont pas été dupes et se sont donné un modèle bien canadien !

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