Économie

Kaufmann de Suisse : une tradition familiale

Rencontre avec l’artiste et joaillier Emil Pius Kaufmann

Derrière la vitrine d’une luxueuse bijouterie se dessine l’histoire d’une famille modeste d’artisans joailliers. Rencontre avec Emil Pius Kaufmann, artiste et fondateur de la bijouterie Kaufmann de Suisse, accompagné de Moneca, sa fille, aujourd’hui propriétaire. 

Il faut passer par un vestibule dont les portes vitrées s’ouvrent et se ferment automatiquement pour pénétrer dans la bijouterie Kaufmann de Suisse, située rue Crescent. Surtout, il ne faut pas se laisser impressionner par les murs en marbre et les imposants lustres qui donnent un air pompeux au commerce : à l’intérieur, un petit bout de femme énergique accueille les clients avec autant de simplicité et de chaleur qu’une boulangère. Il s’agit de Moneca, la fille Kaufmann, aujourd’hui présidente de l’entreprise familiale qui a pris racine à Montréal en 1954, et qui possède depuis 1994 une succursale à Palm Beach.

À l’étage au-dessus de la bijouterie, trois artisans sont absorbés par leur travail. Avec leurs gros doigts d’hommes, ils sculptent de minuscules pièces de métal précieux. L’un d’eux manipule un petit singe en cire rouge semblable à un morceau de jouet pour enfant; une pièce qui, une fois reproduite dans de nobles matériaux et sertie de diamants, s’agencera au genre de collier qu’on ne s’offre qu’une fois dans une vie.

Chez Kaufmann de Suisse, même le contenu des sacs d’aspirateur vaut de l’or. La simple poussière qui se ramasse dans une des peaux de récupération situées sous les tables de joailliers peut valoir une fortune. Une fois l’an, on envoie la poussière de l’atelier à un raffineur, et on en récupère pour près de 4000 dollars. « On a déjà récolté l’équivalent d’un lingot », s’exclame monsieur Kaufmann. « Chaque particule compte. »

À 83 ans, Emil Pius Kaufmann travaille toujours six jours sur sept dans sa bijouterie. « Il est moins impliqué dans les opérations, mais nous l’encourageons à dessiner, ça le rend toujours heureux », explique Moneca. Fils de charpentier, Kaufmann est un artisan né. « Enfant, je n’aimais pas la poussière du bois, mais je m’amusais à sculpter les retailles dans l’atelier de mon père », raconte-t-il avec un accent suisse allemand toujours perceptible. C’est dans la campagne suisse qu’il a grandi et qu’il a choisi, en pleine Seconde Guerre mondiale, le métier de bijoutier.

DE LA SUISSE AU CANADA

Après avoir fait ses classes dans les plus prestigieuses bijouteries de Genève, de Zurich et de Bâle, le jeune Kaufmann décide d’aller voir du côté du Nouveau Monde. « Je voulais apprendre l’anglais et je voyais en Montréal un lieu où on reconnaissait le raffinement, dit-il. Je pensais y rester seulement deux ou trois ans. » La célèbre bijouterie Birks est déjà bien établie lorsqu’elle embauche un Kaufmann tout frais débarqué d’Europe. « Ils étaient très impressionnés par mon travail, se rappelle l’orfèvre, ils me confiaient les pièces les plus importantes. » Il a fallu moins d’un an au jeune immigrant pour comprendre qu’il avait tout pour démarrer sa propre entreprise.

L’aventure Kaufmann débute sur la rue Drummond à une intersection qui n’existe plus aujourd’hui. « Ma plus grande inquiétude, en ouvrant ma boutique à Montréal, était de ne plus jamais revoir ma famille en Suisse », se souvient le bijoutier. « J’avais deux possibilités : gagner assez d’argent pour pouvoir la visiter régulièrement, ou rentrer à la maison. »

RECONNAISSANCE INTERNATIONALE

La suite des choses donna raison à la première option.  À ses débuts, monsieur Kaufmann s’associe à un collègue autrichien de chez Birks, Thomas Primavesi, et dès lors, les succès s’enchaînent. Entre 1956 et 1960, Primavesi & Kaufmann remporte six Diamond International Awards, et Emil Pius obtient la médaille de l’académie, le plus prestigieux signe de reconnaissance dans le domaine de la bijouterie. Dans son atelier trônent toujours les photos de belles hollywoodiennes arborant fièrement ces bijoux de concours, témoins de cette époque glorieuse. À l’époque, pourtant, Kaufmann demeure dans l’ombre.

« Mon père participait à ces concours pour obtenir l’attention des médias, relate Moneca, mais The Gazette, à l’époque, était du genre à titrer “Un Canadien devient le meilleur bijoutier ” sans jamais nommer son nom, parce que c’était un immigrant », explique-t-elle.

LA MODE HORS MODE

Fort de cette discrète notoriété, Kaufmann continue à confectionner ses bijoux avec intégrité, fidèle à une tradition classique. « Il fut un temps où le design moderne, avec toutes ses torsades dépourvues de sens, était à la mode, se souvient-il. Moi, j’ai toujours préféré les formes qui parlent. J’affectionne particulièrement les motifs floraux, par exemple : une femme ne refuse jamais de fleurs », observe-t-il, les yeux brillants.

En 1988, Kaufmann et Primavesi se dissocient, et c’est alors que naît la bannière Kaufmann de Suisse, en déménageant sur la rue Crescent. « Kaufmann, ça faisait trop commercial, explique le principal intéressé, mais reste que c’est mon nom. De Suisse, ça reflète d’où je viens, et en français, ça sonne mieux. »

Récemment, le maître bijoutier planchait sur une simple épinglette en forme de feuille d’érable. Une commande, dont il sort un exemplaire d’une enveloppe où se trouve également un bout de papier griffonné au crayon de plomb. On peut y lire :  Maple leaf with an aura around and radiating into the world. « Ça représente la réputation du Canada dans le monde », dit-il.

En observant sa table de travail, on constate que chacun de ses dessins est ainsi naïvement décrit. « J’aime donner du sens aux choses », explique Kaufmann. « Vous voyez, ce collier, on dirait des lèvres. C’est Moneca qui m’a fait remarquer ça. Parfois, le sens vient après. »

ARTISTE ET HOMME D’AFFAIRES

Pour le commun des mortels, les bijoux Kaufmann de Suisse n’ont rien de bien différent de ce qu’on pourrait retrouver dans une autre bijouterie de prestige, mais pour ceux qui ont les moyens de se les offrir, ils se distinguent par leur qualité et leur style, inspiré par la symétrie de l’Art Déco et les lignes courbes de l’Art Nouveau, ce que les Kaufmann nomment les flowing lines. « Je ne suis pas architecte, explique le patriarche, je suis un artiste. Les courbes me permettent d’exprimer des émotions. D’ailleurs, un corps, ce n’est pas carré, ça a des formes, donc les bijoux doivent être fluides. »

Les enfants Kaufmann ont participé à l’élaboration de ce style, chaque membre de la famille étant bijoutier d’une manière ou d’une autre. « Même ma mère a déjà frappé du marteau, dit Moneca. C’est elle qui a confectionné l’alliance de mon père. »

Monsieur Kaufmann ne voulait pas fabriquer sa propre alliance, il trouvait ça étrange. Il a donc montré à sa fiancée comment faire. Ils s’étaient rencontrés six mois auparavant, et sont ensembles depuis. Les marques inscrites sur cette bague qui n’a jamais été polie témoignent de toutes ces années de bonheur et d’épreuves. Mais le secret d’une union durable, selon Kaufmann, ne réside pas dans la valeur de la bague : « Vous devez être prêts à faire des compromis ! », rappelle-t-il.

L’HÉRITAGE

Si certains entrepreneurs peinent à assurer leur relève, Kaufmann, lui, a su transmettre très vite sa passion du métier à ses héritiers. Tout jeunes, les enfants Kaufmann ont été initiés à la joaillerie. « En vacances, notre père arrêtait devant chaque bijouterie pour nous enseigner quelque chose », se souvient Moneca. « Quand les garçons ont commencé à vouloir de l’argent de poche, je leur ai dit qu’ils devaient travailler, se souvient le père. Ils ont eu des emplois dans des restaurants, mais très vite, ils ont compris qu’ils feraient mieux d’être apprentis avec moi .»

Comme il l’a fait pour lui-même, Kaufmann a recommandé à ses enfants de s’initier à la gemmologie, la science des pierres précieuses. « Puisque j’allais travailler dans cette industrie, c’était important que je sache ce que j’avais entre les mains », dit-il. « Je voulais savoir ce qu’on me vendait, et ce que j’offrais à mes clients. » Les trois enfants sont donc, comme leur père, gemmologues certifiés, une corde rare aux arcs des joailliers.

S’il peut commenter la couleur d’un rubis ou la coupe d’un diamant, Emil Pius Kaufmann a aussi sa petite idée sur l’or. « Il fut un temps où tout le monde préférait l’or jaune, et un autre où tout le monde voulait de l’or blanc. Personnellement, je préfère le blanc, puisque ça s’agence mieux avec les diamants. Mais le plus important, c’est que l’or soit de 18 carats. De l’or pur, ce n’est pas assez solide. »

Au prix où sont les pièces, on aura tôt fait de suivre ses conseils. Si certaines se détaillent à 1000 dollars, les Kaufmann ont déjà vendu un collier six millions de dollars. « Ça paraît beaucoup, mais on ne fait pas une si grande marge de profit, à peine 25 % », précise Moneca, qui a pu aiguiser son sens des affaires en travaillant au Crédit Suisse et en consacrant un MBA à l’entreprise familiale.

Il faut des reins solides, pour faire des affaires dans le domaine, et une bonne réputation auprès de ses créanciers, pour obtenir à crédit des matières premières si précieuses. « Nous ne sommes pas devenus riches en faisant des bijoux, résume Moneca. Nous avons un train de vie très modeste. » Pour elle, l’important est avant tout d’aimer la pièce. « S’il ne s’agit pas d’un coup de cœur, ne repartez pas avec », conseille-t-elle.

« Les bijoux sont peut-être la seule chose que vous léguerez en héritage, rappelle Moneca. Vos enfants vendront votre maison, votre voiture, mais des bijoux, c’est très personnel, ça dure une vie, parfois deux. » Et à l’écouter parler, on est tenté de la contredire : puisque du côté des Kaufmann, la passion semble un tout aussi précieux legs.

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