Économie

Le défi des villes

 

  La bonne administration des villes du monde est l’un des grands défis auxquels nous allons être confrontés dans les prochaines décennies. En un siècle, le poids des citadins dans la population mondiale est passé de 15 à 50 %, et le mouvement se poursuit !

 

  La bonne administration des villes du monde est l’un des grands défis auxquels nous allons être confrontés dans les prochaines décennies. En un siècle, le poids des citadins dans la population mondiale est passé de 15 à 50 %, et le mouvement se poursuit !

            Selon Koïchiro Matsuura, directeur général de l’UNESCO, si les tendances actuelles se maintiennent, la totalité de l’accroissement de la population d’ici 2050 (soit trois milliards de personnes environ) aura lieu dans les villes. « La révolution urbaine en cours, ajoute-t-il, est titanesque : il va falloir édifier en moins d’un demi-siècle l’équivalent de 3 000 villes d’un million d’habitants. »

            La prospective est certes un art difficile et une science inexacte : les choses ne se passent jamais vraiment comme on le prévoyait. Dans les pays développés par exemple, et en tout cas en France, on assiste à un véritable retour, sinon à la terre, du moins à l’espace rural.

            Mais la pression urbaine reste forte. La ville de Bordeaux, pour ne prendre que cet exemple, a vu sa population augmenter de plus de 7 % en quelques années.

            Les villes du Sud sont évidemment les plus concernées. Toujours selon Koïchiro Matsuura, « la quasi-totalité de l’accroissement de la population [mondiale] d’ici 2050 aura lieu dans les pays en développement. C’est […] à un bouleversement de la carte démographique que nous allons assister. Alors qu’en 1950, la population du Sud représentait à peu près le double de celle du Nord, en 2050, c’est 86 % de la population mondiale qui vivra au Sud ».

            On connaît les difficultés monstres auxquelles ont à faire face les mégalopoles multimillionnaires du Sud : résorption des bidonvilles qui y poussent comme des champignons, extension des réseaux d’adduction d’eau potable et d’assainissement des eaux usées, lutte contre la pollution atmosphérique qu’engendre une circulation automobile anarchique, combat contre l’insécurité urbaine, etc. Les politiques de développement doivent mieux prendre en compte cette urgence urbaine, sans quoi nous assisterons à de graves explosions.

            Cependant, il ne faudrait pas croire que nos villes du Nord soient épargnées. Les responsables politiques qui les gèrent doivent déployer leurs efforts sur tous les fronts. Leurs concitoyens attendent d’eux qu’ils garantissent la sécurité des biens et des personnes ; qu’ils facilitent l’intégration des différentes communautés qui constituent la ville, et notamment celle des nouveaux arrivants ; qu’ils développent une offre de logements adaptée en nombre, en prix et en qualité ; qu’ils construisent et entretiennent les écoles qui accueillent leurs enfants ; qu’ils organisent des systèmes de transports publics assez attractifs pour dissuader l’entrée des véhicules individuels dans les centres-villes et réduire du même coup la pollution atmosphérique ; qu’ils améliorent la propreté des rues, le tri sélectif des déchets, la qualité de l’eau et le traitement des rejets… Et cette liste des services que nous demandons à nos municipalités et collectivités est loin d’être exhaustive.

            Je ne voudrais pas oublier le développement économique : les grandes villes, qui se livrent à une compétition permanente, doivent mettre en œuvre des stratégies à l’échelle planétaire pour attirer les implantations d’entreprises et les emplois. Dans cette perspective, leur rayonnement universitaire et culturel constitue un atout de taille.

            La question cruciale est de savoir si nos villes ont les moyens d’aussi grandes ambitions.

            À la lumière de deux décennies d’administration municipale, je détermine deux ou trois défis principaux.

Premier défi : les moyens financiers et humains

            Longtemps, du moins dans l’hexagone, ce que nous appelons la « fonction publique territoriale » a connu moins de prestige que celle de l’Etat. Mais les choses sont en train de changer, tant les tâches proposées à l’échelle locale sont multiples et passionnantes. Toutefois, pour bien payer ses agents comme pour faire fonctionner efficacement ses services de proximité ou investir pour l’avenir, une ville doit disposer des ressources nécessaires. Or, c’est là que le bât blesse. Dans beaucoup de pays et en particulier en France, la fiscalité locale est archaïque, et ne procure pas aux collectivités de base des recettes suffisamment évolutives pour financer des dépenses de fonctionnement et d’équipement croissantes. Dans le processus de décentralisation à la française, qui a bien traité les régions et les départements, les villes ont été les grandes oubliées. J’ai cru comprendre que le « déséquilibre fiscal » demeurait un enjeu politique de première importance au Canada. Une véritable réforme des finances locales est la première condition d’un aménagement du territoire harmonieux. Pourquoi, dans le cadre de cette réforme, ne pas affecter aux villes, qui sont en première ligne du développement durable, une part de l’éco-fiscalité que nous allons devoir créer ?

Deuxième défi : les structures

            Avec 36 000 communes (le record d’Europe), des milliers de regroupements intercommunaux (communautés urbaines, communautés de villes ou de communes, selon la taille), 100 départements, 22 régions, un Etat très présent et des fonds européens précieux pour boucler le budget de nombreux projets, la France fournit un exemple de complexité maximale. Celle-ci entraîne des délais exagérément longs, donc des surcoûts et, souvent, un réel déficit démocratique, car les décisions ne se prennent pas toujours au niveau où pourrait jouer la responsabilité des élus du suffrage universel.

            Le débat sur les fusions et les défusions au Québec me donne à penser que, dans un contexte certes différent, la question de la bonne organisation territoriale ne se pose pas que dans mon pays. Est-il naïf d’aspirer à un vrai travail de simplification qui redonnerait aux gestionnaires locaux une meilleure capacité d’action ?

Troisième défi : la gouvernance locale.

            Je veux parler ici de l’équilibre entre deux aspirations parfois contradictoires de nos concitoyens : la demande de démocratie participative et le besoin de leadership, disons d’autorité. Il n’est plus possible de prendre une décision qui touche à la vie quotidienne des habitants d'une ville sans associer ceux çi très étroitement à l’élaboration de cette décision. Les techniques utilisées sont diverses : conseils de quartier, forums ou clavardage sur Internet, enquêtes publiques, organisation de débats publics sous la responsabilité d’autorités indépendantes… Il s’agit bien sûr d’un magnifique progrès démocratique et d’un moyen souvent très utile d’améliorer la qualité des décisions publiques. Je dis souvent qu’il vaut mieux prendre du temps en amont d’une décision qui, une fois prise, sera bien acceptée, plutôt que de foncer tête baissée au risque d’un blocage final.

            Cela dit, la démocratie participative a aussi ses risques : elle encourage parfois la manifestation d’intérêts particuliers, voire d’égoïsmes très locaux qui font obstacle au bien public. Il arrive qu’elle paralyse complètement le processus de décision, faute d’arbitrage entre des points de vue contradictoires. Il me semble donc indispensable d’équilibrer le progrès de la démocratie participative par une réhabilitation de la démocratie représentative, c’est-à-dire de l’autorité qui tire sa légitimité du suffrage universel.

            En ce domaine comme en beaucoup d’autres, on aimerait remettre à l’honneur un principe qui pourrait aussi contrebalancer le principe de précaution (autre source de paralysie du processus de décision !) : le principe de modération, si cher à tous nos grands humanistes.

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