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Professeur Luc Montagnier: Ces virus et ces germes qui voyagent

 

Luc Montagnier est devenu célèbre en 1983 en isolant – en même temps que l’Américain Robert Gallo – le virus d’immunodéficience humaine (VIH), qui est la cause du sida. C’est à lui que l’on doit les premiers tests qui ont permis de circonscrire une maladie dont la découverte aura un quart de siècle l’an prochain. Luc Montagnier reste pourtant toujours préoccupé par la progression du sida dans plusieurs régions du monde. Mais il s’intéresse aussi à la progression de nombreux facteurs, qui, à la faveur de la mondialisation, peuvent favoriser l’irruption de nouvelles épidémies. La carrière de Luc Montagnier n’a pas commencé avec le sida et elle ne se terminera pas non plus avec lui. Depuis des années, le chercheur travaillait à l’Institut Pasteur sur les modes de transmission des virus. Ses recherches l’ont ainsi conduit à s’intéresser à la défense immunitaire dont la faiblesse croissante avec l’âge pourrait, dit-il favoriser la progression des cancers et de maladies dégénératives comme l’Alzheimer. Nous avons rencontré Luc Montagnier dans son bureau de l’UNESCO, à Paris, où il dirige la Fondation mondiale de recherche et de prévention du sida.

           

            FORCES – Christian Rioux : La découverte du virus du sida aura bientôt 25 ans. Où en est cette épidémie aujourd’hui ?

LUC MONTAGNIER : Vingt-cinq ans plus tard, le sida est toujours là. Il sévit même de plus belle en Afrique, en Europe de l’Est et dans certains pays d’Asie et d’Amérique du Sud. Dans les pays développés, il demeure très présent dans les groupes dits « à risques », même s’il n’a pas tellement débordé dans le reste de la population. Dans nos pays, on contrôle l’épidémie. Mais ailleurs, la phase d’expansion n’est pas terminée. Une épidémie peut finir par se stabiliser d’elle-même. Les gens les plus sensibles en meurent et les plus résistants n’attrapent pas le virus. Nous n’en sommes pas encore là. Il n’y aura jamais 100 % des gens infectés. Mais on peut approcher les 40 %, comme au Botswana ou dans certaines régions d’Afrique du Sud.

 

            Il serait faux de dire que l’Afrique n’a pas fait de progrès. L’accès aux médicaments s’y est amélioré grâce à l’aide internationale. Il y a de plus en plus de génériques, mais cela ne concerne que quelque 800 000 patients sur quatre millions. Il faudrait que tous aient accès aux traitements. Il y a également des problèmes de structures et de  manque de médecins. Pour suivre un traitement, il faut des tests de laboratoire. Or, ces tests coûtent plus cher que les médicaments. Et enfin, il est très difficile d’atteindre les régions rurales où certaines traditions culturelles, comme la scarification des enfants avec des pointes non stériles et les échanges de nourrices pour l’allaitement, favorisent la transmission du virus. Certains hommes africains croient que s’ils ont des rapports sexuels avec une femme vierge, ils échapperont au sida !

 

Est-il vrai que la prévention a reculé ?

            La nouvelle génération est moins sensible aux messages de prévention, car elle croit qu’on peut guérir le sida. Ce n’est pourtant pas le cas. Bien sûr, des médicaments permettent de prolonger la vie des patients et de leur assurer une vie correcte. Mais le traitement est lourd, les médicaments sont chers, et l’infection virale est prête à se manifester à la première interruption de traitement. Ces médicaments créent aussi de nouvelles résistances du virus chez certains patients. Il en faut alors encore de nouveaux. C’est une course sans fin.

            La solution, c’est évidemment l’éradication. Le traitement antiviral actuel n’est pas suffisant puisque, dès qu’il est interrompu, la maladie se manifeste à nouveau. Une fois qu’on a affaibli le virus par des antiviraux, il faudrait parvenir à stimuler suffisamment le système immunitaire pour qu’il le contrôle lui-même. C’est d’ailleurs ce qui se passe chez un petit nombre de séropositifs. Ils sont infectés, mais pas malades. Le virus est là, mais le système immunitaire contrôle la maladie. Ces patients ont probablement des facteurs génétiques particuliers, mais surtout une immunité cellulaire qui fonctionne bien. Ce qui est l’exception chez l’homme est la norme chez les primates. Les chimpanzés infectés ne sont pas malades. C’est aussi le cas des singes mangabés d’Afrique. Ils sont infectés par un virus similaire, mais se portent très bien malgré une charge virale importante.

 

On a beaucoup parlé d’un vaccin contre le VIH. Est-ce une perspective à court terme ?

            La course au vaccin demeure un enjeu. Mais le vaccin pose des problèmes techniques, sociaux et éthiques. Sur le plan technique, la mise au point d’un vaccin est très complexe. Le virus varie beaucoup et s’installe dans les cellules de façon permanente. Il est très difficile de bloquer cette installation dans les cellules, d’autant plus que le virus infecte principalement au début les lymphocytes de l’intestin. En outre, le vaccin doit être absolument inoffensif. C’est pourquoi on s’oriente vers un vaccin à sous-unités fait de protéines du virus. Trouver un vaccin qui délogerait les virus tout en étant absolument inoffensif n’est pas évident.

            Une autre voie consisterait à utiliser l’ADN modifié. Mais il y a encore beaucoup de tests à faire avant que l’on soit sûr que celui-ci ne sera pas toxique. Imaginez que l’on vaccine des gens qui ont entre 15 et 20 ans et qu’ils attrapent une maladie dans dix ans. On accusera évidemment le vaccin !

            J’ai le sentiment que la solution consiste d’abord à éradiquer l’infection chez les patients déjà infectés. Je suis en faveur d’un vaccin thérapeutique qui serait beaucoup plus facile à tester. Une fois le système immunitaire renforcé par des immunostimulants, on vaccinerait. Si le vaccin marche, le virus ne reviendra pas, et le système immunitaire pourra contrôler le virus sans trithérapie. Une fois ce vaccin mis au point, on pourrait le transposer en vaccin préventif.

            C’est ici que se posent des problèmes sociaux et éthiques. À qui sera destiné ce vaccin ? La question est déjà soulevée pour le vaccin contre le papillome, une infection qui favorise le cancer du col de l’utérus chez la femme. Aux États-Unis, on se demande s’il faudrait vacciner toutes les filles de 14-15 ans. Certains États proposent de rendre la vaccination obligatoire. D’autres craignent que cela n’incite les jeunes filles à avoir des rapports sexuels précoces, ce qui les rendrait susceptibles d’attraper d’autres maladies. S’il existait un vaccin contre le sida, vaccinerait-on massivement les populations les plus exposées, c’est-à-dire les jeunes en Afrique et en Asie et les homosexuels chez nous ? Ou bien, le limiterait-on à des groupes plus restreints, comme le personnel des hôpitaux, les homosexuels à partenaires multiples et les drogués ? Une vaccination massive en Afrique pourrait inciter les gens à se croire protégés, même si le vaccin n’est efficace qu’à 90 %. Personne ne se protégerait plus et la maladie pourrait progresser. C’est un vrai problème social et éthique.

            Par contre, un vaccin thérapeutique capable d’éradiquer la maladie chez les gens atteints inciterait les populations à se faire dépister. Le sida ne serait plus tabou puisqu’on pourrait le guérir. En Afrique, les porteurs du virus ne veulent souvent même pas savoir qu’ils sont infectés pour ne pas se créer d’ennuis dans leur famille et au travail. À peine 1 % des gens se font dépister. Une fois la solution médicale établie, ils n’hésiteraient plus.

 

Consacre-t-on les énergies nécessaires à la recherche, et ces efforts vont-ils dans la bonne direction ?

            La recherche est dominée par les firmes pharmaceutiques qui imposent leurs orientations. Elles font un effort de marketing énorme pour favoriser les nouveaux antiviraux qui agissent sur l’infection. L’éradication, on n’y pense pas vraiment puisqu’on peut traiter les gens pendant des années. Les scientifiques ne sont donc pas incités à chercher dans cette direction.

            Les chercheurs devraient êtres plus inventifs et ne pas craindre d’innover. On est loin de tout comprendre. Une fraction du virus résiste à la trithérapie. Pourquoi ? Certains supposent qu’il demeure latent dans certaines cellules et qu’il peut se réveiller à tout moment. D’autres pensent qu’il se concentre dans des organes inaccessibles aux médicaments. Je travaille sur une troisième hypothèse selon laquelle certaines formes du virus échapperaient aux inhibiteurs classiques parce qu’ils n’utilisent pas les mêmes voies pour se maintenir sur les cellules. Au début, on croyait que le virus infectait les cellules et les tuait. Et puis, on s’est aperçu que de nombreuses cellules qui n’étaient pas infectées mouraient quand même. Elles pourraient êtres touchées par des protéines, des messages que leur adresse le virus. On peut aussi imaginer que le virus s’atomise et qu’il se disperse comme dans une guérilla. On ne peut plus alors le repérer à l’état complet.

            Tels sont les points clés qui devraient préoccuper la recherche. Malheureusement, on cherche surtout à trouver de nouveaux inhibiteurs qui permettront éventuellement de déboucher sur des produits commercialisables. Mais cela ne suffit pas.

 

En 25 ans, que nous a appris le combat contre le sida sur les autres maladies infectieuses ? Les connaît-on mieux ?

            On connaît mieux le rôle du système immunitaire. La science est mieux armée pour se prémunir, par exemple, contre une épidémie de grippe aviaire. Mais on se contente trop souvent de s’attaquer au virus, et on néglige le système immunitaire. Ce qu’il faut retenir de la lutte contre le sida, c’est que ce système immunitaire doit jouer pleinement son rôle. Face à la grippe aviaire, on parle beaucoup du Tamiflu, un médicament antiviral, mais on n’évoque pas la nécessité de restaurer les défenses immunitaires. Ces défenses comprennent l’immunité cellulaire, les anticorps, mais aussi des défenses anti-virales spécifiques que sont les interférons. On sait que ces protéines produites par le système immunitaire peuvent bloquer n’importe quel virus. On peut même aujourd’hui les absorber par voie orale. En cas d’épidémie de grippe, il faut avoir un système immunitaire en bon état. Or, celui-ci est souvent altéré par des problèmes d’environnement, de pollution et de malnutrition.

 

Le combat contre le sida nous a-t-il aussi appris des choses sur les maladies dégénératives comme l’Alzheimer et le Parkinson ?

            En travaillant sur le sida, j’ai pensé que beaucoup de maladies chroniques qui ne sont pas considérées comme d’origine infectieuse pourraient également l’être. Des recherches en cours laissent penser que des agents bactériens seraient impliqués dans des maladies neurodégénératives comme le Parkinson, l’Alzheimer et la polyarthrite rhumatoïde. Il ne s’agit pas nécessairement d’agents nouveaux et hautement transmissibles, mais de bactéries intestinales, par exemple. Celles-ci pourraient se réveiller avec le vieillissement, alors que nos défenses immunitaires et la production d’interférons diminuent. Avec l’âge, le thymus – un organe-clé pour apprendre aux cellules à se défendre – perd ses fonctions. Des bactéries pourraient donc plus facilement se développer ou émettre des toxines qui peuvent atteindre le cerveau.

            Avec la perte des défenses immunitaires due au vieillissement, il semble se mettre en place tout un mécanisme chronique qui pourrait avoir des effets au niveau des articulations, du cerveau et du circuit cardio vasculaire. On connaît une bactérie impliquée dans le cancer de l’estomac. Mais il y en a probablement d’autres qui peuvent notamment induire un stress oxydant, c’est-à-dire une situation où la cellule ne contrôle plus la présence excessive de radicaux oxygénés toxiques. Si on y ajoute la fumée, le tabac et une alimentation pauvre en fruits et légumes, tout cela favorise le stress oxydant et donc déprime le système immunitaire.

 

SRAS, grippe aviaire, vache folle, assisterions-nous sans nous en apercevoir à une mondialisation des virus ?

            Le monde s’est globalisé, les germes aussi. Les populations voyagent de plus en plus, et les virus circulent autant que les individus. Si l’on ajoute à cette mondialisation l’explosion démographique, une concentration urbaine sans précédent et les facteurs de pollution, tout cela crée des conditions propices à l’apparition de nouvelles épidémies.

            Mais les épidémies les plus inquiétantes ne sont pas celles dont parlent les médias. Ce sont celles que l’on ne voit pas encore. Les virus qui tuent très vite peuvent êtres identifiés et bloqués grâce à des systèmes de vigilance. Le risque est beaucoup plus grand quant aux maladies chroniques qui peuvent prendre dix ans à se manifester. C’est le cas du SIDA. Aujourd’hui, elles sont inapparentes. Cela peut s’appliquer également à des cancers. À cause du vieillissement, nous nous retrouvons aussi avec une population plus fragile. L’amélioration de l’hygiène et de l’alimentation permet aux gens de vivre plus longtemps, mais les personnes âgées ont des défenses immunitaires moins fortes. Elles sont donc davantage susceptibles d’attraper ces virus et de les répandre.

 

Le réchauffement climatique pourrait-il avoir des effets sur les épidémies ?

            Le réchauffement climatique va probablement faire monter vers le nord des vecteurs de virus aujourd’hui concentrés au sud. Mais d’autres facteurs devraient aussi nous inquiéter. Nous ne contrôlons toujours pas notre démographie. À l’échelle planétaire, elle continue d’exploser. On assiste aussi à l’émergence de gigantesques mégapoles où les populations s’entassent dans des bidonvilles et où, donc, les germes peuvent se propager à cause de conditions d’hygiène déplorables.

            Ajoutons à cela les pollutions chimiques et les émissions électromagnétiques, qui peuvent favoriser l’apparition de virus mutants. Certains virus inoffensifs peuvent ainsi devenir pathogènes. C’est ce que l’on craint pour la grippe aviaire. Récemment, à la Réunion, le virus du chikungunya a eu des effets beaucoup plus graves que par le passé. C’est justement parce qu’il s’agit d’un virus mutant.

 

À vous écouter, si nous contrôlions les maladies infectieuses, nous pourrions tous vivre centenaires.

            Il est normal de mourir, mais peut-être pas d’une maladie infectieuse. Notre programme génétique nous permet probablement de vivre jusqu’à 100 ou 120 ans. Mais à la condition de renforcer notre système immunitaire. Les grandes compagnies pharmaceutiques et les fabricants alimentaires commencent à prendre ces problèmes en considération. Il y a une prise de conscience soutenue par les médias, même si cela peut mener à une certaine exploitation commerciale. Je propose la création de réseaux de médecine préventive où l’on pourrait faire des bilans de santé. Si nous parvenons à éliminer les cancers, les maladies dégénératives comme l’Alzheimer et les risques d’infarctus, il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas prolonger la vie de façon importante.

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