Société

Fini le nationalisme des baby-boomers !

Québécois, et principalement les plus jeunes, ont eu pour préoccupation poli-tique principale la solidité de l’État du Québec, la défense de la langue française et la préservation de l’identité québécoise, les trois dimensions principales du nationalisme québécois.

Québécois, et principalement les plus jeunes, ont eu pour préoccupation poli-tique principale la solidité de l’État du Québec, la défense de la langue française et la préservation de l’identité québécoise, les trois dimensions principales du nationalisme québécois.

Certains observateurs, à l’heure actuelle, soutiennent qu’un renversement est en train de s’opérer. Auparavant, les jeunes s’identifiaient spontanément à la nation et à ses combats, contrairement aux générations plus âgées, éprises du « confort et [de] l’indifférence1 ». Aujourd’hui, les jeunes seraient en train de se détacher d’une certaine idée du Québec, et le sentiment national serait de plus en plus l’affaire de baby-boomers vieillissants… « On entend souvent dire que les jeunes [Québécois] ne sont plus nationalistes, que les jeunes sont maintenant des “citoyens du monde”, qu’ils sont ouverts sur la planète », lançait avec amertume la sociologue Joëlle Quérin, en février dernier, lors d’un débat intitulé « Les jeunes Québécois et l’actualisation du projet de pays » organisé par les Intellectuels pour la souveraineté2. Les jeunes « auraient eux-mêmes une identité multiculturelle, multilingue, et ils seraient passés à autre chose », résumait-elle, tout en doutant elle-même de ce qui semblait être un nouveau lieu commun.

Cette thèse a toutefois cours en haut lieu. Condamnant l’idée péquiste prônant l’extension de la Loi 101 au cégep, la ministre Christine St-Pierre soutenait récemment que « les jeunes gens, les étudiants, veulent ouvrir les portes partout [...] Ils veulent être bilingues. Ils veulent aller à l’étranger et ils veulent être capables de choisir leur carrière. Ce sont des adultes à cet âge, et ils veulent choisir ce qui leur convient le mieux. »

L’affaire n’a pas fait l’objet de grandes enquêtes. Et les chiffres nous imposent un devoir de nuance, voire de prudence. Dans un sondage Léger Marketing de 2008, on découvrait par exemple que toutes les générations étaient favorables à plus de 70 % à l’énoncé selon lequel « les lois linguistiques au Québec devraient être plus strictes afin de protéger la langue française ». Complexité de la jeunesse !

SIGNE DES TEMPS

D’autres données semblent toutefois indiquer une réelle baisse d’intérêt pour le Québec et ses combats.

En 2008, le professeur d’histoire du Cégep du Vieux-Montréal Gilles Laporte démontrait que le nombre de cours d’histoire du Québec et de cours portant sur le Québec était en chute libre dans les cégeps du Québec, entre autres parce que les élèves se montraient « moins intéressés » par ces cours. Le cours Histoire du Québec, qui, en 1990, représentait 25,4 % des cours d’histoire offerts au cégep, n’en représentait plus que 13,3 % en 2006. Les cours portant spécifiquement sur le Québec – tels Fondements historiques du Québec, Sociologie du Québec, Politique Québec-Canada, Économie Québec et ses régions, Histoire régionale –, autrefois « cours importants » dans les programmes de sciences humaines, étaient même « menacés d’extinction ».

Un phénomène comparable s’observerait à l’université. Le politologue Marc Chevrier, de l’UQAM, faisait remarquer récemment que les études québécoises ou canadiennes attirent de moins en moins les étudiants en science politique. Le nombre de mémoires et de thèses traitant du Québec « n’est pas impressionnant », note-t-il. Ce sont les relations internationales qui ont aujourd’hui la cote. L’ « ouverture sur le monde » est devenue la valeur cardinale du système scolaire. Marc Chevrier craint une « attraction immodérée de l’extérieur », laquelle pourrait déboucher sur un « oubli de soi », une envie de « sortir à tout prix de soi... c’est l’altérité dévoreuse de soi », résume-t-il.

Selon le sociologue Mathieu Bock-Côté, qui a dénoncé la « dénationalisation tranquille » de la société québécoise dans un essai récent et remarqué1, le fait est indéniable : il y a un « discrédit du sentiment national dans les jeunes générations ». On ne vibrerait plus à cette célèbre définition de la nation d’Ernest Renan : « Le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ». Aujourd’hui, dans plusieurs cercles jeunes, l’attachement à l’héritage est même souvent considéré comme suspect, et seules les appartenances « choisies », « complexes, hybrides et métissées » seraient considérées comme légitimes.

FACTEURS OBJECTIFS

S’il y a dénationalisation du monde des jeunes, certaines dimensions objectives la conditionnent. Au premier chef, on l’aura deviné, Internet, cet univers instantanément transnational où les jeunes s’informent, se divertissent et s’instruisent aujourd’hui. Et ce, au détriment – les études le démontrent – du bon vieux journal.

Or, le Web, premier média de masse, est un « lieu dans lequel on sort de sa bulle et on a accès à un monde commun », soulignait dans un récent entretien le philosophe Daniel Jacques, auteur entre autres de

Tocqueville et la modernité2. Dans un journal, les nouvelles sont toujours organisées en fonction d’intérêts qui se situent dans le cadre d’une nation. Dans Internet, c’est plutôt « chacun dans son créneau », lequel est le plus souvent multinational. « Nul besoin de fréquenter beaucoup l’univers de la Toile pour prendre conscience qu’il est complètement fragmenté. Il ne donne aucun sens d’unité », note Daniel Jacques. Or, « l’idée de nation, c’est d’abord celle de l’unité ». Celle, aussi, qu’il y a « quelque chose de mis en commun, de partagé ». Un « lieu » où les activités humaines vont prendre place. « Aucune nation n’a de sens si on perd cette notion d’unité. Le journal a contribué à construire cela. »

ÊTRE NATIONALISTE DIFFÉREMMENT

Malgré tout, l’ancien président du Comité national des jeunes du Parti québécois (PQ), Alexandre Thériault-Marois, rejette l’hypothèse d’un essoufflement du nationalisme chez les jeunes. Il rétorque que le PQ détient la « majorité écrasante » des députés de moins de 35 ans, ajoutant que « les jeunes sont actuellement avec le PQ et Québec solidaire ». L’ennui, c’est qu’ils ne « s’expriment pas comme les générations précédentes ». Ils ne vont pas remplir des arénas pour écouter des discours, par exemple. « Les jeunes ne militent pas de la même façon, c’est-à-dire qu’ils le font davantage dans les réseaux sociaux et les blogues. La baisse du militantisme jeune est une perception et non un fait. »

Présidente de la Commission Jeunesse du Parti libéral, Maripier Isabelle s’estime nationaliste. Mais ce mot revêt un sens différent aujourd’hui, insiste-t-elle. « Comme l’identité québécoise, il s’est enrichi. Aujourd’hui, le nationalisme québécois ne se définit plus par opposition aux autres », soutient-elle. Concernant la langue française, ce nouveau nationalisme pousse les jeunes à promouvoir la langue française plutôt que de « simplement la défendre ». Maripier Isabelle poursuit : « Tant que nous serons fiers de ce que nous pouvons créer et accomplir comme Québécois, tant que nous aurons envie de dévoiler au reste du monde la créativité de nos entrepreneurs et de nos artistes, le génie de nos universitaires, la détermination de nos travailleurs, nous saurons que nous sommes encore nationalistes. Pour moi, le nationalisme de 2011 s’incarne non seulement par notre volonté de porter l’héritage que nous ont légué les générations précédentes, mais également par notre enthousiasme à mettre cet héritage à profit afin de dessiner l’avenir du Québec. »

Peut-être que, au fond, malgré les nouvelles technologies, malgré les idéologies post-modernistes, l’effacement de la nation n’est pas inéluctable. La nation pourrait même être promise à une « durée continuelle », a déjà dit le philosophe français Pierre Manent. Ce dernier constate par exemple que, malgré des décennies de « construction » européenne, les nations du Vieux Continent se sont maintenues et connaissent même une sorte de résurgence. « Je pense qu’aujourd’hui [...] nous allons revenir vers une idée plus équilibrée des conditions de l’ordre humain [...], et nous rendre compte que les nations jouent un rôle irremplaçable pour la vie commune », disait-il en entrevue avec Louis-André Richard dans La Nation sans la religion ? Le défi des ancrages au Québec.

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