
Lors d’un dîner, le maire de Montréal, Gérald Tremblay, au lieu de prononcer l’allocution habituelle, fit une présentation PowerPoint sur les accomplissements de Montréal, tout en circulant entre les tables des convives. Si le procédé sembla, de prime abord, saugrenu dans le contexte, l’exposition de faits d’armes incontestables mais largement méconnus de cet auditoire de Montréalais enracinés produisit un effet de nette surprise. Le maire ne présentait, bien sûr, qu’un côté de la médaille ; toutefois, l’autre côté, moins reluisant, est déjà bien connu et largement médiatisé.
Il en va de même pour l’état du Québec…
Nous connaissons presque par cœur les harangues sur l’endettement de notre province, l’imminent raz-de-marée démographique, notre faible productivité et notre pauvreté relative. Le Conference Board du Canada prévoit une dette catastrophique pour le Québec en 2030 et nous avertit que « l’heure des choix a sonné ». Notre taux de décrochage scolaire est alarmant, et nos écoles forment mal nos jeunes. Le Québec, selon la revue Maclean’s, serait la province la plus corrompue du Canada, ce qui nous a valu un article dans The Economist, dont le titre baudelairien « Les fleurs du mal » soulignait bien que cette corruption au Canada parle français.
Nos leaders politiques sont mal aimés, sinon carrément détestés, ce qui crée un vide de leadership… ou serait-ce plutôt une carence de consentement ? Car il n’y a pas de leadership politique sans le consentement du peuple, et pas de consentement sans un leadership légitime et crédible. Ces qualités de leadership sont-elles encore possibles dans notre univers saturé d’information et de désinformation en continu ?
Y a-t-il un revers positif à cette sombre médaille ?
Nous croyons que oui. Tout d’abord, notre système d’éducation n’est pas cet échec collectif maintes fois décrié, bien au contraire.
Les derniers résultats de la vaste étude triennale intitulée PISA (Programme for International Student Assessment) que mène l’OCDE depuis 2000 montrent qu’en réalité, notre système d’éducation produit d’excellents résultats.
L’opération PISA consiste à évaluer les connaissances et les aptitudes des jeunes de 15 ans et trois mois à 16 ans et deux mois en mathématiques, en sciences et en lecture. Les résultats pour l’édition de 2009, à laquelle 65 pays et « économies » ont participé, ont été dévoilés le 7 décembre 2010. Le Tableau 1 montre clairement, pour le Canada et le Québec, une performance élevée qui se maintient depuis la première enquête.
Si on limite la comparaison aux pays et, en particulier, aux pays membres de l’OCDE, le Québec occupe le deuxième rang en mathématiques, le septième rang en sciences et le quatrième rang en lecture.
Malgré le fait que le nombre de pays (et « économies ») participant au programme a augmenté de 32 à 65 entre 2000 et 2009, le Québec maintient sa position. Ces bons résultats montrent :
1. qu’en relation avec sa population, le Québec possède un vaste bassin de jeunes aux aptitudes académiques élevées, proportionnellement supérieur à celui de presque tous les autres pays ;
2. que chaque année, environ 15 000 jeunes Québécois ayant de fortes aptitudes intellectuelles cheminent vers nos universités.
De plus, non seulement le système scolaire du Québec (et du Canada) produit-il d’excellents résultats, mais il est également un des systèmes scolaires les plus équitables, comme en témoignent les experts de l’OCDE : « Le Canada, la Finlande, le Japon et la Corée affichent des scores nettement supérieurs à la moyenne de l’OCDE. Dans ces pays, les élèves tendent à être performants quel que soit le milieu socio-économique ou celui de l’établissement qu’ils fréquentent ». (Résultats PISA 2009 : Synthèse, p.10)
En outre, les résultats des années précédentes indiquent que le système québécois est légèrement plus équitable que la moyenne canadienne.
Notre système d’éducation primaire et secondaire « livre la marchandise » ! Le défi, au Québec, est de faire en sorte que notre système universitaire soit doté des ressources et des compétences nécessaires pour prendre le relais et donner à ces jeunes Québécois pleins de potentiel une formation du plus haut niveau à l’échelle internationale.
La catastrophe démographique ?
Si les jeunes Québécois sont source d’espoir, il n’en reste pas moins que le vieillissement rapide de la population risque d’hypothéquer les finances publiques et d’exiger des choix déchirants en vue d’éviter la déconfiture de nos programmes sociaux. Toutes les économies occidentales doivent faire face à ce problème bien réel.
Toutefois, il nous semble que le discours conventionnel à ce propos laisse entendre que les personnes âgées de 65 ans et plus cessent soudainement de contribuer aux recettes de l’État, devenant des boulets pour le système fiscal du Québec.
En effet, une bonne partie de l’argumentaire pessimiste se fonde sur le rapport de « dépendance démographique ». On calcule ce ratio, dont le nom même laisse perplexe, en divisant le pourcentage de la population âgée de moins de 15 ans et de 65 ans et plus par celui des 15 à 64 ans ; les données et les projections montrent que ce ratio passerait de 0,44 en 2010 à 0,66 en 2030, ce qui déclencherait une grave crise des finances publiques. Cette forme d’analyse associe les personnes de 65 ans et plus à des enfants ; elles seraient coûteuses à entretenir et ne contribueraient pas aux revenus des gouvernements, ou très peu !
La contribution fiscale des personnes de 65 ans et plus
Or, quels sont les faits ? En 20082, le Québec comptait 6 037 5753 contribuables, qui ont déclaré au fisc un revenu total moyen de 36 049 $ qui se répartissait ainsi :
Moins de 20 ans 7 696 $
20-24 ans 18 929 $
25-29ans 30 220 $
30-34 ans 36 986 $
35-39 ans 41 559 $
40-44 ans 44 881 $
45-49 ans 46 776 $
50-54 ans 46 944 $
55-59 ans 43 428 $
60-64 ans 37 612 $
65-69 ans 33 305 $
70-74 ans 30 510 $
75 ans et plus 27 740 $
De toute évidence, les revenus et la contribution fiscale des personnes de 65 ans et plus sont importants, et ces personnes ne sont donc pas en état de « dépendance » par rapport à la population « active ».
Les données fiscales présentées dans le Tableau 3 montrent qu’en 2008, les contribuables âgés de 65 ans et plus représentaient 19 % de l’ensemble des contribuables, 15,9 % de la totalité des revenus et 10,7 % de la totalité des impôts payés.
Pour être encore plus précis, les quelque 1,15 million de contribuables de 65 ans et plus de l’année 2008 ont déclaré un revenu total de 34 milliards de dollars, soit quelque 30 000 $ par personne ; toutefois, ces revenus provenaient-ils des budgets de l’État du Québec ?
En fait :
• 46 % provenait de prestations de régimes de retraite auxquels ces personnes ont contribué ;
• 28 % provenait d’emplois, de dividendes, d’intérêts sur placements, de revenus d’entreprise, etc. ;
• le solde (26 %) provenait en grande partie des pensions fédérales et de leurs suppléments.
Donc, ces contribuables âgés de 65 ans et plus en 2008 ont versé au gouvernement du Québec 1,9 milliard de dollars en impôts personnels, sans grever le budget de ce dernier. Le véritable enjeu porte ainsi sur la capacité qu’auront les régimes de retraite privés et publics de respecter leurs obligations fiduciaires au cours des prochaines décennies.
De plus, en 2006, les personnes âgées sont propriétaires occupants de leur maison dans la mesure suivante :
65-74 ans : 65 %
75 ans et plus : 50 %
(Source : Revue Habitation Québec, vol.2, numéro 2, printemps 2008)
C’est donc dire que ces personnes âgées paient des taxes municipales et scolaires (sans que, dans la plupart des cas, aucun de leurs enfants ne fréquente plus l’école primaire ou secondaire). Bien sûr, elles doivent également s’acquitter des taxes applicables à tous les produits achetés au Québec.
Enfin, n’est-il pas vrai que la moitié des Québécois ne paient pas d’impôt personnel ? Eh bien, pas tout à fait.
De quoi sera fait l’avenir ?
Les scénarios sombres supposent un taux d’activité modeste chez la population plus âgée. Or, le taux d’activité de cette population au Québec a nettement augmenté entre 2000 et 2008, comme le montre le Tableau 5.
De 2000 à 2008, chez les personnes de 65 à 69 ans, le taux d’activité est passé de 6 à 16 %, et chez les 60 à 64 ans, de 30 à 40 %. Pourquoi ne continuerait-il pas de croître au fur et à mesure que l’état de santé et la vigueur intellectuelle des personnes de 60 ans et plus continuent de s’améliorer, particulièrement si l’on tient compte de la pénurie annoncée de travailleurs plus jeunes ?
Ne peut-on faire l’hypothèse (tout aussi plausible que les dizaines d’hypothèses sur lesquelles s’appuient les scénarios catastrophes) qu’en 2030, le taux d’activité chez les personnes plus âgées aura augmenté pour atteindre le taux observé en 2008 dans la catégorie d’âge précédente ?
Comme le montre le Tableau 6, une telle évolution changerait radicalement la donne fiscale et permettrait au Québec de mieux composer avec les effets du vieillissement de sa population sur les finances publiques.
En somme, s’il est avéré que le vieillissement de la population comporte des enjeux de société, il est aussi vrai que les sociétés ne sont pas statiques et s’adaptent aux nouveaux défis et aux nouvelles réalités économiques.
L’augmentation catastrophique des coûts des services de soins de santé
Dans un rapport sur les finances publiques du Québec publié en novembre 2010, le Conference Board du Canada insiste fortement sur l’« explosion » des coûts de la santé au Québec. D’ici 2030, ces coûts augmenteraient chaque année de 5,59 %, ce qui créerait un énorme déficit et un endettement monstre pour le Québec.
Ce noir scénario se fonde sur le vieillissement de la population et sur des coûts de soins de santé par groupes d’âge semblables à ceux observés historiquement, majorés de 4,5 % annuellement. Ainsi, les soins médicaux pour une personne de 60 ans coûteraient deux fois et demi plus cher en 2030 qu’en 2009 !
Or, faisons l’hypothèse, tout aussi plausible, qu’en 2020 et en 2030, les personnes de 45 ans et plus seront en meilleure forme que leurs prédécesseurs de 2010 (moins de fumeurs, meilleure alimentation, etc.). Supposons donc que la fourchette des coûts des soins de santé soit décalée d’une catégorie d’âge, soit que, par exemple, les personnes de 60 à 64 ans, en 2020 ou 2030, feront assumer aux finances québécoises des coûts de santé semblables à ceux des personnes de 55 à 59 ans en 2010, mais majorés de 4,5 % par an.
Cette simple hypothèse se traduit par une réduction (en rapport avec les estimations du Conference Board) d’environ 800 millions de dollars pour les quelque 520 000 personnes qui auront entre 60 et 64 ans en 2030.
Pour l’ensemble de la population de 45 ans et plus que comptera le Québec en 2030, cette hypothèse réduit les coûts de la santé publique de quelque 14,4 milliards de dollars (sur les 90 milliards estimés par le Conference Board).
Pour la période de 2020 à 2030, cette hypothèse réduit les dépenses allouées à la santé de 90 milliards de dollars en dix ans par comparaison à celles estimées par le Conference Board. Évidemment, à cela s’ajouteraient également des déficits bien moindres au cours des années, un niveau d’endettement plus faible et donc des coûts de service de la dette moins élevés.
Le portrait des finances du Québec qui se dégage ainsi reste préoccupant, mais nous apparaît plus tolérable et gérable.
Le rang du Québec parmi les États américains et les provinces canadiennes
Le Québec ne se classe-t-il pas aux derniers rangs parmi les 50 États américains et les 10 provinces canadiennes en ce qui concerne le PIB par habitant et la productivité, entre autres critères ?
Encore faut-il que les étalons de mesure soient appropriés… Ainsi, le résultat des comparaisons avec les États américains dépend de la valeur du dollar canadien par rapport au dollar américain. Comme le montre le Tableau 8, avec un dollar canadien à parité avec le dollar américain, le rang du Québec s’améliore considérablement pour le PIB par habitant et notablement pour la productivité par travailleur. Le Québec se classait au 23e rang à l’égard du chômage en octobre 2010.
Conclusion
Outre ses abondantes ressources naturelles, le Québec semble jouir d’une cohorte de jeunes au fort potentiel intellectuel, proportionnellement plus importante que dans presque tous les autres pays de l’OCDE. Il nous faut miser sur cet avantage concurrentiel ; la qualité de nos universités donnera tout son sens et toute sa valeur à cet avantage.
Les scénarios concernant les effets du vieillissement de la population sur la fiscalité québécoise doivent tenir compte d’hypothèses tout aussi plausibles que celles des scénarios catastrophes. Or, il suffit de changer quelques données pour aboutir à des résultats à long terme radicalement différents. Sans compter que tout scénario à long terme est éminemment faillible…
Plutôt que de tenter de forcer le changement par la peur, par la menace de sombres jours à venir, ne devrait-on pas donner aux Québécois des objectifs à la mesure des enjeux de notre société, les inviter à miser sur leur sens de l’honneur et sur leur solidarité, et leur lancer le défi de faire mieux que les autres sociétés ?
Yvan Allaire, Ph.D., MSRC est président du conseil de l’IGOPP (Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques).
Mihaela Firsirotu, Ph.D., est professeure de stratégie à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.


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