
Des entreprises d’envergure internationale se sont installées ces dernières années à Montréal, devenue une des capitales mondiales de l’industrie du jeu vidéo.
Elles ont créé des milliers d’emplois, mais avec les contrecoups de la crise économique et l’arrivée des géantes THQ et Warner Bros, les entreprises québécoises craignent le pire.
Lancer aujourd’hui une boîte de jeux vidéo à Montréal, c’est comme ouvrir une quincaillerie locale en face d’un Home Depot », lance Steve Couture, directeur général de la québécoise Frima. Selon lui, il aurait été suicidaire pour son entreprise de venir subir dans la métropole la compétition féroce de très gros joueurs comme l’anglaise Eidos ou la française Ubisoft.
C’est donc dans la Basse-Ville de Québec que Frima a installé ses pénates en 2003. Depuis, c’est la success story. Frima, qui compte 260 employés, tire la majeure partie de ses revenus d’activités de sous-traitance pour des géants du divertissement tels que Warner, Disney, Electronic Arts, Ubisoft e tutti quanti. Elle crée des produits destinés au Web, aux téléphones cellulaires ou aux consoles de jeux. L’entreprise bat tous les records depuis quelques années : de 2005 à 2009, la croissance a frisé les 3 000 % avec un chiffre d’affaires qui a bondi de presque 5 000 % depuis la fondation de la société ! « La crise ne nous a pas touchés, contrairement aux grandes entreprises. Nous nous diversifions en produisant des jeux pour toutes les plateformes, ce qui nous permet de réagir rapidement et de nous concentrer sur les marchés porteurs », explique fièrement l’entrepreneur.
Selon ses dires, la réussite de l’entreprise aurait sans aucun doute été impossible à Montréal. « Avec autant de joueurs majeurs, comment voulez-vous que les entreprises québécoises s’en sortent ? » Fort d’une expérience de 12 ans dans le milieu des jeux vidéo, Steve Couture dit connaître des entreprises montréalaises en situation précaire, qu’il ne nommera pas. « À Québec, on est davantage préservé », souligne-t-il simplement.
Les faits lui donnent raison : en sept mois, les trois multinationales THQ, Funcome et Warner, attirées par les conditions fiscales avantageuses mises en place par le gouvernement, sont venues grossir les rangs déjà bien fournis de cette industrie sur l’Île de Montréal, qui compte dorénavant pas moins de 32 entreprises dans ce secteur. « Il est évident que nous ne faisons pas le poids à côté de ces géantes », déclare l’homme d’affaires de 35 ans.
Des avantages abusifs ?
Ce qui choque particulièrement les entrepreneurs interrogés par FORCES, c’est le traitement accordé à ces majors qui engendrent des profits toujours plus importants. En plus des crédits d’impôt – accordés à toutes les entreprises de jeux vidéo et qui totalisent 490 millions de dollars depuis 1998 – le gouvernement a offert des subventions de 7,5 millions de dollars à Warner Brothers et de 3,1 millions à THQ. « Un bien drôle de message pour les entreprises locales », croit Steve Couture.
En juillet dernier, le directeur général d’Eidos à Montréal, Stéphane D’Astous, n’avait pas hésité à faire une sortie publique après l’annonce de l’investissement de 40 millions de dollars effectué par la Société générale de financement dans Ubisoft. « On devrait être traités plus équitablement. Je ne dis pas que le gouvernement ou les sociétés d’État devraient nous donner la même chose, mais il y a une limite à l’iniquité », avait-il déclaré aux médias.
C’est également ce que ressent Pierre Proulx, président-directeur général de l’Alliance numérique, une association qui réunit 56 des 105 entreprises de jeux vidéo de la province. « Il est certain que les subventions consenties à THQ et à Warner Bros font des jaloux au sein de l’industrie », croit-il, tout en soulignant que les programmes mis en place par Québec ont permis la création de 7 000 emplois.
Mais l’industrie aura beau dire « Assez, c’est assez », le ministre du Développement économique, Clément Gignac, n’envisage pas de refuser à l’avenir d’autres entreprises qui voudraient s’installer au Québec. « Si on vient frapper à notre porte, nous sommes prêts à discuter. Si nous attirons des studios durant une crise […], imaginez quand il y aura une reprise économique… », affirmait-il récemment au quotidien La Presse.
Mais selon Pierre Proulx, au-delà des avantages financiers offerts par le gouvernement, le principal problème reste le manque de main-d’œuvre dans un milieu de plus en plus saturé. « Les entreprises commencent sérieusement à chercher du personnel qualifié, et les politiciens ne semblent pas être à leur écoute. » Espérant faire taire les critiques qui fusent de partout, Québec affirme toutefois être à l’écoute des besoins criants de l’industrie ; entre autres, « 800 étudiants suivent actuellement une formation dans ce domaine. »
Les vétérans, nerf de la guerre
Toutefois, Pierre Proulx continue de s’inquiéter. « Il n’est pas difficile de trouver des employés débutants frais émoulus des écoles. Ce sont les professionnels chevronnés qui sont plus difficiles à dénicher pour les entreprises québécoises », croit-il.
Dans le milieu du jeu vidéo, qui fonctionne souvent par projets collectifs, les employés qui ont plus de 10 ans d’expérience sont particulièrement recherchés. Le hic, c’est qu’ils vont bien souvent humer l’air chez les plus offrants. Ainsi, les petits joueurs perdent leurs meilleurs éléments, ce qui ajoute à la grogne actuelle.
Même les gros joueurs peuvent parfois perdre à ce jeu de chaises musicales. Dernier exemple en date, Ubisoft a laissé partir un de ses employés les plus expérimentés, le directeur créatif Patrice Désilets, une référence dans le milieu, qui se retrouve chez THQ.
Eidos et Electronic Arts perdent aussi quelques-uns de leurs employés seniors. « Il faut combler pas moins de 850 emplois. La structure de formation au Québec n’est pas en mesure actuellement de fournir tous les diplômés, et encore moins les diplômés expérimentés », affirme Stéphane D’Astous, qui déplore à son tour cette situation.
Pour faire face à une telle pénurie, l’Alliance numérique vient de proposer au gouvernement la création, pour un coût de un million de dollars, d’un Centre numérique de Montréal, dont la mission serait de se consacrer à la formation continue pour les employés de studios et à des efforts de recrutement pour les PME. Mais en attendant l’accord des décideurs, c’est la loi de la jungle, avec de nombreux obstacles et défis... comme dans les jeux !
Les entreprises font de la résistance
Envahie par les étrangères, Montréal connaît néanmoins quelques irréductibles québécoises, dont la fameuse Behaviour (anciennement A2M), fondée en 1992, bien avant l’avènement de Montréal en tant que pôle international des jeux vidéo. Son président, Rémi Racine, nous invite dans ses locaux pour une entrevue en plein centre-ville, à deux pas… du concurrent Eidos.
Le décor est typique du secteur : un espace vaste, sans cloisonnement, et une activité bourdonnante. Au beau milieu, l’entrepreneur se rappelle : « Quand Ubisoft est arrivée à Montréal, en 1997, j’étais le seul dans l’industrie à dire que ce serait une bonne affaire, que ce serait très bon pour l’économie, puisque plus le bassin est grand, meilleurs sont les employés. » Depuis, Rémi Racine a déchanté.
« Il n’y a pas eu ici de licenciements comme aux États-Unis, mais tous les studios ont perdu beaucoup d’argent depuis deux ans », confie-t-il. Il espère une meilleure année, mais là encore, les difficultés sont connues. Selon Rémi Racine, les entreprises se renvoient entre elles les mêmes employés au sein d’un microcosme restreint. Quant aux subventions accordées à Warner et THQ, « c’est tout simplement injuste », dit-il.
Rémi Racine croit toutefois que l’identité québécoise peut jouer lorsque le cœur d’un employé balance. « Une entreprise étrangère hésitera moins à délocaliser sa production afin d’économiser qu’une entreprise locale », dit-il.
Le directeur de Behaviour a mis en place un mode de fonctionnement différent des autres afin de garder ses salariés. « Tous nos projets se font dans le cadre d’horaires réguliers, sans heures supplémentaires comme ce qu’on voit chez les entreprises américaines. Par conséquent, nous arrivons à attirer des employés expérimentés qui ne veulent plus de semaines de 60 ou 70 heures », explique-t-il.
Un avis que partage Jean-Marc Philion, qui enseigne l’animation 3D au cégep de Matane. « Au début, les étudiants veulent travailler pour les grands noms de l’industrie du jeu. Mais quand ils découvrent la réalité, ils regrettent bien souvent ce choix », déclare-t-il.
En effet, selon le professeur, l’important n’est pas forcément le salaire. « Dans les petites entreprises, les salariés ont plus de chances de faire plusieurs tâches, alors que dans les grandes, le travail se fait davantage à la chaîne. Cela peut vite s’avérer moins intéressant professionnellement. »
La bataille des entreprises québécoises s’apparente donc à un affrontement entre David et Goliath. L’inquiétude est palpable dans les rangs. Certains prennent la parole, d’autres se taisent et attendent. Mais tous considèrent maintenant que la balle est dans le camp du gouvernement.
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Deus Ex: Human Revolution, premier projet d’Eidos-Montréal. Ce jeu sortira au courant de l’année 2011.
La bataille des entreprises québécoises s’apparente à un affrontement entre David et Goliath.
Les employés qui ont plus de 10 ans d’expérience sont particulièrement recherchés. Le hic, c’est qu’ils vont bien souvent humer l’air chez les plus offrants.
Le Québec toujours classé parmi les meilleurs
Il y a des chiffres qui ne trompent pas. Aux États-Unis, les ventes de jeux vidéo sont passées de 11,7 à 10,5 milliards de dollars américains en 2009, une baisse de 10,3 % en seulement une année.
Par contre, le Québec semble avoir été épargné : on y a subi peu de licenciements. Mis à part la Colombie-Britannique, c’est au Québec que l’on compte la plus grande concentration d’artisans du jeu vidéo dans le monde. Selon une étude de l’Alliance numérique, la Belle Province possède plus d’artisans du jeu vidéo que la Californie, l’État de Washington, la Corée du Sud et le Japon. Et en chiffres absolus, le Québec occupe le sixième rang mondial en matière d’emplois dans le jeu vidéo.
Paroles d’employé
D’origine écossaise, Alistair Milne est programmeur à Montréal. Le jeune homme de 34 ans s’est entretenu avec FORCES à propos de l’industrie du jeu vidéo.
Pourquoi êtes-vous venu travailler à Montréal ? Avant d’arriver au Québec, j’ai travaillé à Paris pour Electronic Arts (EA). Quand l’entreprise nous a annoncé sa fermeture dans la capitale française, on m’a offert deux choix : soit quitter EA pour de bon, soit être transféré ailleurs. J’ai décidé d’être transféré à Montréal parce qu’il y a beaucoup de création ici et aussi parce que c’est une ville attrayante.
Comment trouvez-vous le milieu du jeu vidéo à Montréal ? Je pense qu’il y a un bon dosage de petites et de grandes entreprises. J’aime la variété. Ici, on peut avoir des équipes de cinq personnes qui créent un jeu destiné au cellulaire, à côté d’une autre équipe de 400 personnes qui travaillent sur un jeu d’envergure pour une console de jeu. Il y en a pour tous les goûts.
Autant d’entreprises dans une même ville, est-ce meilleur pour les employeurs ou pour les employés ? Je crois que tout le monde en retire un certain bénéfice, mais le grand gagnant reste au final le salarié. À Montréal, un employé n’est pas obligé de rester dans un environnement de travail qui le rend malheureux. Il est facile pour lui de changer d’entreprise selon ses besoins et selon les projets qui l’intéressent. De plus, comme les vétérans ne sont pas si nombreux en ville, les expériences acquises peuvent être utiles pour les autres compagnies. On peut aussi demander un bon salaire, ce qui n’est pas négligeable ! Quant aux employeurs, ils peuvent en profiter, puisque les talents se retrouvent tous dans la même ville. Ils peuvent donc embaucher quelqu’un rapidement sans avoir à payer de frais de déplacement ou de déménagement. Pour les employeurs qui n’ont pas d’autre choix que d’aller chercher des candidats étrangers, Montréal est une belle carte de visite. En tant qu’Européen qui envisage de s’installer au Canada, est-ce que je privilégierais Halifax, qui ne compte qu’une entreprise de jeux vidéo, ou Montréal, qui en compte plus d’une trentaine ?
On assiste à un boum économique en matière de jeux vidéo… Croyez-vous qu’il s’agit d’une industrie éphémère ou solide ? Une chose est certaine, l’industrie du jeu vidéo grossit chaque année. Dans le monde, il se crée de plus en plus de jeux qui se vendent énormément. Montréal n’a rien à craindre en ce qui concerne son leadership ; mais au sein de l’industrie, ce sont véritablement les petits studios qui ont le plus à perdre. Quoi qu’il arrive, le marché continuera sûrement de grandir.


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