Société

Freiner l’exode des cerveaux

Rémy Lacoste, 36 ans, a quitté le Québec pour la Californie : de meilleures conditions de travail, la qualité de vie, la plage, le soleil... et surtout la reconnaissance de son talent.

Jeunes professionnels diplômés en informatique, ingénieurs, scientifiques renommés, médecins et infirmières, ils sont des milliers chaque année à quitter le Canada pour aller pratiquer ailleurs. Quelles en sont les causes ? Pourquoi ne fait-on pas tout pour les retenir ? Cet exode des cerveaux, qui n’épargne malheureusement pas le Québec, fragilise des pans entiers de notre économie. FORCES tire la sonnette d’alarme.

L’an dernier, Rémi Lacoste est parti vivre à San Francisco. Après quelques années dans l’univers montréalais des jeux vidéo, cet homme de 36 ans avait l’impression de tourner en rond. « Je voulais vivre une expérience de travail à l’étranger, connaître une autre culture », confie-t-il à FORCES.

Avec sa spécialisation, très en demande, en technique cinématographique appliquée aux jeux vidéo, il n’a pas eu de mal à trouver un employeur. « Crystal Dynamics m’a accueilli à bras ouverts et a même payé mon déménagement en Californie ! » raconte-t-il.

Il faut dire que la fameuse Silicon Valley de la région de San Francisco, véritable Mecque des jeux vidéo, concentre la majorité des industries de pointe à l’échelle mondiale. « C’est là que ça se passe. Dans le milieu où j’évolue, c’est l’endroit rêvé pour travailler. À Montréal, le marché devient saturé », estime-t-il. Dans la métropole québécoise, Rémi se sentait tenu pour acquis. « À Montréal, on fait peu d’efforts pour vous garder. Alors qu’à San Francisco, je me sens davantage apprécié, j’ai l’impression de leur apporter quelque chose de rafraîchissant. »

Pour toutes ces raisons et pour bien d’autres, Rémi Lacoste ne regrette rien. Il adore sa nouvelle ville, son travail, la plage, la vie culturelle (il venait d’ailleurs de voir le film d’auteur français Un Prophète). L’éloignement de la famille et des amis est compensé par une qualité de vie qu’il estime supérieure. « La vie est plus chère ici, mais il n’y a pas d’hiver, la mentalité est relax et la nourriture est de bonne qualité. Pour moi, c’est l’idéal. »

Des chiffres et des pertes

Comme Rémi, de nombreux jeunes diplômés partent travailler ailleurs chaque année. Combien ? Selon Statistique Canada, un bon nombre pensent à partir avant même d’avoir terminé leurs études : en 2006, c’était le cas de 15 % d’entre eux en sciences sociales, de 24 % en génie et de plus de 30 % en sciences physiques. Et la grande majorité lorgne bien entendu vers le pays de cocagne, les États-Unis.

Il y a donc bel et bien exode des cerveaux. D’ailleurs, selon l’agence fédérale, « le Canada ne réussit pas aussi bien que les autres économies avancées à attirer des travailleurs hautement qualifiés. Les lourdeurs administratives et les obstacles fiscaux sont peut-être des freins importants. » De plus, selon diverses études, les titulaires de doctorat, tout comme les professionnels gagnant 150 000 dollars et plus par an, sont huit fois plus susceptibles que la moyenne des diplômés d’émigrer aux États-Unis.

Batailles d’experts

Ces dernières années, deux instituts économiques renommés ont tenté d’attirer l’attention médiatique sur ce phénomène. Si l’on en croit les études du C.D. Howe Institute et du Conference Board du Canada, l’exode des cerveaux semble s’amplifier, voire s’accélérer au pays. Ces études font unanimement le constat alarmant d’un « exode massif » de professionnels et de gestionnaires depuis vingt ans ; dans la dernière décennie seulement, des dizaines de milliers de travailleurs hautement qualifiés auraient ainsi quitté le Canada pour le pays de l’Oncle Sam.

Toutefois, selon Jean-Pierre Robitaille, ce portrait de la situation est exagéré. Agent de recherche à l’Observatoire des sciences et des technologies de l’Université du Québec à Montréal, il s’appuie sur sa propre enquête, réalisée en 2000 à la demande du ministre de la Recherche, de la Science et de la Technologie et qui affirme qu’entre 1995 et 1999, les universités québécoises ont perdu en moyenne 87 professeurs par an (sans compter les départs à la retraite). « Étant donné le nombre total de professeurs en poste dans les universités québécoises (8 426), cela correspond à un taux annuel d’émigration qui ne dépasse pas 1 % des effectifs. Nous sommes loin d’un exode massif », estime-t-il.

Les conclusions de cette enquête menée sous la direction d’Yves Gingras allaient jusqu’à remettre en cause le phénomène même de l’exode des cerveaux au Québec, faisant état d’un faible taux des flux migratoires dans le milieu universitaire et d’une compensation fournie par l’arrivée de nouveaux immigrants. « Dans ces jeux de chaises musicales, nous ne sommes pas perdants », insiste Jean-Pierre  Robitaille.

Cependant, Jean-Luc Migué, président du Conseil scientifique de l’Institut économique de Montréal et membre de l’Institut Fraser, fustige les conclusions de l’étude de l’Observatoire, qu’il n’hésite pas à qualifier d’« étude maison ». D’après lui, l’exode des cerveaux est bel et bien une réalité catastrophique qui continue de faire des ravages. « On compte en permanence environ 25 000 étudiants canadiens inscrits dans les universités américaines, essentiellement en génie, en sciences et dans le domaine des affaires. Ces institutions concurrentes sont donc à même de recruter et de retenir les professeurs et les diplômés les plus brillants du monde. Cela ne plaide pas forcément en faveur de l’avantage concurrentiel de nos universitaires », écrivait-il alors dans une tribune du quotidien La Presse.

Des analystes contradictoires, des rapports qui arrivent à des constats opposés, des chiffres qui datent. Qui faut-il croire ? Et surtout, qu’en est-il aujourd’hui, au début du nouveau millénaire ? Dans cet imbroglio de statistiques, les données n’expliquent  pas plus clairement les effets de l’exode des cerveaux sur notre économie qu’il y a dix ou vingt ans. « Le budget de Statistique Canada a été revu à la baisse. Cela a sûrement des retombées sur les travaux de cet organisme », explique Jean-Pierre Robitaille, qui n’hésite pas à accuser les gouvernements successifs d’entretenir « un flou qui encourage les spéculations ».

À chaque période son exode

En entrevue avec FORCES, Ivy Lynn Bourgeault, professeure titulaire à la Faculté des sciences de la santé de l’Université d’Ottawa, se montre préoccupée, quoique moins alarmiste. « Il y aura toujours des gens qui partent. L’important, c’est de savoir à quel taux cet exode s’avère significatif et si ces départs sont convenablement compensés par l’immigration », déclare-t-elle. Cette experte en matière d’exode des cerveaux dans le milieu hospitalier auprès d’organismes tels que l’Organisation mondiale de la santé et l’OCDE explique qu’à chaque époque correspond un type d’exode particulier.

« Dans les années 1990, il y a eu d’importantes réductions budgétaires dans le secteur de la santé. Un bon nombre de professionnels sont allés s’installer aux États-Unis, où on leur proposait des emplois à temps plein », rappelle-t-elle. En effet, de meilleures conditions de travail assorties de salaires beaucoup plus avantageux font de ce pays la destination privilégiée des Canadiens. Pourtant, avec la crise économique qui touche de plein fouet nos voisins du Sud, partir n’est plus un gage de réussite financière, soutient la chercheuse. « Certains reviennent. Avec la pénurie de main-d’œuvre hospitalière des provinces, il est devenu plus profitable de rester ici. Mais l’arrivée de Barack Obama à la Maison-Blanche en 2008 et sa victoire historique sur la couverture de santé universelle risquent de nous faire perdre encore du personnel qualifié », s’inquiète-t-elle.

Au-delà des débats de chiffres, sur le terrain, certains départs font du bruit. En 2009, coup de massue pour la communauté scientifique : l’un des plus éminents chercheurs du monde, le Dr Rafick-Pierre Sékaly, accepte un poste prestigieux dans un institut de recherche de Floride, emmenant avec lui 25 membres de son équipe scientifique ! 

En entrevue au Globe and Mail, le Dr Sékaly a fait part de son insatisfaction en matière de financement au Canada. D’après lui, les jeunes scientifiques ont de bien meilleures perspectives d’avenir aux États-Unis, pays dont le président, Barack Obama, a prévu dans son plan de relance économique plus de 10 milliards de dollars seulement pour la recherche médicale. En allant s’installer en Floride, le chercheur peut espérer doubler son budget de recherche.

Au Canada, le budget fédéral de janvier dernier, entre autres réductions budgétaires, annonçait une réduction de 147,9 millions de dollars sur trois ans des fonds destinés à la recherche universitaire, suscitant l’ire des scientifiques, dont un groupe a envoyé une lettre de protestation au premier ministre Stephen Harper.

Autre mauvaise surprise accompagnant le nouveau budget : le gouvernement conservateur a cessé de financer l’unique Fondation canadienne de recherche sur le climat, la FCSCA. Résultat : une vingtaine de chercheurs sont partis pratiquer ailleurs. Parmi eux, Katrin Juliane Meissner, scientifique reconnue, qui vient de s’installer avec sa famille en Australie faute de financement adéquat au Canada.

Les chiffres lui donnent raison : le financement, passé de 60 millions de dollars sous le gouvernement de Jean Chrétien à 50 millions sous Paul Martin, a été suspendu depuis l’arrivée au pouvoir de Stephen Harper, alors que le gouvernement avait prolongé de deux ans le mandat de la FCSCA… Selon l’information obtenue par FORCES, la fermeture de la Fondation serait prévue pour mars 2012.

Or, sa disparition serait une catastrophe pour le milieu scientifique. Très préoccupé, le directeur général de l’American Meteorological Society (AMS), Keith Seitter, qualifie la situation de « décourageante ». Quant à John Pomeroy, directeur de la Chaire de recherche sur les ressources en eau et les changements climatiques de l’Université de Saskatchewan, il constate qu’une fuite des cerveaux est déjà en cours faute de fonds. « Il faut s’attendre à une hémorragie de jeunes chercheurs au profit d’autres pays. C’est un désastre pour le Canada », confiait-il récemment aux médias.

Les jeunes chercheurs dans la mire

Après les milieux scientifiques, c’est maintenant au tour des jeunes étudiants à la recherche de faire les frais d’une nouvelle mesure du gouvernement Harper. Après que le ministre des Finances, Jim Flaherty, a annoncé que budget fédéral prévoit de mettre un terme à l’exonération fiscale des bourses post doctorales, l’Association canadienne des post-doctorants a lancé une pétition électronique de protestation.

« Ce n’est pas une perspective de carrière très réjouissante », confiait le 23 mars dernier au quotidien Le Devoir Géraldine Delbès, stagiaire postdoctorale au Département de pharmacologie et de thérapeutique de l’Université McGill. La décision d’imposer les revenus des « post-docs » aggravera, selon elle, la fuite de cerveaux vers les États-Unis ou l’Europe, en plus de décourager les vocations en recherche de pointe au profit de carrières dans le privé.

Pour retenir les diplômés hautement qualifiés, les institutions publiques doivent donc faire preuve d’imagination en matière de recherche de financement, à l’instar de Maral Tersakian, directrice de l’Institut du cancer de Montréal (ICM), et d’Anne-Marie Mes-Masson, directrice scientifique à l’ICM. Pour marquer les 60 ans de l’institution, celles-ci ont eu l’idée, en 2007, d’organiser chaque année une campagne de collecte de fonds intitulée « Rapatriement de cerveaux », accompagnée d’un concert bénéfice donné par l’Orchestre symphonique de Montréal sous la direction de son chef, Kent Nagano.

« Nous nous sommes rendu compte qu’il y avait beaucoup trop de départs dans notre faculté », relate Anne-Marie Mes-Masson. Face à ce phénomène inquiétant, l’Institut a pris le taureau par les cornes : « Afin d’être concurrentiels, nous avons décidé d’offrir aux jeunes chercheurs ayant terminé leur stage postdoctoral un fonds de démarrage d’un montant minimal annuel de 50 000 dollars pour une durée de cinq ans. Si nous voulons garder les meilleurs, nous n’avons pas d’autre choix », explique Maral Tersakian.

Ce fonds, qui a amassé plus de deux millions de dollars au cours des cinq dernières années, a permis à l’ICM de rapatrier quatre chercheurs qui œuvraient à l’étranger. Deux autres scientifiques devraient s’y ajouter. « Notre objectif initial était de rapatrier cinq chercheurs en cinq ans. En trois ans, nous l’avons déjà atteint », poursuit Anne-Marie Mes-Masson.

Francis Rodier est l’un de ces « rapatriés ». Ce jeune titulaire d’un doctorat, qui figure parmi les spécialistes mondiaux de l’ADN, avait entamé sa carrière postdoctorale à San Francisco. « Je suis content d’être de retour au Québec et d’avoir la possibilité de faire mes recherches ici », déclare-t-il à Forces. Serait-il revenu s’il n’avait pas obtenu cette aide vitale pour travailler au Québec ? La réponse est sans équivoque : « Non, je serais encore dans un laboratoire à l’étranger. J’en connais beaucoup qui travaillent ailleurs. » Des cerveaux d’envergure que le Québec a souvent formés… sans profiter de leur compétence au final.

Définition

L’expression « fuite des cerveaux » ou « exode des cerveaux », brain drain en anglais, est apparue dans les années 1960, lorsque l’on s’est rendu compte qu’un nombre croissant d’Européens scolarisés partaient pour les États-Unis. Ce terme désigne à l’origine l’émigration de chercheurs des pays en voie de développement en direction des pays industrialisés. Dans les années 1990, avec l’implosion de l’Union soviétique, l’expression est devenue très à la mode pour décrire le départ soudain de scientifiques de l’ex-URSS vers l’Ouest. Aujourd’hui, la mondialisation aidant, le phénomène s’est généralisé à tous les pays. La fuite des cerveaux peut aussi bien désigner un Indien s’installant au Japon ou un Français partant pour Bahreïn qu’un Canadien travaillant aux États-Unis.

    Nombre total de médecins pratiquants :
    États-Unis : 836 036
    Australie : 54 212
    Canada : 68 096

    13 537 médecins étrangers sont partis travailler aux Etats-Unis
    4 802 médecins étrangers sont partis travailler en Australie
    3 501 médecins étrangers sont partis travailler au Canada
    671 médecins américains sont partis travailler à l'étranger
    2 263 médecins australiens sont partis travailler à l'étranger
    9 015 médecins canadiens sont partis travailler à l'étranger, dont 8990 aux Etats-Unis

    Sources : The New England Journal of Medicine, article du 27 octobre 2005 de Fitzhugh Mullan M.D.

L’Ontario, meilleur élève du Canada

Le gouvernement McGuinty a annoncé en mai 2009 la création d’un fonds de 100 millions de dollars ayant pour vocation de retenir en Ontario des chercheurs d’envergure mondiale. Queen’s Park a affirmé vouloir freiner l’exode des cerveaux vers les États-Unis. Cette annonce portait l’investissement total de la province dans les sciences à 1,4 milliard de dollars depuis 2003, ce qui en fait le meilleur élève du Canada. Qu’en est-il du Québec ? Le ministre du Travail, Sam Hamad, n’a pas rappelé FORCES…

L'un des plus éminents chercheurs du monde, le Dr Rafick-Pierre Sékaly, reconnu notamment pour ses travaux sur le SIDA, mécontent des compressions en matière de recherche scientifique au pays, a accepté le poste de directeur scientifique à l'Institut Vaccine and Gene Therapy de Floride. Il emmène avec lui 25 membres de son équipe.

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