Canada

Serge Godin: le modèle CGI

Plutôt effacée mais efficace, la petite québécoise est devenue incontournable sur la scène mondiale. D’abord, elle se porte acquéreur de Logica, une européenne de près de deux fois sa taille, puis elle est projetée à l’avant-plan de l’ambitieuse réforme du système américain de santé, cruciale pour le président Obama. Le spécialiste en technologies de l’information veut encore doubler son poids d’ici cinq à sept ans, sans travestir ce qui fait sa force depuis ses débuts : la « culture CGI »

Serge Godin a 26 ans lorsqu’il jette les bases de cgi, en 1976, dans le sous-sol de sa résidence au Saguenay. Aujourd’hui, il pilote une entreprise propulsée dans le top 5 mondial du service des technologies de l’information, le cinquième employeur au Canada. Quoique spectaculaire, cette croissance n’a cependant rien de débridé. « C’est une résultante, et non un objectif. Réparti sur les années, ce développement se veut plutôt ordonné », précise le fondateur et président exécutif du conseil d’administration en entrevue auprès du magazine Forces.

CGI est passée de une à deux personnes en 1976, de 6 à 25 à la fin de la deuxième année… L’entreprise doublait en taille tous les trois à cinq ans, alimentant la moitié de sa progression par une croissance organique, l’autre moitié par le jeu des acquisitions. « Il faut retenir que nous faisons beaucoup d’impartition. Il en résulte très souvent que les employés de nos clients deviennent alors nos employés. » Aussi, en 37 ans, cgi a réalisé plus de 70 acquisitions.

Saut quantique

Cette constance dans le rythme de progression a toutefois pris la forme d’un saut quantique avec l’achat de l’anglo-néerlandaise Logica en août 2012, une entreprise d’une fois et demie sa taille, qui multiplie par plus de deux les effectifs de cgi, de 31 000 à 70 000, et ses revenus, de 4,3 milliards de dollars à plus de 10 milliards. Soudainement, la québécoise se voyait propulsée au cinquième rang mondial des fournisseurs indépendants de services de technologies de l’information. Désormais dans le peloton de tête, cgi rivalise avec les Accenture, ibm, hp, Fujitsu et Capgemini de ce monde.

Logica a apporté la plate-forme européenne à une entreprise ayant surtout su s’imposer de ce côté-ci de l’Atlantique, l’Amérique du Nord comptant alors pour 90 % de ses revenus. Essentiellement active en Europe, Logica occupe une part de 30 % de ce marché évalué à 200 milliards de dollars.

« Une logique d’affaires sous-tend cette transaction, explique Serge Godin. Auparavant, le quart de nos revenus provenait d’entreprises dites “globalisées”. Dans ce type d’entreprise, les décisions sont prises au niveau du siège social, et lorsqu’il est question d’implanter un système de façon généralisée, il est souhaitable qu’il soit partout le même. D’où, pour nous, le besoin d’une présence locale élargie. Logica était soumise à cette même logique dans une perspective européenne, une proportion de 20 % de ses clients étant constituée d’entreprises “globalisées”. Il existait une complémentarité parfaite entre nous. » Désormais, 95 % des clients « globalisés » de cgi sont desservis à l’échelle mondiale.

Auparavant, en 2010, le géant québécois avait étendu sa voilure nord-américaine avec l’acquisition de Stanley, doublant ses opérations aux États-Unis – un marché de 700 milliards – et devenant un incontournable dans l’octroi des contrats gouvernementaux. Mais l’acquisition de l’anglo-néerlandaise Logica apporte une tout autre envergure.

Une première rencontre entre le Québécois et les Britanniques avait eu lieu en 2007. Mais Serge Godin, ayant eu la patience d’attendre 2012, n’a payé que 2,8 milliards de dollars (3,3 milliards si l’on inclut la dette), soit le tiers de ce que Logica aurait coûté cinq ans plus tôt, capitalisant ainsi sur les retombées de la crise en Europe.

La « Culture CGI »

Sur des effectifs de près de 70 000 employés (75 000 si l’on compte les emplois contractuels), cgi en déploie 30 000 en Europe, autant en Amérique du Nord et 10 000 en Asie-Pacifique. Au total, cgi exploite quelque 400 bureaux dans une quarantaine de pays. Mais toujours, elle applique les principes qui la régissent depuis ses débuts. « Notre produit, ce sont les gens qui s’occupent de nos clients. Il est donc essentiel de créer un environnement dans lequel chacun ait du plaisir à travailler », résume Serge Godin.

Et CGI de se concentrer sur trois parties prenantes. Pour reprendre l’illustration tirée de la revue française Le Nouvel Observateur, collaborateurs, clients et actionnaires forment un triangle équilatéral qui -compose l’adn de l’entreprise. Il doit y avoir équilibre entre les intérêts de chacune de ces parties, insiste le grand patron et fondateur. N’empêche, les employés – lire les membres – auront un petit avantage supplémentaire puisque 86 % d’entre eux composent aussi l’actionnariat, cumulant une participation de 20 %. Chez Logica, 65 % des « membres » sont actionnaires. L’on s’attend à ce que cette proportion atteigne 85 à 90 %, laissant aux employés une participation de 25 % dans cgi.

À titre d’illustration, Serge Godin possède 9,5 % des actions mais exerce 47 % des droits de vote par le jeu des actions à vote multiple. « Nous voulons que nos “membres” s’amusent, qu’ils aient du plaisir, et qu’ils deviennent actionnaires. » cgi les accompagne avec une action donnée pour toute action achetée. « Être actionnaire confère des droits. Ici, nous plaçons en priorité la transparence et une participation aux profits. Pour nous, il est important que cgi appartienne aux gens qui la composent. » S’ajoute à cela la formation interne, dispensée par l’Institut de leadership cgi.

Cette approche a reçu un accueil enthousiaste auprès des employés de Logica, qui a grossi rapidement en multipliant les acquisitions durant la bulle des valeurs technologiques à la fin des années 1990. « Logica était demeurée plutôt une fédération d’entreprises. Ils ont été agréablement surpris par notre approche intégrée. Ils disaient souffrir de l’absence de cohérence et ils avaient l’impression de revenir à la maison », commente Serge Godin.

Capitalisation boursière de 11 milliards

En Bourse, la capitalisation de cgi dépassait les 11 milliards de dollars au début de 2014. L’action a progressé, bon an mal an, de 18 % par an en 20 ans, 25 % si l’on tient compte de l’ascension exponentielle des dernières années. Cette progression a connu son point d’inflexion avec le rachat en 2005, par cgi, de 100 millions de ses actions détenues par bce, société mère de Bell. Elle s’est accélérée récemment avec l’intensification de son programme de rachat d’actions et dans la foulée de l’acquisition de Logica.

Qualifiée de défensive par les analystes, cette action affiche plutôt la performance d’un titre de croissance. « Les actionnaires veulent un rendement. Il faut donc livrer profits et croissance. » Serge Godin décrit ses priorités : « Ce qui a le plus d’impact sur l’augmentation du bénéfice par action est, dans l’ordre, la croissance organique, les acquisitions, les rachats d’actions et le remboursement de la dette », énumère-t-il. Au cinquième rang, arrive le versement d’un dividende.

Doublement des revenus

Les dirigeants de cgi tiennent donc le cap. Ils misent encore sur un doublement des revenus sur un horizon de cinq à sept ans, cible de 20 milliards dans la mire. « Nous avons joué la carte de l’élargissement, jouons celle de la profondeur. Nous sommes présents dans les 40 pays qui représentent 85 % des dépenses en technologies de l’information dans le monde. Continuons à bien assister nos clients là où ils sont. Notre stratégie ne vise pas à ratisser plus large, mais à grandir là où nous sommes déjà. »

Aux États-Unis, 60 % de la clientèle de cgi est gouvernementale et 40 %, commerciale. On souhaiterait accroître la part du privé à l’image du profil canadien, avec 70 % en provenance du privé et 30 %, des gouvernements. En Europe, c’est l’Allemagne qui est la plus prometteuse. cgi est numéro un en Suède, troisième en Finlande, quatrième en France… En résumé, « la taille du marché est immense et le poids des joueurs en présence demeure petit à cette échelle. Il y a énormément de place », se réjouit Serge Godin.

Au terme du premier trimestre de l’exercice 2014, clos à la fin de janvier, le carnet de commandes atteignait 19,2 milliards de dollars.

l’expérience Obamacare

Tout contrat gouvernemental comporte son risque réputationnel et le projet dit de l’« Obamacare » en est une illustration probante. Avec la Loi sur l’assurance santé si chère au président américain et tout aussi vigoureusement désavouée par les républicains, CGI s’est rapidement retrouvée au cœur d’un jeu de coulisse politique, où tractations et tiraillements se font particulièrement intenses au Congrès à l’approche des élections de mi-mandat.

Angelo Katsoras, premier associé à la Financière Banque Nationale (FBN), ne souhaite pas commenter la situation particulière de CGI. Toutefois, selon lui, faire affaire avec les gouvernements peut s’avérer compliqué. L’entreprise doit implicitement accepter de jouer le rôle de cobaye ou de bouc émissaire en cas de difficultés. Et aux États-Unis, avec cette polarisation politique qui déchire le Congrès, l’heure est aux tentatives de récupération partisanes.

Cette précision étant faite, la mise en œuvre de l’Affordable Healthcare Act, ratifié en 2010, se voulait un projet à la fois fascinant et complexe, avec sa plateforme transactionnelle Healthcare.gov devant permettre aux Américains d’adhérer en ligne au nouveau régime de couverture médicale. À terme, une trentaine de millions d’Américains doivent en bénéficier. Et la FBN rappelle, dans une étude portant sur le système de santé américain, que « si les républicains ont opposé une résistance aussi forte à la loi sur la santé, ce n’est pas parce qu’ils craignent que le programme échoue, mais parce qu’ils ont peur que ce soit une réussite dont les démocrates tireraient tout le mérite. »

La filiale américaine de CGI, CGI Federal, a été retenue à la fin de 2011 pour agir à tire de principal architecte de la fonctionnalité du site, remportant la plus importante partie du contrat, soit 93,7 millions de dollars américains d'une enveloppe initiale évaluée à 200 millions. CGI se réjouissait alors de participer à l’une des plus importantes réformes des 50 dernières années aux États-Unis. Après plusieurs difficultés associées au lancement du site Web, le 1er octobre dernier, les autorités américaines ont mis un terme à leur association avec CGI, la poursuite du chantier ayant été confiée à Accenture, plus grande firme de consultants au monde. Si les républicains n’ont pu bloquer la réforme de l’assurance-maladie du président Obama lors de la crise budgétaire de 2013, ils n’ont pas été sans exploiter à des fins partisanes ces difficiles débuts de la plateforme électronique.

CGI a écopé

Accusé de manque de transparence et blâmé pour le manque de contrôle, Barack Obama a dû d’abord s’excuser, pour ensuite manifester sa frustration. CGI a écopé. Au total, 55 firmes ont collaboré à l’élaboration des différentes parties ou segments de la plateforme. Chaque composante semblait fonctionner efficacement; les difficultés sont apparues lors de tests portant sur l’intégration de ces sous-systèmes. Il a été reconnu que les échéances étaient trop serrées, qu’un nombre insuffisant de tests avaient été mené avant le lancement et que les acteurs devaient conjuguer avec l’absence d’une autorité décisionnelle unique. CGI Federal était toutefois identifiée comme étant le principal concepteur.

Invité par des analystes à commenter les défaillances du site, Michael Roach, président et chef de la direction de CGI, insistait en novembre dernier sur le caractère unique du projet Obamacare. « Ce n’est pas un simple site Web, mais plutôt une plateforme technologique intégrée très complexe qui combine le processus de sélection, d’inscription à une assurance et de détermination de l’admissibilité aux subventions du gouvernement, au même endroit et en temps réel, ce qui représente une première. »

En marge de l’assemblée annuelle des actionnaires, le 29 janvier dernier, le fondateur et président exécutif du conseil, Serge Godin, a mentionné que « ce site fonctionne et plus de trois millions de personnes ont été en mesure de s’inscrire ». Il a estimé que la réputation de CGI ne devrait pas être entachée. « Nous avons quelque 2 500 clients dans le secteur des technologies de l’information et plus de 90 % d’entre eux sont satisfaits. » Concernant le Healthcare.gov, Serge Godin a parlé de contrat « où les pépins ont généré de l’attention ». Ainsi, malgré les difficultés lors du lancement en octobre, l’objectif des trois millions d’adhérents était atteint trois mois plus tard.

Thanos Moschopoulos, analyste chez BMO Marchés des capitaux, abonde dans le même sens. Il souligne que de tels bogues ne sont pas exceptionnels dans ce type de contrat gouvernemental et que tous les grands joueurs en technologies de l’information ont, un jour ou l’autre, connu leur part de déboires. Ce fut le cas d’IBM à plus d’une reprise, de Deloitte, de SAP, d’Accenture à deux reprises… La liste comprend une vingtaine de cas depuis 2000.

Le prix de cette expérience difficile

Cela dit, et même si l’impact de l’Obamacare se veut modeste sur les résultats consolidés, la mauvaise presse ne sera pas sans incidence, quoique les analystes ne s’entendent pas sur le prix que pourrait devoir payer CGI pour sa mésaventure américaine. Certes, la taille du contrat en jeu se veut plutôt marginale pour une entreprise qui affiche un chiffre d’affaires annuel de plus de 10 milliards de dollars. Mais il pourrait en être autrement du risque réputationnel et de la mauvaise image découlant de la forte couverture médiatique. D’après l’analyste Maher Yaghi, de Valeurs mobilières Desjardins, cette expérience pourrait compliquer la tâche de l’entreprise dans la quête de nouveaux contrats. Son collègue à la FBN, Kris Thompson, souligne la préoccupation des investisseurs qui craignent la persistance des pressions baissières sur les marges bénéficiaires aux États-Unis. Mais au final, l’on retient que s’il y a impact, ce sera à court terme.

Près du quart du chiffre d’affaires de CGI provient des États-Unis, et plus de la moitié de ces revenus sont récurrents. 

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.