International
Économie

Vers un nouvel ordre économique mondial

Par Gérard Bérubé

Selon Bernard Spitz, nous assistons à une inversion de la montée du populisme. En Europe, on l’a vu, il a été possible d’en freiner l’ascension. D’abord en Autriche, ensuite, aux Pays-Bas, « et maintenant, de façon spectaculaire, en France », énumère-t-il. Bernard Spitz ne s’enferme cependant pas dans le déni : les Européens veulent non plus des discours, mais des réponses à leurs peurs et à leur colère, et des résultats. À l’échelle mondiale, la montée du protectionnisme appelle à un Bretton Woods social jetant les bases à une croissance économique inclusive. Patrons et syndicats reconnaissent l’importance de relier l’ordre économique et financier aux ambitions sociales. Reste au leadership politique à s’exprimer. En Europe, on compte sur la France et sur Emmanuel Macron pour être porteur de ce rebond. Entrevue avec Bernard Spitz, président de la Fédération française des sociétés d’assurances et président, International et Europe, du Mouvement des entreprises de France (MEDEF).

À titre personnel, vous avez donné votre appui à Emmanuel Macron au second tour. À titre professionnel, qu’est-ce que le nouveau président incarne à vos yeux ?

Entre les deux tours, il était clair que la France avait un choix fondamental à faire entre deux visions absolument irréconciliables : une politique tournée vers le repli sur soi, le protectionnisme et la destruction de l’Europe, et celle d’une ouverture sur le monde, d’un pari sur la compétitivité et sur l’esprit de conquête. Par conséquent, il était naturel et évident de soutenir cette -deuxième dimension. Plus fondamentalement, il s’est avéré que les Français avaient envie de s’éloigner d’un système et de personnes qui, à leurs yeux, avaient largement échoué. Les Français ont choisi non pas d’écouter les partis extrémistes, mais de changer de génération avec l’option que proposait Emmanuel Macron.

Vous avez parlé à quelques reprises de la nécessité de réinventer l’Europe. Quel constat faites-vous ?

Le gouvernement de David Cameron a posé un ensemble de questions plutôt juste sur les dysfonctionnements de l’Europe, mais la réponse a été mauvaise. Néanmoins, le Brexit place l’Europe devant une situation où le statu quo est impossible. Les Européens se retrouvent maintenant au pied du mur. Il leur faut effectivement trouver les bonnes réponses, et vite.

Lorsqu’au sein d’un pays aussi exportateur que l’Allemagne se manifestent des mouvements très puissants contre des accords comme ceux du TTIP ou encore du CETA ; lorsqu’on voit qu’en France même, une ville comme Toulouse donne une majorité de ses voix, au premier tour de l’élection présidentielle, à des candidats hostiles à l’Europe, on s’aperçoit bien que certaines choses ne fonctionnent pas. Il est urgent d’en tirer les conséquences en termes d’explication, de pédagogie, de débat public. Or l’Europe est actuellement en pleine consultation électorale. Après la France, ce sera au tour de l’Allemagne et de l’Italie, soit une petite année durant laquelle les exécutifs de ces trois pays ne seront pas complètement stabilisés.

Il faut pourtant être en mesure de présenter à nos partenaires des solutions qui répondent aux questions de fond sur l’efficacité de l’Europe en matière de défense, de lutte contre le terrorisme, de réformes structurelles à mener et de rééquilibrage de la balance des paiements. C’est en s’appuyant vraiment sur l’Europe – il était le seul à le faire – que Macron a pu être élu. Toute l’Europe compte donc maintenant sur la France et sur le nouveau président pour être porteur de ce rebond.

Vous êtes un ambassadeur de la réforme de la gouvernance mondiale pour enrayer la menace qui pèse sur les systèmes multilatéraux. Avec la montée du populisme et du protectionnisme, est-ce utopique ?

Il n’y a pas d’utopie. Ou alors l’ONU, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et même COP21 étaient une utopie. Il y a simplement une situation faisant que l’ordre post-Deuxième Guerre mondiale, ayant accouché de toute une série d’institutions pour une gouvernance plus équilibrée dans le monde, a fait son temps. Cet ordre s’est construit en déconnectant l’économique et le financier de la dimension sociale. S’il y a cette montée des gouvernements d’inspirations populistes, c’est parce que se diffusent dans la population des peurs et des colères.

Cette colère est l’idée que la mondialisation se fait au profit d’une toute petite élite au détriment du reste de la planète. Ces peurs – du chômage, du réchauffement climatique, des maladies, des robots qui vont prendre le travail des gens, du terrorisme… – suscitent des réflexes de repli et de protectionnisme. Le problème avec le protectionnisme, c’est qu’il est contagieux. Il s’agit d’une maladie grave nécessitant d’abord une réponse nationale, pays par pays. D’ailleurs, en Europe, on a vu qu’il a été possible de freiner l’ascension du populisme. D’abord en Autriche, ensuite, aux Pays-Bas, et maintenant, de façon spectaculaire, en France.

Pour autant, les gens votent massivement pour ces courants. Il faut les désamorcer, non en se contentant de dire qu’ils ont tort, mais en apportant des réponses satisfaisantes à ces angoisses, à ces frustrations, à ces colères. Pas seulement à l’échelle nationale, mais aussi internationale. Et c’est la raison pour laquelle l’on doit repenser la gouvernance mondiale en modernisant le fonctionnement des institutions existantes de sorte qu’il y ait une prise en compte de la dimension sociale dans le cadre des organisations économiques.

L’actuelle gouvernance internationale s’apparente à un gouvernement qui, dans un pays donné, n’aurait ni ministère du Travail ni ministère des Affaires sociales. Pas étonnant que cela ne fasse pas consensus !

Cela suppose une volonté politique. Les employeurs savent désormais qu’il n’y a pas de développement et de croissance possible sans une vision inclusive. Les syndicats y sont aussi favorables. L’on attend à ce que les gouvernements s’y associent.

Le modèle européen ne nous montre-t-il pas les limites de cette gouvernance mondiale ?

Au contraire le système européen est certainement le plus enviable au monde. En dépit de ses difficultés et de ses faiblesses, il offre à ce jour le meilleur équilibre entre croissance économique et solidarité sur le plan social. Mais cet équilibre évolue au fil du temps, et il faut en permanence l’adapter. Ainsi, la réponse du Brexit consistant à tourner le dos à cette construction unique dans l’histoire du monde serait une régression terrible. Mais l’Europe, face à de gros défis, doit incontestablement moderniser son fonctionnement et ses choix politiques.

Vous parlez de lier l’ordre financier à l’ambition sociale. Et si cette ambition ne rimait plus avec « croissance économique » ?

Il n’y a là rien de neuf. À la fin des années 1960, le Club de Rome nous annonçait déjà des scénarios catastrophiques ; le malthusianisme existe encore dans certains esprits. N’empêche, la décroissance est le reflet d’une incapacité à accepter une croissance en raison d’une vision doctrinaire, je dirais, malthusienne, et aussi par scepticisme devant une croissance qui, certes, n’est pas sans défaut.

On en revient à la dimension sociale. Les débats autour de la « chaîne d’approvisionnement » nous font nous interroger à juste titre sur les conditions et le prix payé quant à cette croissance. Un grand industriel français me faisait remarquer que lorsqu’il implantait une usine en Chine, les Chinois manifestaient l’envie d’y travailler plutôt que dans celle de son concurrent chinois. Comme dans toute chose, il existe des entreprises qui trichent, mais la majorité jouent le jeu d’une mondialisation encadrée, raisonnable et régulée. La croissance inclusive consiste à intégrer les différents acteurs, les différentes parties prenantes à l’échelle nationale et internationale.

Vous souhaitez un Bretton Woods social. D’où pourrait venir le leadership nécessaire ?

Le leadership doit venir des principaux dirigeants de la planète. Le G20 semble être la bonne instance.

Pourquoi Bretton Woods ? C’est là qu’a eu lieu la grande conférence de l’après-guerre qui a érigé les piliers de l’organisation économique et financière. Mais il manque la dimension sociale. L’idée consiste donc à boucler la boucle. L’idée de John Maynard Keynes consistait à retrouver une forme d’équilibre qui permette un développement économique, d’éviter les crises, les rivalités et la guerre. Lorsque des déséquilibres se produisent, il s’agit de se donner des règles qui permettent un fonctionnement plus harmonieux et suscitent la confiance. Ici, le mot-clé est « confiance ».

Emmanuel Macron a pris acte du fait qu’un grand nombre de Français avait voté pour les partis hostiles à l’ouverture sur le monde. Il a insisté sur l’importance des résultats, lesquels constitueraient la meilleure preuve qu’il n’était pas nécessaire de tout rejeter. Qu’il y avait des solutions qui n’étaient pas celles que certains avaient vendues aux gens.

Au vu de nos structures politiques, ne sommes-nous pas condamnés à des leaderships de consensus ou de coalition immobilisant ?

La politique, c’est aussi d’être capable de mettre en œuvre les choses. Tout est question de méthode. La bonne méthode combine la pédagogie, l’explication, de l’écoute et, au besoin, de l’autorité et de la détermination. C’est un ensemble. Il ne s’agit pas d’avancer sans écouter. Mais lorsqu’on a la légitimité populaire, lorsqu’on s’est fait élire pour bouger les choses et qu’on a passé le temps nécessaire à expliquer, à négocier, à écouter, à tenir compte des arguments de bonne foi émis par les opposants et que le moment est opportun, il faut simplement que la main ne tremble pas.

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