Je ne me souviens pas avoir rencontré Paul Tellier avant ce rendez-vous du midi au nouveau bistro Rosélys de l’hôtel Reine-Élizabeth. Je n’avais même jamais vu Tellier en personne, ce qui est assez surprenant puisque nous avons plusieurs connaissances en commun. Devant la table, un homme de haute stature au port d’athlète me tend la main : c’est lui. Costume marine à revers croisés, cravate rouge tranchant sur une chemise éclatante de blancheur, dernière livraison du Financial Times sous le bras, l’homme qui m’accueille pourrait être un financier de la City, large sourire en supplément. Il m’observe un instant de ses yeux vifs, puis engage rapidement la conversation comme si nous étions de vieux camarades se retrouvant après des années.

Par Guy Fournier

Sitôt que nous sommes attablés, le garçon se précipite vers nous. Mon hôte a déjà ses habitudes dans ce bistro ouvert depuis peu. Rien d’étonnant : plus d’une décennie à la barre du Canadien National lui vaut un bureau au siège social de l’entreprise, où il peut se rendre sans mettre le nez dehors. Il réclame en vain une table dans un coin plus discret. Hélas ! en ce jeudi, le bistro fait salle comble. Voilà qui est bon signe pour la qualité du repas à venir, mais c’est un obstacle de taille pour toute conversation, car l’ambiance est particulièrement bruyante, comme dans tous les restaurants ayant vu le jour ces dernières années. Nous parlerons donc plus fort, même si nous n’avons l’un et l’autre aucun problème d’ouïe !

L’esprit agile, une vaste culture du droit et des affaires, Paul Tellier est un brillant causeur avec lequel on ne doit jamais s’ennuyer. Cela explique sûrement en partie sa longue et fructueuse carrière, d’abord comme sous-ministre dans plusieurs ministères fédéraux, puis en tant que greffier du conseil privé, avant que le premier ministre Brian Mulroney lui confie les rênes de la -Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada, une corporation de la -Couronne que le gouvernement projette de privatiser et de transformer en société publique.

Même si la métamorphose du Canadien National n’est pas son seul fleuron, c’est nettement celui dont Tellier est le plus fier. Il y a de quoi ! Les détracteurs ne manquaient jamais de comparer cette archaïque corporation de la Couronne au Canadien Pacifique, une société privée qui ne cessait de prospérer. Le cabinet décide finalement d’appeler au chevet de sa société malade un duo de technocrates à la feuille de route exemplaire, Paul Tellier et Michael Sabia. Après moins de trois ans de ménage et de manœuvres de coulisses, le gouvernement fait adopter par le Parlement la loi établissant la privatisation du CN. Une première offre publique d’actions est lancée le 28 novembre 1995. Rassurés à la fois par la rationalisation de la société et l’expérience des deux technocrates, les investisseurs ne tardent pas à souscrire au capital offert. La capitalisation boursière du CN n’a pas cessé d’augmenter depuis, passant d’environ deux milliards de dollars au moment de sa privatisation à plus de 72 milliards aujourd’hui.

Jusqu’à l’arrivée de Tellier et Sabia, la stratégie avait toujours consisté à favoriser le transport ferroviaire est-ouest. On attribue encore au CN et au CP, les deux grands transporteurs de l’époque, le développement de l’ouest du pays et l’émergence d’un sentiment national. Sans renier la contribution du CN à l’unité du pays, la nouvelle direction, plus pragmatique que politique, en vient très vite à la conclusion que le salut économique de l’entreprise reposera plutôt sur une stratégie nord-sud. Tellier multiplie les acquisitions aux États-Unis. En quelques années, le CN met le grappin sur l’Illinois Central Railroad, le Wisconsin -Central, la Great Lakes Transportation, et l’Eastern Railway, qui est à la tête d’un groupe desservant la région de Chicago. En même temps, la société acquiert de petites sociétés ferroviaires afin d’élargir la desserte du CN dans certaines régions périphériques du pays.

Cette ouverture vers le sud va de pair avec la politique de Brian Mulroney, qui avait signé un premier accord de libre-échange avec les États-Unis en 1987 pour l’élargir ensuite, en 1992, avec l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), qui inclut le Mexique. Comme mon interlocuteur aborde la question du libre-échange, je sollicite son opinion sur la difficile négociation en cours pour le renouvellement de l’ALENA. Il est évident, estime-t-il, qu’un accord bilatéral serait plus facile à mettre en place, mais l’abandon d’un partenaire aussi important que le Mexique nous vaudrait sans doute une longue inimitié de la part des Mexicains. Or, ceux-ci sont peut-être moins fortunés individuellement que les Canadiens, mais, trois fois plus nombreux, ils représentent un vaste marché. Malgré ses appréhensions et un optimisme limité, Paul Tellier fait confiance à Chrystia Freeland, notre ministre des Affaires étrangères, à qui il reconnaît une intelligence -supérieure et une excellente connaissance de l’économie. Comme on le sait, Chrystia Freeland a connu une carrière en journalisme au -Financial Times et au magazine The Economist.

Je laisse une pause à mon vis-à-vis qui n’a pas encore eu le temps d’entamer sa salade Waldorf, alors que j’ai déjà mangé avec appétit la moitié de mon assiette de lieu garni d’une jardinière de légumes. Cuit à point, ce poisson qui fond dans la bouche me fait oublier l’entrée, une salade de pieuvre minuscule et sans caractère.

Même s’il fut souvent sollicité, notamment par feu le premier ministre Robert Bourassa, Paul Tellier n’a pas fait de politique active. S’il n’a jamais été candidat, les arcanes du pouvoir ne lui sont toutefois pas étrangers, loin de là ! N’est-il pas tombé dans la potion politique dès sa naissance ? Son grand-père, Sir Joseph-Matthias Tellier, fut maire de Joliette, ville natale de Paul, puis chef du parti conservateur et chef de l’Opposition officielle du Québec de 1908 à 1915. Son père, Maurice, fut député de l’Union nationale dans le comté de Montcalm. Élu une première fois en 1936, il est défait en 1939, mais réélu en 1944 pour cinq mandats consécutifs. C’est donc tout naturel que Paul Tellier, frais émoulu de l’Université d’Oxford, soit devenu chef de cabinet de Jean-Luc Pépin, ministre de l’Énergie, des Mines et des Ressources. Il reviendra à ce ministère en 1982, comme sous-ministre cette fois. Étrangement, c’est ce premier poste qui l’éloigne de la politique active. Il cherche une vie plus rangée. Il est aussi trop amoureux de sa jeune femme Andrée pour accepter les horaires de fou et les déplacements incessants auxquels doit s’astreindre un chef de cabinet.

Paul Tellier entre à la fonction publique, qui ne saurait fermer sa porte à un diplômé en droit qui, en plus d’être l’héritier d’une longue expérience politique, est assoiffé de gestion. Ses années de sous-ministre au ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien le rendent éminemment sensible à la situation des Autochtones. L’homme ne mâche pas ses mots quand il parle du sort qu’on leur a fait jusqu’ici. « C’est la seule chose qui me fasse honte de mon pays quand je voyage à l’étranger. » J’imagine donc qu’il doit être tout à fait d’accord avec la politique d’ouverture du gouvernement fédéral à leur endroit. « Oui, mais à la condition que les bonnes intentions dont on fait preuve se matérialisent, et que la situation des Autochtones change rapidement, quel qu’en soit le coût, qui sera considérable. »

L’occasion est trop belle pour que je ne lui demande pas quelles seraient ses priorités s’il était premier ministre du Québec. La réponse est immédiate : la réforme de notre régime fiscal. « Notre fiscalité est trop élevée pour être vraiment concurrentielle avec celle de nos voisins, en particulier celle des États-Unis. » Il ajoute qu’il faut aussi éliminer les contraintes linguistiques imposées lorsqu’il s’agit d’envoyer les enfants à l’école. Selon lui, celles-ci détournent du Québec un certain nombre de gestionnaires, d’investisseurs et de spécialistes de niveau élevé qui pourraient s’y établir.

Et si Paul Tellier était premier ministre du Canada ? Il s’attaquerait d’abord au déficit, qu’il voit avec inquiétude se creuser, puis il évaluerait l’impact qu’aura chez nous la nouvelle fiscalité que vient d’approuver Washington pour les entreprises américaines.

Enfin, quelles sont ses inquiétudes par rapport à la planète ? L’environnement, bien sûr, puis l’énorme défi que posent les changements technologiques, mais avant tout, la disparité grandissante entre les riches, la classe moyenne et les défavorisés. Tellier a lu avec intérêt Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty, le spécialiste attitré de la question. En politique internationale, il se méfie de Vladimir Poutine, dont il craint la rouerie.

Dommage que Tellier ne puisse rencontrer Poutine en compagnie de sa femme Andrée, car sa meilleure alliée, c’est elle. Andrée Tellier aurait un don quasi infaillible pour juger de la qualité des gens dès la première rencontre. J’ai failli faire le malin et lui demander s’il avait consulté Andrée lorsqu’il a remplacé Laurent Beaudoin comme PDG de Bombardier. Nous n’avons pas parlé de ce mandat de trois ans auquel il a mis fin après un an.

Même s’il est loin de faire son âge, Paul Tellier a ralenti ses activités. Il siège au conseil de quelques grandes corporations dont McCain Foods et Rio Tinto, et consacre beaucoup de temps à sa famille et aux sports de plein air.

Tout à coup, en levant les yeux, je constate que le restaurant est presque désert. Je jette un œil sur ma montre. Notre entretien, qui devait durer une heure et demie, a largement dépassé les deux heures sans que je ne m’en rende compte ! Après avoir pris congé, j’ai conclu que cet homme m’a paru si intègre et si compétent que je lui donnerais volontiers tous mes avoirs pour les faire fructifier. Comme on donnait autrefois à certaines bonnes âmes le bon Dieu sans confession ! 5

 

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.