Économie

Le Sommet du G7 à la Malbaie Les vrais enjeux

Par: Ferry de Kerckhove 

Il n’y a rien à redire sur la beauté des paysages… qui seuls, sans doute, resteront dans la mémoire des participants. Ce ne sera pas la faute du Canada si le souvenir de ce 44e Sommet du G7 – le chiffre lui-même s’estompera dans les fumerolles des moteurs d’avion ramenant les chefs de délégations dans leurs bercails respectifs. C’est simplement que le G7 est supplanté depuis déjà près de dix ans par le G20, annuel lui aussi, beaucoup plus représentatif de l’économie mondiale et de ses principaux actionnaires, et n’imposant d’autre exclusive que la hauteur du PNB.

L’ordre du jour proposé par le Canada est dans la ligne du déclaratoire politique du premier ministre. Toutes les expressions, tous les mots maintenant consacrés s’y retrouvent en une forme de leitmotiv – classe moyenne, égalité des sexes, changement climatique, respect de la diversité et de l’inclusion. Rien de mal à cela, mais depuis que les G7 sont devenus un lieu de dialogue sur les questions internationales et de développement bien davantage que d’économie, on s’attendrait à un ordre du jour plus musclé que la promotion d’une politique intérieure sur la scène internationale par une dizaine de leaders mondiaux et l’évocation de « problèmes urgents d’envergure mondiale ». Quelles sont nos priorités ? Sommes-nous à la remorque d’autres ? Avons-nous un objectif transcendant par rapport aux autres ? Le monde passe par une série de traumatismes à la fois violents et aux effets durables. Avons-nous une conception du message que nous voulons voir émerger du Manoir Richelieu ?

Il y a eu la rencontre des ministres des Affaires étrangères, sous l’étiquette G7, consacrée à la Corée du Nord, coprésidée avec les États-Unis. Sans la Chine et la Russie, pièces essentielles du puzzle original de la guerre de Corée des années 1950, nonobstant le gargarisme des coprésidents, aucune avancée véritable n’en est sortie. Les récents Jeux olympiques d’hiver nous offriront peut-être quelques lueurs d’espoir, que deux ou trois « tweets » du président Trump évacueront. En revanche, on peut s’attendre à ce que le Canada mette l’accent sur la situation en Ukraine compte tenu de la virulence des sentiments de la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland. Le seul problème, dans ce cas-là, sera sans doute une attitude très intransigeante, le Canada manifestant une résolution ferme contre tout dialogue avec la Russie, épousant de fait le point de vue des personnalités ukrainiennes les plus réactionnaires, sans reconnaître que pour Poutine, la destinée occidentale ou eurasienne de l’Ukraine est au cœur de ses préoccupations, la priorité à la territorialité l’emportant sur toute considération idéologique. Au moins, l’Occident semble avoir compris qu’il ne fallait pas trop faire miroiter une entrée éventuelle de l’Ukraine dans l’OTAN.

Face à l’imbroglio syrien, le mieux que l’on puisse espérer, c’est que les alliés d’antan, comme les États-Unis et la Turquie, n’en viennent pas aux mains, et que la Russie ne profite pas davantage de l’impasse kurde pour accroître encore sa position de maître du jeu dans la région du Machrek. Quoi qu’il en soit, l’Occident devra reconnaître sa défaite morale face à un Assad triomphant même si Daesh est vaincu territorialement. Le G7 n’aura d’autre choix que de renforcer sa coopération en matière de lutte contre le terrorisme intérieur et de déradicalisation ; cette dernière pourrait constituer un des engagements du groupe.

Au final, le volet de politique étrangère abordé à La Malbaie restera défini par la capacité des participants à gérer Donald Trump à quelques mois des élections au Congrès, à commencer par le dossier iranien – qui fait l’objet de consultations en profondeur entre Européens et Américains pour trouver un moyen de répondre aux objurgations de Trump sans perdre les Iraniens et compromettre davantage l’accord nucléaire, étant entendu que pour l’Iran, la sortie définitive des États-Unis de ce dernier marque pratiquement la fin du Plan d’action global conjoint. Les États-Unis ayant repris du service en Afghanistan, Trump voudra sans doute insister pour que ses collègues autour de la table en fassent davantage dans ce conflit interminable, alors que tout porte à croire qu’indépendamment de l’effort militaire, l’impasse perdure, voire, s’accentue.

Du côté du Moyen-Orient, le déménagement de l’ambassade américaine à Jérusalem invalide tout effort de règlement du conflit israélo-palestinien, sans compter que les problèmes judiciaires de Netanyahou vont rendre ce dernier plus agressif que jamais. Mais pendant ce temps, la menace djihadiste en Égypte s’accentuera à l’aune des politiques répressives insensées du régime. Comme si la région n’était déjà pas suffisamment instable, l’embargo du Quartet – Arabie Saoudite, Émirats, Bahreïn, Égypte – contre le Qatar, résultat du nihil obstat de Trump à son copain saoudien, ajoute à l’incertitude tout en projetant davantage le Qatar dans les bras de l’Iran. L’absence de véritable politique étrangère de Donald Trump est elle-même profondément déstabilisante. Il est difficile de croire qu’une réunion du G7 pré-orchestrée dans ses moindres détails pourrait avoir une quelconque influence sur tous ces dossiers, auxquels s’ajoutent les crises humanitaires en Birmanie et au Bengladesh causées par l’épuration ethnique des Rohingyas, l’effondrement du Venezuela, le terrorisme au Sahel.

Sur ces crises, le Canada, totalement, et légitimement « obsédé » par les États-Unis – la menace d’une guerre commerciale sur l’acier et l’aluminium n’aidant en rien –, ne présente guère de positions engagées – rarement un mot sur le Moyen-Orient, visites plutôt manquées en Asie, comme l’échec du libre-échange avec la Chine, le camouflet au Japon sur le TPP, la saga Atwal avec l’Inde – et surtout une aide extérieure passablement en panne à moins de 0,3 % du PNB. Donc, pas de leçons à donner sur ce plan non plus.

Au-delà de tout cela, tant que le G7, obéré par son honorable critère d’appartenance au monde démocratique, exclura la Chine de ses débats, il se privera du futur interlocuteur principal sur les crises dans le monde, celui qui, de l’approfondissement de sa mainmise en mer de Chine à l’expansion de son mégaprojet « la ceinture et la route », devient le véritable meneur du jeu international. Plus globalement, le G7, englué dans sa formule archaïque, est de plus en plus incapable de se donner une vision en réponse à « l’effondrement de l’ordre libéral mondial » et l’instabilité qui en découle1. La Russie ne manque pas de faire sa part à cet égard. Dommage que le président Poutine n’ait pas été invité ; lui qui semble aimer la roulette russe aurait pu crier « Rien ne va plus ! » au Casino du manoir. 5

 

1 Voir Robert Muggah et Yves Tiberghiem : weforum.org/agenda/2018/02/the-future-global-order-will-be-managed-by-china-and-the-us-get-used-to-it et Ferry de Kerckhove, cgai.ca/a_world_larger_than_trumps_chinas

 

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