Société

Médecins la rémunération de la discorde

Les 10 000 médecins spécialistes du Québec, dont la rémunération annuelle moyenne dépasse déjà les 400 000 dollars, ont obtenu de Québec deux milliards dollars de plus sur 10 ans. Les médecins omnipraticiens ont reçu pour leur part 1,6 milliard. En même temps, infirmières et médecins sont nombreux à clamer publiquement que les travailleurs du milieu de la santé sont à bout de souffle et que le besoin de réinvestir dans l’accès aux soins est criant. Il n’en fallait pas plus pour déclencher une crise sociale au Québec, sur fond d’élections provinciales. Tour d’horizon.

Par Martine Letarte

 

Les ententes salariales font suite à des ententes précédentes signées en 2007 et en 2014 pour réaliser un rattrapage de la rémunération des médecins québécois par rapport à ceux du reste du Canada. Ce rattrapage prévoit pas moins de 1,5 milliard sur la somme totale négociée avec la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) et 650 millions du côté de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ). Or, la rémunération des médecins québécois a déjà rattrapé, voire dépassé celle de leurs collègues canadiens. En 2016, les médecins spécialistes ont déjà gagné en moyenne 36 000 dollars de plus que leurs collègues ontariens, d’après l’Institut canadien d’information sur la santé.

La réponse de Québec pour justifier ces sommes allouées ? Personne n’a pu prédire qu’ailleurs au Canada, on allait ralentir la croissance de la rémunération des médecins, a affirmé Gaétan Barrette, ministre de la Santé et des Services sociaux. On ne pouvait pas annuler ces ententes, a dit pour sa part Pierre Arcand, président du Conseil du trésor.

La grogne est palpable dans la population, y compris chez les médecins.

« Les ententes signées avec les fédérations médicales ne disposent pas de l’acceptabilité sociale nécessaire pour que le gouvernement aille de l’avant », affirme Dominique Hotte, co-porte-parole du Regroupement des médecins omnipraticiens pour une médecine engagée (ROME). Médecins québécois pour le régime public (MQRP) a également effectué une sortie publique pour demander l’annulation des hausses.

Ces deux organisations demandent que soient plutôt entrepris des réinvestissements dans le réseau de la santé afin d’améliorer les conditions de travail, d’une part, et l’accessibilité aux soins, d’autre part. « Il faut tenir des états généraux afin de décider collectivement, avec les patients et les travailleurs du milieu de la santé, ce que l’on ferait des sommes dégagées de l’annulation des ententes », affirme Dominique Hotte.

Un mode de rémunération optimal?

Sur ce fond de tension sociale, la population du Québec est en droit de se demander si le mode de rémunération des médecins au Québec est optimal. En 2014, le Commissaire à la santé et au bien-être (CSBE), aboli depuis par le gouvernement du Québec, s’est posé la même question. Il a commandé deux études indépendantes qui concluent toutes deux que le système de rémunération devrait être rajusté en fonction de l’évolution du contexte de pratique.

L’étude dirigée par Damien Contandriopoulos, dont la sélection avait été décriée par la FMSQ et la FMOQ, qui estimaient qu’il n’avait pas l’objectivité nécessaire pour réaliser ces travaux, conclut que la rémunération à l’acte (ce qui représentait près de 80 % des paiements en 2015) cause bien des dysfonctionnements dans le système de santé. Notamment, parce que la « rentabilité financière » d’un acte par rapport à un autre peut influer sur le type de soins donnés aux patients.

« Nous ne voulons pas qu’un médecin choisisse un acte parce qu’il est plus rentable qu’un autre. Nous souhaitons qu’il considère toujours ce qui est meilleur pour le patient », affirme Damien Contandriopoulos, qui est professeur à l’école des sciences infirmières de l’Université de Victoria.

Le paiement à l’acte peut aussi influer sur le temps durant lequel le patient sera maintenu sur la liste d’attente. « Certains chefs de département ciblent les chirurgies qui ne sont pas payantes et les partagent équitablement entre les médecins, indique Damien Contandriopoulos. En revanche, là où il n’y a pas de règles, on a vu des listes d’attentes devenir très longues pour ces interventions, parce que personne ne veut les effectuer. Le paiement à l’acte a donc aussi un effet important sur l’accessibilité aux soins. »

Le Québec, une drôle de bibitte?

Notre mode de rémunération des médecins ne date pas d’hier. Il remonte à l’époque où le médecin passait de maison en maison avec sa mallette et se faisait payer pour chaque service rendu. Le paiement à l’acte a été conservé lorsque le premier système de santé public canadien a été créé en 1947. Lors de l’adoption du régime d’assurance maladie au Québec en 1970, qui n’a pas été réalisée sans remous, le gouvernement souhaitait revoir le mode de rémunération, mais les négociations salariales dérapaient et les médecins spécialistes en colère ont déclenché une grève. Le gouvernement a finalement renoncé à en faire des salariés de l’État pour leur permettre d’être des travailleurs autonomes qui factureraient à l’acte. Depuis, le mode de rémunération des médecins n’a cessé de soulever la grogne.

Que se passe–t-il ailleurs?

« Aux États-Unis, la majorité des médecins qui travaillent dans les hôpitaux ne sont pas payés à l’acte, mais à salaire, avec des primes pour la performance, par exemple, affirme Damien Contandriopoulos. En Europe, c’est la même chose. Pourquoi ? Parce que les hôpitaux veulent avoir un contrôle sur la rémunération. »

La solution: le salariat?

La solution pour avoir un meilleur contrôle sur les salaires des médecins passe-t-elle donc par l’abandon de la rémunération à l’acte pour aller vers le salariat ? En partie, oui, croit Damien Contandriopoulos, qui recommande que ce changement soit appliqué le plus rapidement possible dans les hôpitaux.

D’ailleurs, certains milieux de pratique ont en quelque sorte déjà contourné le mode de rémunération à l’acte afin de permettre à des médecins de concentrer leur pratique sur des activités peu ou pas rémunérées, comme la recherche. « Ces médecins ont créé des “bassins de pratique” : ils facturent tous à l’acte, mais l’argent s’en va dans le compte en banque d’une société dont les médecins sont tous coactionnaires, explique Damien Contandriopoulos. Ensuite, l’argent est redistribué entre les médecins selon les paramètres de rémunération. L’Institut de cardiologie de Montréal, à titre d’exemple, est l’un des pools de pratique les plus anciens. » Par contre, le médecin-professeur croit qu’il serait difficile de créer de nouveaux bassins de pratique aujourd’hui.

« Ils ont souvent été créés dans des milieux assez réduits, par des médecins expérimentés qui avaient le respect de leurs collègues, explique le chercheur. Je crois qu’il serait difficile de créer de nouveaux bassins dans de grands milieux où certains gagnent déjà deux fois plus que d’autres. »

Pour les médecins qui travaillent dans la collectivité, par contre, le chercheur croit que le mode de rémunération à l’acte pourrait toujours être intéressant étant donné que les heures travaillées sont difficiles à vérifier. Par contre, il est convaincu que le gouvernement devrait revoir le prix qu’il paye pour chaque acte afin de s’assurer qu’il est cohérent avec le temps nécessaire à cet acte. « Ainsi, le médecin ne se poserait jamais la question de savoir si un acte est rentable ou pas ; il offrirait les soins nécessaires et serait payé en conséquence », indique Damien Contandriopoulos.

Le débat public sur la rémunération optimale des médecins n’est pas terminé et se poursuivra certainement jusqu’aux prochaines élections. C’est maintenant l’occasion pour chaque parti de prendre position. Ultimement, ce sera à la population de se prononcer devant l’urne, le 1er octobre prochain.

Les attachées de presse du ministre de la Santé et des Services sociaux et de la Fédération des médecins spécialistes du Québec n’ont pas donné suite à nos demandes d’entrevue. 5

 

 

La rémunération des médecins en chiffres

• 403 500 $ : rémunération moyenne d’un médecin spécialiste au Québec en 2016

• 245 000 $ : rémunération moyenne d’un médecin omnipraticien au Québec en 2016

• 2 milliards $ : valeur de l’augmentation de la rémunération des médecins spécialistes. Elle est composée de hausses de la rémunération de 1,4 % par an entre 2015 et 2023, puis d’une somme de 1,5 milliard de dollars non récurrente en guise de rattrapage par rapport aux autres provinces.

• 36 000 $ : montant annuel que les médecins spécialistes gagnaient déjà en plus par rapport à leurs collègues ontariens en 2016, d’après l’Institut canadien d’information sur la santé.

• 1,6 milliard $ : valeur de l’augmentation de la rémunération des médecins omnipraticiens. La somme comprend des hausses de la rémunération de 1,8 % par an entre 2015 et 2023, puis une somme de 650 millions non récurrente pour effectuer un rattrapage avec les autres provinces.

• X2 : L’enveloppe allouée à la rémunération des médecins a doublé au Québec entre 2006 et 2015, passant de 3,3 à 6,6 milliards $.

Sources : Radio-Canada, La Presse, Damien Contandriopoulos, Analyse de l’impact de la rémunération des médecins sur leur pratique et sur la performance du système de santé.

 

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.