Économie

Dans l’œil du protectionnisme américain

« Incertitude ». C’est le mot qui, tel un leitmotiv, compose la trame du scénario économique en 2018. Les économies du Québec et du Canada se retrouvent dans l’œil du protectionnisme américain, subissant les attaques commerciales à répétition de Washington. Elles ont eu la chance d’affronter ces vents contraires avec une conjoncture tonifiée par la forte contribution des ménages. Mais la croissance pourra difficilement garder le rythme sans une contribution des investissements des entreprises, encore paralysées par la gestion chaotique du gouvernement de Donald Trump.
Une entrevue avec François Dupuis, vice-président et économiste en chef du Mouvement Desjardins.

 

À quoi peut-on s’attendre pour 2018 ?

Au Canada, la croissance trimestrielle devrait se maintenir aux alentours de 2 % tout au long de 2018. Le ralentissement anticipé du marché de l’habitation pourrait être contrebalancé par des dépenses de consommation vigoureuses, stimulées notamment par un taux de chômage très bas. Au Québec aussi, la croissance économique repose sur la vitalité de la demande intérieure, qui s’appuie surtout sur les consommateurs, et aussi par l’amélioration de l’économie mondiale, qui stimule le secteur manufacturier. La progression du PIB réel devrait cependant ralentir à 2,2 % en 2018, après avoir avoisiné les 3 % l’an dernier. Aux États-Unis, les baisses d’impôts auront bientôt un effet positif sur la consommation et l’investissement. De plus, l’entente budgétaire bipartisane pourrait annoncer une meilleure contribution des dépenses publiques à la croissance. Après un gain de 2,3 % en 2017, la hausse prévue du PIB réel est maintenant de 2,8 % en 2018.

Quel est l’état de santé de
l’économie du Québec ?

Nous avons assisté à un effet de rattrapage après la période de 2012 à la mi-2016, marquée au sceau de la rigueur budgétaire. Ce rattrapage a été d’autant plus ressenti que la sortie de récession s’est faite en l’absence d’un effet de levier. Il a été facilité par les mesures d’assouplissement fiscal des gouvernements et par le choix des entreprises d’embaucher plutôt que d’investir dans leur capacité de production, compte tenu de l’incertitude actuelle. Le contexte a donc changé rapidement, sous l’effet de liquidités provenant d’une amélioration sensible du revenu des particuliers et des ménages. Ce fut une chance d’arriver en 2018 dans une telle conjoncture, car, autrement, avec les politiciens en place à Washington, avec les politiques protectionnistes du gouvernement américain, sa gestion chaotique et ses politiques contre-productives, cela aurait été catastrophique.

Dix ans après la crise, qu’en est-il de nos forces, de nos faiblesses ?

Nous avons renforcé la réglementation, et les institutions gouvernementales sont plus alertes. Il y a également eu une prise de conscience sur l’importance d’être plus productifs et d’avoir des finances publiques en bonne santé, même si, au Québec, les choix ont parfois été déchirants. Nous avons également compris l’importance – le protectionnisme américain aidant – de diversifier nos sources d’exportation. La multiplication des accords, avec l’Europe, avec l’Asie, peut-être avec l’Amérique latine, en est une illustration. À l’opposé, notre plus grande faiblesse reste l’endettement des Canadiens, exacerbé par la progression du prix de l’immobilier. C’est cependant moins le cas au Québec, où la hausse du prix des maisons a été plus modérée. Mais le Québec fait face, pour sa part, à un choc démographique représentant un défi de main-d’œuvre.

Parlant de protectionnisme, les attaques commerciales sont nombreuses. Dans l’aéronautique, le bois d’œuvre, le papier journal, l’aluminium et l’acier… Comment le Québec s’en sort-il ?

Cela dépend des secteurs. L’industrie du bois d’œuvre réagit bien, soutenue par la forte activité économique aux États-Unis. Mais ailleurs, il y a probablement baisse des marges bénéficiaires et des exportations. Toutefois, en règle générale, l’excellente conjoncture économique vient atténuer l’incidence des mauvaises politiques… pour l’instant. Il reste que la principale variable et grande inconnue demeure, à savoir l’investissement. Avec ces attaques prenant la forme d’une hausse des tarifs douaniers, avec les mesures protectionnistes, avec la réforme fiscale réduisant la compétitivité du Canada et lançant une guerre mondiale sur l’impôt des sociétés, les entreprises hésitent entre investir ici ou aux États-Unis.

Quels sont les effets et les conséquences de ce repli sur soi des Américains ?

Ce protectionnisme a pour conséquence de réduire l’efficience économique et d’alimenter les guerres commerciales. L’abc de la réussite en affaires ne s’applique pas à un gouvernement. Je pense qu’on ne comprend pas à Washington la théorie de l’avantage comparatif. Dès que ce gouvernement reçoit une plainte, il impose un tarif. De plus, le protectionnisme est une source d’inefficacité et d’inflation qui ne peut que s’amplifier dans la conjoncture d’une économie évoluant à son plein potentiel. Si on y greffe la réforme fiscale et le programme annoncé d’investissement en infrastructures, il y a risque de creusement prononcé du déficit budgétaire américain, qui se dirige vers les 6 % du PIB, et de l’endettement, avec une dette publique passant de 77 % du PIB à 100 % dans dix ans. Et donc, danger de dérapage inflationniste.

Vous ne semblez toutefois pas anticiper un tel dérapage.

L’après-crise s’est étendue sur une longue période. Nous observons encore des capacités excédentaires un peu partout dans le monde et nous ne mesurons toujours pas une accélération abrupte des salaires. Bref, l’essor de l’économie numérique, le développement technologique et les gains de productivité contrebalancent les effets inflationnistes. Je crois donc que la Réserve fédérale américaine conservera un rythme d’augmentation graduelle avec trois hausses des taux d’intérêt directeurs cette année. Il existe cependant un léger risque que cette progression soit plus prononcée.

Quelles sont les sources potentielles d’un glissement du scénario de base au Canada ?

L’un des risques est celui de surchauffe de l’économie américaine, que l’on ne voit toutefois pas prendre de l’ampleur avant 2019. Même constat pour la renégociation de l’ALENA, qui pourrait s’étirer à l’an prochain et qui s’annonce longue, ce qui prolonge d’autant l’incertitude, tout en freinant les investissements. Pour 2018, c’est le marché de l’habitation qui retient l’attention. Aux nouvelles règles de resserrement hypothécaire s’ajoute la hausse des taux d’intérêt. La Banque du Canada entend toutefois tenir compte de ce resserrement dans la gestion de sa politique monétaire. Après tout, ces règles sont des mesures restrictives. Au demeurant, si le recul des transactions sur le marché immobilier devient sévère, la banque centrale pourrait établir un parallèle entre la baisse des ventes résidentielles et l’effet équivalent d’une hausse des taux.

Que doit-on craindre advenant l’échec de la renégociation de l’ALENA ?

Le Canada, les États-Unis et le Mexique ont tous bénéficié de l’ALENA et, par conséquent, ont intérêt à le maintenir. Bien qu’il soit surprenant que le Canada et le Mexique acceptent toutes les demandes américaines, il est probable qu’ils trouveront un terrain d’entente plus favorable que l’abandon de l’accord. Toutefois, il est probable que les négociations dureront longtemps. Le cas échéant, l’annulation de l’ALENA apporterait certainement beaucoup d’incertitude quant au régime qui le remplacerait. Techniquement, l’annulation du présent accord ferait en sorte que les États-Unis et le Canada retomberaient sous le régime de l’Accord de libre-échange (ALE) en place avant l’ALENA. Or, à la lumière des guerres commerciales déjà en cours entre le Canada et les États-Unis, il serait surprenant que les deux pays acceptent de retourner à l’ALE sans aucune modification. Il semble plus probable que les deux parties voudront plutôt négocier un nouvel accord bilatéral. En prenant en compte l’attitude protectionniste du gouvernement américain, on estime que le Canada devrait vraisemblablement faire des concessions douloureuses pour conserver un accès favorable au marché américain. Au net, le déséquilibre du pouvoir de négociation entre les deux parties laisse croire que le Canada devrait se résoudre à un accord encore moins favorable que l’ALE.

Dans l’attente, quelles seraient les secousses ressenties ?

On peut penser à une augmentation de la volatilité sur les marchés financiers canadien et américain. À une forte possibilité que les investisseurs réduisent la quantité de leurs actions canadiennes pour les réinvestir dans les éléments d’actif considérés comme plus sûrs aux États-Unis. Un ralentissement du flux de capitaux vers les industries exportatrices est également à prévoir, le temps que la situation se clarifie pour le Canada. Il est également probable que les anticipations à l’égard de la politique monétaire canadienne changeraient et que le dollar canadien se déprécierait par rapport au dollar américain. Les effets, par la suite, varieraient en nature et en intensité en fonction de l’évolution de la situation.

Et s’il n’y avait plus d’accord ?

On peut alors supposer que les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) dicteraient les relations commerciales entre les États-Unis et ses deux partenaires. Les tarifs douaniers applicables dans ce cas de figure sont généralement bas au Canada et aux États-Unis, soit de 4,1 % et de 3,5 %, en moyenne, respectivement. Globalement, les répercussions ne seraient pas nécessairement catastrophiques pour le Canada. Par province, les secteurs sensibles à ces tarifs sont plus concentrés en Ontario, où 80 % des exportations totales vers les États-Unis proviennent d’industries vulnérables, lesquelles représentent 20 % du PIB provincial. Au Québec, malgré le fait que ces secteurs sensibles représentent 76 % des exportations vers les États-Unis, elles ne correspondent qu’à 11 % du PIB.

Quelles seraient alors les répercussions probables ?

La hausse des tarifs appliqués réduirait le volume des échanges commerciaux canado-américains et ralentirait la croissance économique. Au chapitre des services, le plus grand risque toucherait le flux de professionnels entre les deux pays. Le dollar canadien pourrait se déprécier d’environ 10 % dans le cas d’un changement d’attitude de la Banque du Canada, laquelle, par prudence, réduirait probablement ses taux directeurs. Un dollar canadien plus faible aiderait à amortir l’impact de la hausse des tarifs douaniers sur les exportations. L’affaiblissement des investissements des industries de commerce extérieur toucherait aussi, mais à moins grande échelle, les industries qui y sont liées. S’ajoute une délocalisation plus importante de la production à anticiper vers les États-Unis. Le taux de chômage augmenterait, certes, mais probablement pas suffisamment pour menacer notablement le secteur immobilier. Si la hausse du chômage s’avérait finalement plus haute ou plus brusque, le risque d’une correction sévère deviendrait plus important.

Le ministre des Finances, Bill Morneau, a déposé en février un budget de mi-mandat sans grande saveur économique. Qu’auriez-vous aimé y voir ?

Ce budget propose une image progressiste et préfère les mesures plus sociales, ce qui n’est pas mauvais en soi. J’aurais toutefois souhaité qu’il précise l’aide à l’exportation qu’Ottawa pourrait apporter aux entreprises en cette ère de protectionnisme. Et aussi, qu’il aborde les mesures susceptibles de nous faire regagner notre -compétitivité fiscale en réaction à la réforme américaine. Enfin, un plan de retour ou de convergence vers l’équilibre budgétaire aurait été bien accueilli. Non pas que cette série de déficits prévus soit catastrophique en l’état actuel de la conjoncture économique. Mais l’économie va entrer dans une phase plus difficile, plus corsée.

Cette petite correction boursière en début d’année a ramené de la volatilité dans le marché. Masque-t-elle la présence d’une bulle dont l’éclatement nous entraînerait dans une récession ?

Le mot « bulle » est fort. On sait que le marché boursier est étiré, mais les perspectives de bénéfice des entreprises demeurent fortes et la réforme fiscale va leur donner encore plus d’espace. L’année 2018 devrait demeurer positive en Bourse. Il faudra toutefois porter une attention aux politiques contre-productives de l’administration Trump qui vont éventuellement nuire à l’économie et ce, probablement plus tôt que tard. 5

 

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.