Société

Rachel Haurwitz

La femme qui compte révolutionner le monde avec CRISPR-Cas9

Elle a 32 ans, elle a un doctorat en biologie moléculaire et cellulaire, elle a lancé en Californie l’entreprise Caribou Biosciences au sein de laquelle elle conçoit des applications pour l’outil d’édition du génome CRISPR-Cas9. Et elle compte bien participer à la révolution imminente dans différents domaines grâce au potentiel énorme que renferme cette innovation. Entrevue avec Rachel Haurwitz.

Par Martine Letarte

 

Créer de nouveaux types de médicaments qui pourront agir au niveau de l’ADN grâce à l’édition du génome... Voilà un tout nouveau champ de recherche en effervescence dans le milieu scientifique depuis quelques années et dans lequel Caribou Biosciences compte bien se tailler une place enviable grâce à CRISPR-Cas9, un outil de modification du génome – ce qu’on appelle l’« édition du génome » permet de découper un élément de l’ADN et d’y insérer un nouveau gène, ou de modifier celui en place.

Or, il y a un peu du Québec dans cette révolution ! C’est Sylvain Moineau, chercheur au département de biochimie, de microbiologie et de bio-informatique à l’Université Laval qui a découvert par hasard le système CRISPR. En 2007, il cherchait comment des bactéries cultivées pour la fabrication du fromage et du yogourt se défendaient contre les virus. C’est alors qu’il a découvert le système CRISPR, qui coupe le génome du virus pour le mettre K.-O.

Par la suite, en 2012, Jennifer Doudna, biochimiste à l’Université de Californie à Berkeley, a créé avec sa collègue française Emmanuelle Charpentier l’outil CRISPR-Cas9 en s’inspirant de la réaction immunitaire de la bactérie. On peut maintenant l’utiliser dans différents domaines, et c’est pour exploiter son potentiel que Jennifer Doudna a cofondé Caribou Biosciences avec deux collègues professeurs et Rachel Haurwitz, qui était alors l’étudiante dont elle supervisait les études doctorales.

Des bactéries comme médicaments

Caribou Biosciences a créé une plateforme technologique qui permet de cibler facilement les différentes parties d’un génome afin de pouvoir utiliser CRISPR-Cas9 dans différents domaines. Toutefois, c’est dans le développement de médicaments que l’entreprise est particulièrement active en ce moment. « Nous manipulons la génétique de bactéries qui se trouvent dans les intestins pour les utiliser ensuite comme nouveaux traitements thérapeutiques », explique Rachel Haurwitz, jointe en Californie.

Caribou Biosciences a décidé de concentrer ses efforts en priorité sur la mise au point de médicaments qui pourront s’attaquer à certains types de cancers. Les premiers essais précliniques sont en cours. « C’est enthousiasmant, affirme l’entrepreneure. Je crois qu’un jour, l’édition du génome pourra avoir une incidence réelle sur la santé des gens. »

Vers une agriculture plus adaptée à notre environnement

Caribou est aussi active dans le domaine de l’agriculture : l’entreprise travaille avec différents partenaires afin d’appliquer sa plateforme CRISPR-Cas9 à l’élevage et à la culture végétale. « La population mondiale augmente et les changements climatiques apportent de nouveaux défis au domaine de l’agriculture, explique Rachel Haurwitz. L’édition du génome pourrait contribuer de façon importante à la production alimentaire. » À titre d’exemple, la chercheuse rêve de parvenir à modifier le génome de plantes afin de leur permettre de survivre à des sécheresses. « Les outils génétiques pourraient vraiment avoir un grand impact sur ce que nous mangeons », indique celle qui serait bien fière de voir un jour à l’épicerie des fruits et des légumes qui n’existeraient pas sans le pouvoir de cette innovation.

Les limites à ne pas franchir

Jouer dans le génome de différents types d’êtres vivants : nul besoin d’en dire plus pour que surgissent une foule de questions de nature éthique. Si, pour certains, il s’agit d’une pure folie, pour d’autres, ce champ de recherche renferme une foule de possibilités qu’on ne peut pas ignorer. Comment Caribou Biosciences compose-t-elle avec cette réalité ?

« Les enjeux de nature éthique sont des éléments très importants pour nous, affirme Rachel Haurwitz. Je crois ferme-ment qu’avec l’arrivée de grandes technologies viennent de grandes responsabilités. Nous avons régulièrement des discussions à l’interne à propos de ce que nous souhaitons faire et des limites que nous ne voulons pas franchir. » La recherche sur les embryons humains en est une.

« Notre entreprise ne fait pas d’édition du génome d’embryons humains, et les licences que nous signons avec nos partenaires indiquent clairement qu’ils n’ont pas le droit d’utiliser cette technologie pour modifier le génome d’embryons humains. »

À chaque nouvelle proposition d’affaires, l’équipe de Caribou se concerte pour déterminer si elle est à l’aise d’aller dans cette direction, ou pas. « Comme nous sommes une petite entreprise, nous pouvons nous lancer dans quelques projets seulement, alors nous choisissons toujours ceux qui nous apparaissent vraiment prioritaires », explique l’entrepreneure.

Attirer plus de femmes dans les sciences et les technologies

Dans ce domaine, les choses avancent à une vitesse fulgurante. Jeune trentenaire, Rachel Haurwitz n’aurait jamais pu imaginer, au début de ses études en biologie, qu’elle modifierait un jour le génome de bactéries pour créer de nouveaux médicaments. Par contre, elle sait depuis l’âge de 10 ans que les sciences la passionnent. Son père, qui était journaliste, a couvert le domaine de l’environnement pendant de nombreuses années ; un été, il a suivi un cours au Marine Biological Laboratory, près de Cap Cod.

« Il a emmené toute la famille. Pendant la journée, ma mère nous amenait, mon frère et moi, visiter les différents laboratoires dans les environs et j’ai trouvé ça incroyablement cool, s’exclame-t-elle. Les questions sur lesquelles les scientifiques travaillaient me sont apparues fascinantes. Plusieurs de ces laboratoires avaient des bassins qui nous permettaient de toucher aux créatures marines. Je crois que cette expérience m’a beaucoup marquée, enfant. »

Puis, des professeurs de sciences inspirants l’ont encouragée à poursuivre dans cette voie. Et c’est ainsi qu’elle s’est retrouvée au département de biologie de Harvard, puis à faire ses études doctorales à l’Université de Californie à Berkeley, sous la direction de Jennifer Doudna, qui est devenue une superstar de la recherche avec la découverte de CRISPR-Cas9.

Le parcours de Rachel Haurwitz se démarque, car, dans le monde des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques (STIM), les femmes sont très minoritaires. Aux États-Unis, seulement 25 p. cent des personnes diplômées des programmes de STIM sont des femmes.

« C’est important de poursuivre les efforts pour attirer plus de filles en sciences, affirme Rachel Haurwitz. Les milieux de travail doivent être représentatifs de la diversité qui existe dans la société. On doit améliorer le leadership des femmes dans ces industries. Certes, tout est relatif : les entreprises de haute technologie, nombreuses en Californie, ont une proportion de femmes encore moins grande que celles en biotechnologie. Mais, il faut encore s’améliorer. »

Diriger au féminin

En cofondant Caribou Biosciences et en en prenant la direction, Rachel Haurwitz est devenue l’une des rares femmes du club sélect des présidents et chefs de la direction d’entreprises. D’ailleurs, parmi les nouveaux venus en 2016 à la tête des 2 500 plus grandes compagnies cotées en bourse dans le monde, seulement 12 étaient des femmes, soit un maigre 3,6 p. cent, d’après Strategy&, la division conseil stratégique de PwC.

En joignant leurs forces, Jennifer Doudna et Rachel Haurwitz ont donc réussi à créer une petite entité où les femmes rayonnent dans un monde d’hommes. « Plus de la moitié des 46 personnes qui travaillent chez Caribou sont des femmes et j’en suis très fière, confie Rachel Haurwitz. Plusieurs études montrent d’ailleurs que les entreprises où il y a une grande diversité réussissent mieux que les autres. »

Rachel Haurwitz, qui présentera une conférence lors du World Strategic Forum – conférence annuelle organisée par le Forum économique international des Amériques – qui se tiendra en avril à Miami, a d’ailleurs su rapidement attirer l’attention et susciter de grandes attentes dans les communautés scientifiques et d’affaires.

En 2014, elle s’est taillé une place sur la liste prestigieuse des jeunes d’influence 30 Under 30 du magazine Forbes pour le domaine des sciences et des soins de santé. Puis, elle est apparue dans celle des jeunes gens d’affaires influents 40 Under 40 du magazine Fortune en 2016. Où sera-t-elle dans 10 ans ?

« En ce qui me concerne personnellement, je ne sais pas, dit-elle. Mais j’espère vraiment que la technologie d’édition du génome aura rempli ses promesses et qu’on aura réussi à développer de nouvelles façons de traiter le cancer. Mais il reste encore beaucoup à faire pour faire avancer la science dans ce tout nouveau domaine qui s’ouvre à nous. » 5

 

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.