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La cimenterie de Port-Daniel–Gascons : 3 ans plus tard, le bilan

Les résidents de la MRC du Rocher-Percé en entendent parler depuis plus de 20 ans. Ils peuvent désormais y croire : le mégaprojet controversé de cimenterie verra le jour à Port-Daniel–Gascons.

Par Marco Bélair-Cirino

À moins d’un contretemps, Ciment McInnis, contrôlée par la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), fera son apparition sur le marché nord-américain du ciment, et ce, d’ici le 21 juin prochain. Elle compte y écouler plus de 2 millions de tonnes métriques de « ciments de qualité supérieure » par année.

« L’usine est construite à 100 %. […] Nous sommes maintenant en phase “mise en service” », a lancé le premier vice-président Québec de la CDPQ, Christian Dubé, devant l’Assemblée nationale le 2 mai dernier. Et, « bonne nouvelle », l’entreprise n’a connu aucun dépassement de coûts ou de retard au cours de la dernière année, a poursuivi l’ex-élu caquiste, faisant référence à une facture qui était passée de 1,1 à 1,45 milliard de dollars.

La cimenterie ne tournera pas à vide. « Nous avons déjà des ententes signées pour autour de 75 % de notre production », souligne la directrice Communications et responsabilité sociale d’entreprise de Ciment McInnis, Maryse Tremblay, en entretien avec Forces.

Au moment d’écrire ces lignes, des centaines de travailleurs mettaient à l’épreuve les différents maillons de la chaîne de production, de la carrière de calcaire au port en eau profonde : notamment, des tonnes et des tonnes de pierres de calcaire seront concassées, mélangées à du gypse, cuites puis broyées. « C’est très exigeant, dit Maryse Tremblay. Nous devrons tester des centaines d’équipements et de procédures, en augmentant graduellement tant le temps d’opération des équipements que le volume de matières à transformer. Il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton ! » explique la porte-parole, à quelques semaines seulement du jour J. La cimenterie de Port-Daniel–Gascons produira de 2,2 à 2,5 millions de tonnes métriques de poudre destinée principalement à la fabrication de béton lorsqu’elle fonctionnera à « pleine capacité », en 2019, en 2020 « au plus tard ».

La région connaît un « boom économique extraordinaire » depuis quelques mois déjà, se réjouit le député de Bonaventure, Sylvain Roy, rappelant que la construction du complexe industriel mobilisait durant l’été 2016 pas moins de 1 500 personnes. « Cela a coûté cher, mais l’impact est phénoménal, lance-t-il à Forces. C’est du long terme. »

En ce moment, on gère une « croissance, pour ne pas dire une crise de croissance », poursuit le coordonnateur du comité de maximisation des retombées économiques de Port-Daniel–-Gascons, Jean-Philippe Chartrand. La municipalité de 2 500 habitants dispersés sur un territoire de 300 km2 a vu ses revenus tirés de l’impôt foncier bondir pratiquement du jour au lendemain. « À elle seule, Ciment McInnis paie plus que l’ensemble des contribuables de Port-Daniel–Gascons », précise-t-il. Le renflouement des coffres de la municipalité permettra de concrétiser un « paquet de projets » profitables pour la qualité de vie des citoyens, selon lui. D’ailleurs, la collectivité a déjà déterminé 13 chantiers, dont la création d’un parc industriel, le prolongement des réseaux d’aqueduc et d’égout, l’aménagement des plages, et la mise en place d’une résidence pour aînés, peut-on lire dans la Planification stratégique de développement pour la municipalité de Port-Daniel–Gascons dévoilée en juin 2016.

La concrétisation de ces projets constituera une véritable « bouffée d’air frais », soutient Jean-Philippe Chartrand, pour une communauté confrontée à la décroissance et au vieillissement marqués de sa population, à un faible taux de scolarisation, ainsi qu’à un taux de chômage dépassant largement la moyenne québécoise. « De plus, les infrastructures et le cadre bâti de la municipalité présentent des signes de dégradation et de désuétude. L’offre résidentielle anémique est peu attrayante pour les nouveaux arrivants et mal adaptée à la population vieillissante. Qui plus est, les services institutionnels se trouvent dans la municipalité voisine de Chandler », lit-on dans la brochure présentant la Planification.

Projet controversé

La direction de Ciment McInnis lancera la production de ciment quelque part au printemps, mais procédera à l’inauguration officielle de ses installations en bord de mer seulement à l’automne, soit plus de trois ans et demi après l’annonce, sur fond de controverse, de la première ministre d’alors, Pauline Marois.

Le dévoilement du « projet de cimenterie 2.0 », en janvier 2014, avait consterné à la fois les géants du ciment et les groupes environnementaux. Ils s’indignaient de voir la Caisse de dépôt et placement du Québec et Investissement Québec s’associer à la société d’investissements de la famille Beaudoin – le Groupe Beaudier – pour mettre en activité une cimenterie hyper-polluante, pendant que les autres installations québécoises tournaient au ralenti. La participation financière de l’État au projet de Ciment McInnis mettrait « en péril » les quelque 500 emplois que procurent les quatre cimenteries existantes – Ciment Québec (Capitale-Nationale), Holcim (Lanaudière), Lafarge Canada (Montérégie) et Colacem Canada (Laurentides) –, avait mis en garde l’Association canadienne du ciment. À elle seule, la cimenterie de Port-Daniel–Gascons égalera presque leur production totale vouée à l’exportation, soit 2,8 millions de tonnes métriques en moyenne par an.

À l’Assemblée nationale, la Coalition avenir Québec et Québec solidaire ont aussi poussé les hauts cris. Afin d’apaiser les craintes de voir des dizaines d’emplois créés en Gaspésie au prix d’autant dans le reste du Québec, Pauline Marois a répété que Ciment McInnis « s’adresse aux marchés extérieurs », « ce qui n’a jamais été dans notre plan d’affaires », insiste Maryse Tremblay. Un malentendu qui suit à la trace l’entreprise depuis plus de trois ans et demi. Ce qui est prévu depuis les débuts, c’est que le ciment sera vendu « à moitié » au Canada, « à moitié » aux États-Unis, fait-elle savoir. Au Québec, Ciment McInnis a conclu un contrat avec Béton provincial, un bétonnier indépendant qui s’approvisionne à l’heure actuelle en ciment outre-mer. « On vient remplacer des importations par du ciment québécois. Probablement de 10 à 15 % de notre production restera au Québec. » Cela dit, Ciment McInnis minimise les répercussions de son arrivée dans la cour des grands cimentiers installés au Québec. « On ne peut pas venir chambouler grand-chose dans ce marché-là parce que les cimentiers du Québec vendent à leurs propres filiales une grande partie de leur production, et concurrencent leurs propres clients également », souligne Maryse Tremblay, rappelant du même souffle que Ciment McInnis ne produit pas de béton, qui est un mélange de ciment, d’agrégats et d’eau.

Ciment McInnis ainsi que le gouvernement du Québec se sont aussi attiré une volée de bois vert des groupes environnementaux. Ceux-ci n’arrivaient pas à croire que le projet industriel qui s’avérera le plus grand émetteur de gaz à effet de serre (GES) au Québec soit exempté d’un examen en bonne et due forme du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) pour un point de détail. Le ministère de l’Environnement a émis les autorisations permettant la réalisation du projet en se fondant sur une étude réalisée près de 20 ans plus tôt. La construction avait débuté en 1998, mais fut interrompue faute de ressources financières et organisationnelles suffisantes.

Lafarge Canada (un important fournisseur de matériaux de construction) a cherché, de concert avec le Centre québécois du droit de l’environnement (CQDE), à faire capoter le projet controversé, d’autant plus que la capacité annuelle de production prévue avait été portée à 2,2 millions de tonnes métriques de ciment, soit plus du double de ce qui avait été annoncé en 1995.

Le CQDE s’est cependant mis en retrait il y a deux ans. À l’issue de la querelle avec Lafarge, Ciment McInnis a mis sur pied un comité de suivi environnemental notamment formé de représentants du Conseil régional de l’environnement de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, de Nature Québec, du Centre d’initiation à la recherche et d’aide au développement durable rattaché au Cégep de la Gaspésie et des Îles, ainsi que de Ciment McInnis.

L’entreprise dit s’évertuer à trouver la « combinaison de solutions » qui lui permettra de s’imposer en tant que cimenterie ayant « la plus faible empreinte environnementale » possible. Pour y arriver, elle devra tirer vers le bas « de façon assez importante » ses émissions de GES après « un an et demi, deux ans » d’activité.

Après un rodage de quelques mois, la cimenterie émettra déjà des émissions de 20 % en deçà de la moyenne nord-américaine par tonne de ciment, promet Ciment McInnis, dont l’entrée sur le marché du carbone risque malgré cela d’être douloureuse. « Même si le ciment qui sera produit à Port-Daniel aura moins de retombées en termes de GES par tonne, notre énorme capacité de production entraînera des émissions de GES importantes malgré tout, nous en sommes conscients », souligne Maryse Tremblay à Forces.

Les dépassements de coûts (450 millions) et de délais (1 an) ont aussi donné des sueurs froides aux promoteurs du projet controversé. À elle seule, la Caisse de dépôt et placement du Québec a été contrainte, au printemps 2016, d’injecter 125 millions de dollars supplémentaires, en échange desquels elle a pris le contrôle de Ciment McInnis, la famille Beaudoin-Bombardier passant discrètement au second rang. « Comme promis, nous avons respecté les délais et les coûts de construction […] réévalués à ce moment-là, en mai 2016 », faisait valoir l’« expert béton » de la Caisse, Christian Dubé, en mai dernier.

Sur terre et sur mer

Ciment McInnis comptera quelque 200 employés permanents. La moitié seront à pied d’œuvre dans les installations de l’entreprise à Port-Daniel–Gascons afin d’assurer la production de ciment. Les autres seront répartis au siège social de l’entreprise à Montréal ainsi que dans les terminaux portuaires du Canada et des États-Unis. La construction d’une nouvelle cimenterie a aussi entraîné la création de plus d’une centaine d’emplois indirects sur terre, notamment sur route et sur rail, ainsi que sur l’eau.

L’entreprise aura sa propre flottille comptant notamment un vraquier et une barge de déchargement qu’elle a affrétés pour quelques années. « Notre distribution maritime, c’est notre force », fait valoir la porte-parole de l’entreprise.

Après avoir traversé le canal de Panama et remonté la côte Est, le NACC Québec jettera l’ancre dans le port de Gaspé d’ici la fin du mois de mai afin de permettre à des inspecteurs de Transports Canada de monter à bord. Avec leur feu vert, le vraquier d’une capacité de 14 000 tonnes battra pavillon canadien. « Il ne passera pas inaperçu », concède Maryse Tremblay. Le NACC Québec naviguera dans les eaux du Saint-Laurent afin d’emplir les silos des deux terminaux qu’il possède à l’intérieur du continent : le premier à Sainte-Catherine, le second à Oshawa.

Simultanément, d’autres embarcations effectueront la navette entre Port-Daniel–Gascons et Providence (Rhode Island). La plus grande ville de la Nouvelle-Angleterre constituera la « première porte vers les États-Unis » pour le ciment gaspésien : une barge de déchargement lui permettra dès l’hiver 2018 de desservir un terminal actuellement en construction dans l’arrondissement du Bronx, à New York.

Par ailleurs, Ciment McInnis a affrété 25 wagons de train « neufs » prêts pour chargement… à New Richmond. La réfection du tronçon ferroviaire entre Caplan et Port-Daniel–Gascons, promise par le premier ministre Philippe Couillard le 5 mai dernier, gonflera immanquablement le volume de ciment transporté par rail.

L’arrivée à la Maison-Blanche de Donald Trump, qui a promis un programme d’infrastructures évalué à 1 000 milliards sur 10 ans, mais multiplié les déclarations de guerre à l’égard de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), n’effraie pas Ciment McInnis. C’est que le pays de l’Oncle Sam a soif de ciment. D’autre part, les États-Unis font les frais à l’heure actuelle d’un marché contrôlé par une poignée de joueurs. « C’est littéralement un oligopole, le marché du ciment », souligne Maryse Tremblay, rappelant la fusion récente des géants Lafarge et Holcim.

Ciment McInnis a bien l’intention d’entamer cet oligopole en démontrant qu’elle n’est pas un colosse aux pieds d’argile.

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