Gaz de schiste : mauvais timing, manque d’écoute

Plusieurs Québécois considèrent l’exploitation des gaz de schiste comme une entreprise aussi dommageable pour l’environnement que l’exploitation des sables bitumineux de l’Alberta. Il est vrai que les deux activités se ressemblent : elles visent toutes deux l’extraction d’hydrocarbures qui contribuent aux émissions de gaz à effet de serre. Il est vrai aussi que les deux procédés d’extraction exigent de très grandes quantités d’eau, de surcroît souillée par des additifs chimiques.
Pourtant, selon l’Association pétrolière et gazière du Québec, la fracturation hydraulique employée pour extraire les gaz de schiste nécessite près de 15 fois moins d’eau que la production de pétrole. De plus, le gaz de schiste est un gaz naturel qui émet à peine 60 % des gaz à effet de serre émis par le pétrole.
Pourquoi les gaz de schiste ont-ils si mauvaise presse au Québec ? Pourquoi mobilisent-ils autant d’opposants ? La réponse résiderait en bonne partie dans l’attitude de l’industrie et des promoteurs de cette filière.
Faisabilité sociale
Avant de lancer un projet, et même avant d’en négocier le financement, un entrepreneur avisé procédera d’abord à une étude de faisabilité. En général, ce type d’étude vise à déterminer si le projet est économiquement viable et techniquement réalisable. On parle alors d’une étude de faisabilité technico-économique. Mais qu’en est-il de la faisabilité sociale ?
Nous avons parlé à Steve Flanagan, ancien porte-parole d’Hydro-Québec et président de SFi Relations publiques : « Un projet mal accueilli par la collectivité peut difficilement être rentable, surtout s’il doit être abandonné ou reporté. Et c’est sans compter les dommages causés à la réputation du promoteur. Dix ans plus tard, on reproche encore à Hydro-Québec d’avoir essayé de construire la centrale du Suroît à Beauharnois. Après le départ raté de l’exploitation des gaz de schiste au Québec, l’industrie pétrolière mettra des années à reconstruire sa crédibilité. »
Les experts de la participation publique s’entendent sur un point : il faut s’y mettre le plus tôt possible, c’est-à-dire dès les études préliminaires de l’avant-projet, et ce, pour deux raisons fondamentales. Premièrement, si le projet se révèle socialement irréalisable – ce qui se produit plus souvent qu’on ne le croit –, on a tout intérêt à le savoir rapidement avant d’y engager de lourds investissements. Deuxièmement, si le promoteur tarde à faire preuve de transparence, cela risque de susciter une grande méfiance au sein de la
collectivité.
À cet égard, les promoteurs québécois de l’exploitation des gaz de schiste ont donné l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire. Rappelons les faits récents. L’actuelle campagne d’exploitation a commencé en 2005, lorsque la compagnie Talisman s’est lancée dans l’exploration au Québec. L’année suivante, en 2006, le puits de Gentilly était mis en exploitation. En 2008, plusieurs puits étaient forés par les compagnies Forest Oil, Junex, Gastem et Questerre. À l’été 2009, après plus de quatre années d’exploration, de forage et d’exploitation, l’Association pétrolière et gazière du Québec était enfin créée. Elle s’engageait à communiquer de façon claire et transparente, à consulter ouvertement les intervenants et à tenir compte de leurs préoccupations. Cet engagement tardif a donné l’impression d’avoir été pris sous la contrainte.
Adapter plutôt que convaincre
Pour de nombreux promoteurs, la participation publique est un exercice marketing qui consiste à vendre un projet à une collectivité. Or, il s’agit d’une lourde erreur. On ne consulte pas une population dans le but de la convaincre.
La participation publique est un processus de gestion qui vise à établir le degré de faisabilité sociale d’un projet et à l’améliorer. Il faut l’aborder de la même façon qu’une étude technique. Si des études de sol révèlent qu’il faudra dynamiter d’importantes quantités de roc pour asseoir les fondations d’un bâtiment, il ne viendrait à l’idée de personne de tenter de convaincre le sol d’être moins rocheux ! On adaptera le projet au milieu, et on procédera à un dynamitage au besoin.
La participation publique est aussi un processus d’adaptation. On peut y distinguer quatre grandes étapes (voir encadré), dont les deux dernières devraient être reprises en boucle, de manière continue, pendant toute la durée du projet, y compris la phase d’exploitation. Cela équivaut à entretenir des relations de bon voisinage. Pour une entreprise comme pour un individu, une telle démarche est essentielle pour constituer un capital de sympathie qui sera très utile en cas d’éventuels coups durs.
Considérations économiques
Au-delà des considérations sociales et environnementales, il est permis de s’interroger sur la véritable valeur économique de l’exploitation des gaz de schiste. L’actuelle ruée nord-américaine vers cette ressource est relativement récente. En 2005, on comptait aux États-Unis quelque 15 000 puits en activité. Cinq ans plus tard, à la fin de 2010, leur nombre était passé à près de 500 000.
Cette forte augmentation de l’offre gazière a eu des effets majeurs sur les prix du gaz naturel. En effet, entre 2008 et 2010, le prix du mètre cube de gaz naturel a diminué de 48 %, passant de 9,37 à environ 4,83 dollars le gigajoule. Contrairement au pétrole, qui a repris de sa valeur après l’effondrement de 2008, le gaz naturel se négocie toujours à des prix avoisinant le plancher des dix dernières années. Les effets d’un stock gazier continental très élevé ont par ailleurs entraîné à la baisse les prix de l’électricité sur les marchés de gros, privant Hydro-Québec d’importantes recettes.
Contrairement à l’hydroélectricité, le gaz de schiste n’est pas une ressource énergétique renouvelable. Ce qui signifie en clair que les réserves gazières du Québec ne pourront être exploitées qu’une seule fois. Pourquoi maintenant ? Les prix du gaz sont à leur plus bas et le Québec ne manque pas d’énergie.
Les quatre étapes de la participation publique
1 - Inventaire
La première étape du processus de participation publique consiste à faire l’inventaire des personnes et des groupes directement touchés, ce qui comprend jusqu’à ceux qui pourraient craindre de l’être. Outre les membres de la collectivité d’accueil, l’inventaire doit aussi tenir compte des intervenants éloignés. Par exemple, une association de pêcheurs de l’Arizona peut très bien s’opposer à un projet qui touche une rivière du Québec. On doit ensuite classer les intervenants en fonction de leurs positions, de leur détermination et de leur capacité d’intervention respectives.
2 - Autocritique
Deuxième étape pouvant se dérouler parallèlement à la première, l’autocritique vise à considérer les effets potentiels – réels ou perçus – du projet sur les différents segments de la collectivité. Il peut s’agir d’effets positifs ou négatifs sur l’emploi et l’économie locale, l’environnement naturel, la santé humaine, ou encore sur le mode de vie, la qualité de vie ou la sécurité publique. Il faut demeurer conscient que même dans le cas où des effets négatifs sont déclarés négligeables par des experts, cela n’effacera pas nécessairement la perception de la collectivité.
3 - Adaptation
Une fois l’autocritique achevée, avant de passer à l’étape de la communication, il est sage d’adapter le projet de manière à atténuer les aspects susceptibles d’être les plus irritants.
4 - Communication
Il importe de communiquer directement ses intentions aux intervenants touchés, sans passer par l’intermédiaire des médias. Après avoir présenté les grandes lignes du projet, il s’agit de recueillir leurs commentaires et leurs préoccupations, ainsi que de répondre à leurs questions. Il est recommandé d’utiliser des moyens de communication variés, y compris les médias sociaux. En effet, les séances d’information et les journées portes ouvertes ne conviennent pas à tout le monde.


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